LA VII. MERS
d'après un dessin du Cabinet des Estampes du Musée Carnavalet
datant, semble-t-il, du xvin* siècle,
copie présumée d'un original du xvu* siècle.
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liers », — retirée du théâtre depuis 1660 avec une pension de mille livres, ajoute le document. (1) — Il est bien question dans Jal d'un second mariage de l'acteur Villiers, mais avec une Marguerite Chauffouricl dont il aurait eu, vers 1648, un fils, Jean Deschamps, qui fut, comme son père, acteur et auteur. Et, loin d'éclaircir la question, cela la complique tellement qu'on a envie de penser ou bien que Jal s'est trompé, malgré son ordinaire sagacité, dans cette histoire des mariages de Claude Deschamps, ou qu'il a confondu un Deschamps, baptisé Claude aussi, avec celui qui avait pour épouse, en 1636-1637, l'émouvante interprèle de Corneille.
Les contemporains, Scudéry avant Tallemant et, plus tard, Robinet, ne parlent que d'une Villiers ; et celle-ci, on n'en peut guère douter, j'y insiste, c'était la Marguerite Beguet qui prit sa retraite en 1660.
Je n'étonnerai pas en disant qu'on ignore la date de sa naissance. Mais, sans pouvoir préciser le moment où elle débuta dans la troupe des Le Noir, je me crois, en définitive, autorisé par Tallemant à l'y placer entre 1625 et 1630. Et, revenant à Mélite, je me persuade que les deux héroïnes y furent, rue Berthault, la Le Noir et cette Villiers, qui faisait sans doute Cloris.
Il est vrai que, dans une liste d'interprètes donnée par la petite édition Hachette des Œuvres complètes de Corneille, Mélite, en 1629, c'est Mlle Beaupré. Mais on jugera de la valeur de cette indication par cette autre : à côté de Mondory, dans le rôle d'Eraste, on nous présente Bellerose — le Bellerose de la troupe royale ! — dans celui de Tircis, frère de Cloris et futur époux de Mélite. Cette liste étrange attribue, en plus, le rôle de Cloris à «M11" Gautier», — probablement la femme de Gaultier-Garguille, qui ne fut pas actrice ! (2).
(1) Eudore Soulié, Recherches sur Molière, p. 207.
(2) Elle l'aurait été si l'on en croyait certains historiens du théâtre
Mondory dut être superbe dans les « égarements » d'Eraste, car il y a au IVmo acte une de ces scènes de folie que le public prisait beaucoup en ce temps-là. « C'était un ornement de théâtre qui ne manquait jamais de plaire et se faisait souvent admirer », dit Corneille dans l'Examen de la comédie
Mais est-ce encore nos deux actrices qu'il faut voir dans les deux personnages féminins de la seconde pièce du futur grand poète tragique, sa tragi-comédie de Clitandre (1631), ouvrage extrêmement et bizarrement compliqué ? « Ceux qui n'ayant vu Clitandre qu'une fois ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables », avouait Corneille dans la préface.
Les deux personnages sont deux jeunes princesses « fdles de la reine » : Caliste, aimée de Rosidor qu'elle aime et de Clitandre qu'elle n'aime pas ; Dorise, aimée de Pymante qu'elle n'aime pas parce qu'elle aime Rosidor. Aussi Dorise est-elle jalouse, affreusement jalouse de sa sœur, et, en traîtresse de mélo, elle a résolu de la tuer. Elle tire une épée dont elle frapperait Caliste, si la pauvre n'était sauvée par un accident tragi-romanesque. Plus loin, Dorise, à son tour, est menacée, non dans sa vie, mais dans son honneur. Elle doit le défendre contre Pymante. Il y a là
et même deux érudits de marque, Victor Fournel (les Contemporains de Molière, t. I, p. XXXVI) et Edouard Fournier (le Théâtre français au XVI» et au XVIIe siècle, p. 284) ; mais on verra plus loin que la femme de Gaultier-Garguille ne parut jamais sur la scène. — D'ailleurs, si elle y avait paru, c'eût été dans la troupe royale, à côté de son mari. L'erreur do Victor Fournel, d'Edouard Fournier et de leurs devanciers, généralement si mal informés, provient de ce que, dans la Comédie des Comédiens de Gougenot (1633), la Valliot qui joue au 1er acte sous son nom, joue au 3mo sous le nom de Mm<> Gaultier. On peut supposer que sous ce dernier nom elle était masquée. Quant à MUe Beaupré dont j'aurai à parler longuement, elle se trouvait, en 1629, dans la troupe du duc d'Angoulème, si elle n'était pas déjà dans celle de Bellerose.
