LA LE NOIR ET LA VILLIERS
LES DEUX RIVALES DANS « MELITE » ET DANS LES AUTRES ŒUVRES DE CORNEILLE ANTÉRIEURES A SA PREMIERE TRAGÉDIE, «MÉDÉE» (1635). — LA LE NOIR, PUIS LA VILLIERS DANS « SOPHONISBE » AU THÉÂTRE DU MARAIS (1634-1636).
Plus de trente ans après la représentation de sa Mélite, dans l'Examen de cette comédie, Corneille racontait :
Le succès en fut surprenant : il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui était en possession de s'y voir l'unique.
Entendons : malgré le mérite de la compagnie royale, où se trouvait déjà le remarquable Bellerose, avec, peutêtre, deux ou trois bonnes actrices.
Quant à la « nouvelle troupe », elle n'était pas absolument nouvelle, car c'était celle des Le Noir et de Mondory. Mais Corneille, sans doute, voulait dire qu'elle n'avait pas encore, avant Mélite, conquis, à Paris, son droit de cité ; qu'elle n'y avait pas encore pris racine, et qu'elle lui dut, à lui, de s'y sentir chez elle, rivale établie de la société fameuse qu'elle avait bien remplacée à l'Hôtel de Bourgogne, deux ou trois années durant, mais qui venait — on le sait déjà — d'y faire sa réapparition. (1)
(1) Corneille, évidemment, ignorait ou plutôt, en 1660, il ne se
Ce n'est pourtant pas au théâtre du Marais que fut jouée Mélite. Mondory ne fonda ce théâtre — immortalisé peu après par le Cid — qu'en 1634.
Vers la fin de 1629, Le Noir et lui rapportent d'un voyage à Rouen le manuscrit de Mélite, et c'est en un jeu de paume de la rue Berthault (laquelle, dit Sauvai, était un cul-de-sac de la rue Beaubourg) qu'ils produisent la première pièce du futur grand tragique — dans l'indifférence de la ville, d'abord, puis devant des salles enthousiastes. La dédicace même de l'ouvrage nous l'apprend :
Ses trois premières représentations ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver.
Malheureusement, ni dans la dédicace, ni dans YExamen, Corneille n'a cru devoir nommer les comédiens et comédiennes qui tinrent les principaux rôles. Et l'on ne peut donc affirmer que la Le Noir fut cette brillante et tendre Mélite, dont Eraste — avec l'emphase « précieuse » des amants d'alors célébrant leur « maîtresse » — dit à son ami Tircis, avant que celui-ci ait vu la jeune fille :
Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle, Pensa mourir de honte en la voyant si belle ; Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux ; Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage, Voulut obstinément loger sur son visage.
Comment ne pas croire, cependant, que l'héroïne de la pièce ait eu pour interprète l'extrcmement « jolie petite personne » qui était encore, à ce moment, la protagoniste de la troupe ?
Il faudrait, pour ne pas le croire, supposer que la probable Sylvie de Mairet et sa probable Silvanire refusa
rappelait plus que de 1625 à 1628, puis trois ou quatre mois, en 1629, les Le Noir avaient occupé l'Hôtel, comme je l'ai raconté.
d'être la charmante amoureuse issue du naissant génie de Corneille ; soit qu'elle n'eût pas compris l'intérêt original d'un rôle qui n'était ni celui d'une bergère de pastorale, ni celui d'une princesse de tragédie, mais simplement celui d'une jeune bourgeoise, comme nous dirions ; soit que paraître dans l'œuvre d'un inconnu lui ait semblé peu digne de sa gloire.
L'auteur, avoua fièrement Corneille dans la dédicace, était même, à Paris, « tellement inconnu qu'il était avantageux d'en taire le nom ». En d'autres termes, — et quoique l'usage, on l'a vu, se fût récemment introduit de mettre sur l'affiche le nom des poètes, — les comédiens avaient cru plus utile de jouer la pièce sans faire savoir qu'elle leur venait d'un provincial ; Corneille appuie : « d'un homme qui ne pouvait sentir que la rudesse de son pays... »
Mais à quelle camarade la Le Noir eût-elle abandonné le rôle de Mélite ? Y avait-il, à côté d'elle, une actrice capable, au fond, de la suppléer, mais en qui son orgueil ne lui aurait montré qu'une doublure : car, il va de soi, elle n'aurait pas sciemment offert à une égale possible l'occasion de l'égaler en effet.