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une tentative de viol d'autant plus hardie scéniquement que Dorise, après son essai d'assassinat, a revêtu des habits d'homme. Elle est seule et sans armes, dans une caverne, avec Pymante qui l'a reconnue sous son déguisement, et qui, toujours épris et méprisé, veut « user de violence » : Dorise lui crève un œil de son aiguille ! Le rôle de Caliste, rendue jalouse un instant par un mensonge de sa sœur, mais presque aussitôt détrompée, n'offre rien à signaler... que de jolis vers de tendresse; et l'actrice qui eut à les soupirer put s'y faire gentiment applaudir. Mais on ne sait pas quelle troupe joua Clitandre. Du moins est-ce sans preuve que M. Auguste Dorchain désigne celle de Mondory. (1)
Ce n'est tout de même pas sans vraisemblance : au contraire. Et voilà ce qu'il est sage encore de répéter pour la troisième pièce et deuxième comédie de Corneille, la Veuve (1632 ou 1633), dont on sait uniquement qu'elle obtint un brillant succès, revanche pour le poète, et méritée, du juste échec de Clitandre (2). Mais, dans cette Veuve, chose curieuse, le rôle féminin le plus intéressant, peut-être, est celui de la nourrice, personnage traditionnel que jouait
(1) Auguste Dorchain, Pierre Corneille (1918), p. 88.
(2) Je me suis montré ici trop circonspect ; et l'on verra que, dans la suite de ce chapitre, j'attribue hardiment à la troupe de Mondory la «création » de toutes les comédies de Corneille antérieures à Mêdée, la Veuve comprise. J'aurais dû expliquer pourquoi. Je le fais en corrigeant mes épreuves : 1°, en 1634, dans une poésie latine, que citera de nouveau le dernier chapitre du présent ouvrage, Corneille se déclarait redevable d'une bonne part de ses succès au talent de Mondory ; 2°, à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, dans un exemplaire de la fameuse Excuse à Ariste, publiée par le grand poète en 1637, après le triomphe du Cid, on lit, tracés d'une écriture du temps, ces mots : « de Mondory », en marge de ce vers :
Mon travail sans appui monte sur le théâtre.
(V. Gasté, La Querelle du Cid, p. 10); et 3°, un violent pamphlet, dirigé contre Corneille, en 1637 aussi, mentionnait comme « farces »
toujours, sous le masque, ai-je à le rappeler? un acteur travesti en vieille femme.
Dans Mélite, la nourrice, qui est celle de Mélite, ne manque pas d'un certain pittoresque, — à la fin surtout, lorsque Tircis s'étant écrié :
Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre,
elle riposte :
Là, là, n'en riez point ; autrefois, en mon temps, D'aussi beaux iîls que vous étaient assez contents Et croyaient de leur peine avoir trop de salaire Quand je quittais un peu mon dédain ordinaire. A leur compte, mes yeux étaient de vrais soleils Qui répandaient partout des rayons non pareils; Je n'avais rien en moi qui ne fût un miracle ; Un seul mot de ma part leur était un oracle... Mais je parle à moi seule... Amoureux, qu'est-ceci ?
Elle se fâche alors et menace :
Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte On ne se moque point des femmes de ma sorte, Et je ferai bien voir à vos feux empressés Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.
L'ancienne jolie fille du peuple, au parler brusque et volontiers railleur, se retrouve, ici, dans la vieille femme piquée ; mais enfin cette nourrice n'était guère qu'une amusante silhouette, — au lieu que celle de Clarice (la Veuve, aimée de Philiste, qu'elle aime et épousera) est campée de face ; et son rôle dans l'intrigue n'est pas mince. Avide, rusée, sans scrupules, n'est-ce pas elle qui suggère au « traître Alcidon » d'enlever Clarice ? qui trace à cet
Mélite, la Galerie du Palais, la Place Royale, et ajoutait avec une lourde ironie : a ce qui nous faisait espérer que Mondory annoncerait bientôt le Cimetière St-Jean, la Samaritaine, la Place aux veaux ». Mondory toujours !
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amant dédaigné le plan à suivre, et qui en favorise la réussite en feignant de se pâmer au moment qu'on enlève sa maîtresse, dont elle embrasse les genoux pour l'empêcher de fuir? Figure si louche, cette nourrice anonyme, que, lorsqu'elle dit :
j'ai vieilli dans le monde, J'ai de l'expérience et c'est où je me fonde,
on se demande ce qu'elle entend par là, ce qu'elle a bien pu faire jadis. — N'oublions pas qu'elle avait promis à Philiste de le seconder auprès de Glaricc : elle commet par cupidité sa double trahison. Lâche, en outre, il suffit qu'elle ait peur pour charger Alcidon de tout le poids du crime. Mais quoi ! je m'attarde à l'analyse de caractères n'ayant rien à voir, en réalité, avec le sujet de ces études, puisque des actrices n'eurent à choisir, dans les deux pièces, qu'entre deux rôles de « jeunes » : ceux, dans la Veuve, d'une exquise jeune femme et d'une jeune fille, Doris, si aimablement spirituelle qu'on a évoqué à son propos les Araminte et Silvia de Marivaux. (1)
Quant au choix fait entre ces deux personnages par la Le Noir, sans doute, et la Villiers, il va sans dire qu'on l'ignore ; et je ne saurais l'imaginer, la Le Noir ayant pu revendiquer celui des deux qui donne à la comédie son titre, mais la Villiers nous apparaissant comme moins douée pour celui de Doris que pour celui de Glarice. Rien ne prouve, il est vrai, qu'elle fût incapable d'assouplir son talent jusqu'à remplir fort agréablement un rôle de « spirituelle ». Si elle avait réussi en Cloris, pourquoi n'eûtelle pas été une bonne Doris ?
On l'a, d'ailleurs, justement observé : dans les comédies de Corneille antérieures au Cid, les hommes, à l'ex-
(1) Auguste Dorchain, op. cit., p. 102.
ception d'Eraste, sont « plus vrais, plus vivants que les femmes ». Celles-ci ne sont-elles pas « tirées sur deux modèles uniformes : la tendre, rêveuse et constante, que désespère un soupçon de l'infidélité de l'amant ; l'enjouée, indifférente et coquette, qui remplace un amant comme un ruban, le rire aux lèvres » ? (Contraste frappant surtout dans la Place Royale — 1634). Justement aussi, M. Lanson que je viens de citer, (1) trouve plus original un troisième personnage féminin, dessiné par Corneille pour une actrice et qu'on rencontre : 1° dans sa troisième comédie la Galerie du Palais (1633), où elle n'est guère, au reste, qu'une camériste ; 2° dans sa cinquième pièce, intitulée la Suivante (1633 ou 1634), où elle se dresse au premier plan, avec une physionomie singulièrement curieuse.
Dans son Examen de la Galerie du Palais, Corneille devait écrire :
Le personnage de nourrice qui est de la vieille comédie et que le manque d'actrices sur nos théâtres y avait conservé jusqu'alors... se trouve ici métamorphosé en celui de suivante qu'une femme représente sur son visage.
Et, en effet, dans cette Galerie du Palais, Florice, suivante de la tendre Hippolyte, n'est encore qu'une assez jeune et agréable transformation du vieux « masque » abandonné par le poète. (2) Mais, dans la Suivante, Amarante (ce n'est pas ma faute si les deux mots riment) est une femme d'une psychologie neuve ; et elle ne nous attache guère moins au point de vue social qu'au point de vue moral. Oui, cette belle jeune fille pauvre — l'égale, par la
(1) Les Grands écrivains français, Corneille (1898), p. 51.
(2) Elle dit d'elle-même :
Je fus fine autrefois et depuis mon veuvage Ma ruse chaque jour s'est accrue avec l'âge : Je me connais en monde, et sais mille ressorts . Pour débaucher une âme et brouiller des accords.
naissance de sa maitresse, Daphnis, et sa rivale d'abord préférée (c'est à elle que sont allés d'abord les hommages de deux cavaliers qu'on voit se détourner vers la bien dotée, vers l'héritière), — cette « déclassée » non résignée, aspirant à sortir de sa condition par un mariage digne de sa «race» et mettant tout en œuvre pour retenir le brillant Florame, l'empêcher d'épouser Daphnis, c'était un type « nouveau », méritart l'attention de l'observateur social presque autant que celle du critique littéraire. Sa coquetterie jalouse, ses ruses, sa « malice », comme elle dit, puis sa colère lorsqu'elle se sait vaincue, lui composent un rôle plein de nuances successives, d'un intérêt presque poignant à la fin, lorsque, sur les ruines de son « artifice », elle s'écrie :
Daphnis me le ravit, non par son beau visage Non par son bel esprit ou ses doux entretiens, Non que sur moi sa race ait aucun avantage, Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de bien.
Filles que la nature a si bien partagées Vous devez présumer fort peu de vos attraits ; Quelque charmants qu'ils soient, vous êtes négligées, A moins que la fortune en rehausse les traits
Et, comme Florame n'a obtenu le consentement du père de Daphnis qu'en promettant à ce vieux Géraste de lui livrer sa sœur en mariage, une haine féroce pour le vieil amoureux s'ajoute à l'envie douloureuse de la dédaignée :
Vieillard qui de ta fille achètes une femme, Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent, Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme, Dénier le repos du tombeau qui t'attend.
Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse Me contraindre moi-même à déplorer ton sort, Te faire un long trépas, et cette jeune épouse User toute sa vie à souhaiter ta mort.