Les seconds rôles de jeunes filles ou de jeunes femmes (celui, par exemple, de la douce et malheureuse bergère Dorise, dans Sylvie, ou de la fine et sage mais un peu froide Cloris, dans Mélite, avaient certainement leurs comédiennes. Les personnages féminins tenus par des hommes travestis et masqués n'étaient plus, à Paris même, dans les pièces sérieuses, que ceux des nourrices, des mères ou des vieilles ridicules. Mais justement, puisqu'il fallait une femme pour jouer Cloris, on ne voit pas quelle actrice eût fait Mélite, si la Le Noir l'avait sottement dédaignée (ce qui me parait peu probable) ; ou bien l'on devrait imaginer que la future créatrice de Chimène, la Villiers, était déjà de la troupe et tint le rôle.
Nous lisons dans Tallemant, après les quelques lignes relatives aux Le Noir et à leur compagnie :
La Villiers y était aussi. On dit que Mondory s'en éprit, mais qu'elle le haïssait ; et que la haine qui fut entre eux fut cause qu'à l'envi l'un de l'autre ils se firent deux si excellentes personnes dans leur métier. (1)
Et ce n'est pas douteux : la Villiers eut du talent, elle finit même par en avoir plus que la Le Noir, au moins comme tragédienne, et devint la digne partenaire de Mondory, lorsque celui-ci, l'emportant sur Le Noir, fut devenu « le coq de la paroisse », selon l'amusante expression du Testament de feu Gaultier-Garguille. Mais cette vérité laisse intacte la question de savoir quand la Villiers entra dans la troupe.
Le comte de Belin, — continue Tallemant, — pour mettre cette troupe en réputation, pria Mmc de Rambouillet de souffrir qu'ils jouassent chez elle la Virginie de Mairet.
Et cette fois, — en note, — le mémorialiste donne une date : 1631 ! Mais il se trompe. Virginie, imbroglio romanesque ressemblant fort à un mélodrame, ne fut représentée qu'en 1633. Puis, si le pronom pluriel : « ils », dans la phrase que je viens de citer, paraît bien devoir s'appliquer à Mondory et à la Villiers, on a pu l'entendre de Mondory et de la Le Noir à cause des quelques lignes où Tallemant, parlant d'elle, l'a dite aimée du comte de Belin.
Il faudrait, seulement, être sûr que le Mécène manceau eut pour la Le Noir cet amour dont Tallemant n'est pas, à lui seul, un garant « de tout repos ». J'ai eu l'air, jusqu'ici, d'accepter bonnement l'assertion ; et je ne puis y contredire. Mais une lettre de Chapelain au grand seigneur
(1) L'admirable acteur était marié, mais, raconte Tallemant, « sa femme n'a jamais pensé à monter sur le théâtre... Il disait aux gens : c'est une innocente qui ne bouge d«s églises. »
(décembre 1636) nous prouve, au moins, qu'après que la Le Noir eut passé du Marais à l'Hôtel de Bourgogne, par ordre du roi, ce M. de Belin conserva sa faveur à la troupe de Mondory. Il la lui conserva jusqu'à la Querelle du Cid : alors il prit parti pour Mairet contre Corneille et, ainsi, nécessairement contre le théâtre où le Cid avait triomphé. Chapelain, donc, mandait au comte :
A votre retour, si les choses ne changent, vous trouverez les grands comédiens [ceux de l'Hôtel] avoir regagné le dessus sur les petits [ceux du Marais] nonobslant la protection que vous avez donnée à M. de Mondory auprès des puissances, et le rétablissement de son crédit sera un ouvrage digne de l'affection que vous avez pour lui.
Et si l'actrice qui devait être la première Chimène était, sûrement,, la Françoise Olivier que le Dictionnaire de Jal nous montre à Paris, dès 1624, avec son mari le comédien Claude Deschamps, dit Villiers, on pourrait supposer que la future grande artiste faisait déjà partie, à cette date, de la compagnie du prince d'Orange où se trouvaient les Le Noir. Supposition qui serait eniin pous nous — comment dire ? — la permission hypothétique de nous figurer la Villiers jouant Mélite avec Mondory, au défaut de la Le Noir.
Le 22 janvier 1624, lit-on dans Jal, Françoise Olivier et Claude Deschamps, mariés, font baptiser un enfant à Paris. La marraine est « Madeleine Lemoine, femme de Nicolas Lion, comédien ». Mais, peut-être, les père et mère, et la marraine et son mari, formaient-ils avec quelques autres associés une troupe particulière dont il n'est resté aucun souvenir. (Peut-être aussi, étaient-ils dans celle du duc d'Angoulème, dont j'aurai à parler, ou celle de M. le Prince.) Puis, et surtout, comment se persuader que la célèbre Villiers de. l'année du Cid (1636-1637) fut cette Françoise Olivier quand il s'agit, selon toute vraisemblance, de l'exillustre tragédienne dans un acte notarié de 1664 où elle est appelée Marguerite Beguet « femme du sieur de Vil-