Ces « imprécations » qui terminent la pièce et, tout à
coup, en haussent le ton jusqu'à celui de la tragédie — ne font-elles point penser à celles de Camille ? — sont les premières qu'on trouve dans Corneille.
Mais quel nom de comédienne mettre en regard du nom de cette suivante ?
Je m'avouerais plus qu'embarrassé s'il y avait à côté d'elle deux jeunes fdles — ou une jeune femme et une jeune fdle — socialement égales, dont les fiançailles dénoueraient l'intrigue, comme dans Mélite, la Veuve et la Galerie du Palais. Cela me forait trois rôles d'amoureuses à pourvoir d'interprètes ; et je n'ai même pu découvrir à qui appartenait le visage « sur » lequel la soubrette de la Galerie, cette fine mouche de Florice, fut représentée ! Heureusement, Amarante et Daphnie sont les seuls personnages féminins de la Suivante. La sœur de Flora me reste à la cantonade... Je n'ai donc à opter, cette fois encore, qu'entre la Le Noir et la Villiers. Et j'incline à penser que Corneille, aux yeux de qui le choix des artistes chargés de collaborer publiquement avec lui fut toujours chose très importante, opta, lui, délibérément, et confia le rôle d'Amarante à la plus tragédienne des deux actrices, bien que la Villiers fût, on le verra, moins jolie que la Le Noir. Je ne serais même pas étonné qu'il eût conçu l'idée, finalement dramatique, de ce rôle, un peu à cause de cette Villiers.
Certes, la Le Noir eût été parfaitement capable de le remplir ! Après l'avoir mise au pinacle, ne la rabaissons point. N'oublions pas qu'elle fut, selon nous, en 1625, une émouvante Thisbé Et, d'autre part, souvenons-nous en : jusqu'à la scène où elle éclate, Amarante est bien un élégant personnage de comédie sentimentale. Mais la Le Noir, dans la troupe même dont son mari était alors le chef, n'avait pas de rivale, je l'ai dit, lorsque furent jouées la tragédie de Théophile et les premières pièces de Mairet. Et ce qui me semble certain, c'est que, dès 1633-1634, avec
des moyens moins variés, peut-être, ou moins excellemment variés, la Villiers avait conquis devant l'opinion, par ses dons plus marqués en un sens, une place équivalente à celle de sa devancière et camarade.
N'est-ce pas en 1633 que Mondory et cette Villiers vont triompher ensemble chez M"10 de Rambouillet, avec la Virginie de Mairet, — à supposer, bien entendu, que la phrase de Tallemant, sur ce petit événement, la désigne, elle, comme je le crois.
En tout cas, l'hypothèse d'un Corneille ayant sa future Chimène à l'horizon de son travail pendant qu'il écrivait la Suivante, je ne craindrai pas de la reprendre et de 1' « accentuer » à propos de l'admirable Angélique de la Place Royale (1634), la dernière des comédies données par lui avant sa tragédie de Médée (1635).
J'irai plus loin. Anticipant sur les faits, à propos encore d'Angélique, je demanderai si, avec Mondory, la Villiers n'eut pas sa part dans l'acheminement de Corneille vers la conscience de sa véritable vocation.
Celle-ci, à coup sûr, se fût naturellement révélée à soimême. Elle eut spontanément «enfanté des miracles». Mais jusque dans la vie des plus grands hommes, en littérature et en art, les circonstances ont leur action, qu'on est trop tenté de négliger. Tantôt elles prolongent, tantôt elles abrègent (ce serait ici le cas) l'ordinaire période des tâtonnements, — mettons, pour Corneille, des préludes, toutes ces comédies d'entre 1628 et 1635 étant d'un style délicieux. (1)
(1) Leur charme, a très bien dit M. Lanson, «c'est le dialogue. Ce ton de conversation aisé, léger, rapide, cette brève justesse des répliques, cet esprit qui se connail mais qui attend l'occasion d'entrer dans le jeu, tout cela, c'est la suprême vraisemblance de ces pièces». (Op. cit., p. 53-54). — Peu de comique, au resle, dans ces comédies romanesques, très littéraires et mondaines, — avec, parfois, des décors parisiens.
Dans l'Angélique de la Place Royale, M. Auguste Dorchain admire « une égale des plus illustres héroïnes raciniennes ». (1) Disons simplement: «des plus touchantes». Les plus illustres, avec Andromaque et Monime, n'est-cepas Hermione, Roxane, Phèdre ? Et Angélique n'est point de ces passionnées criminelles. Elle est de celles, non qui tuent ou font tuer, mais qui, d'une façon ou d'une autre, s'immolent. Ames ardentes, mais religieuses. — Abominablement déçue dans l'amour qui lui remplissait le cœur, elle ne voit plus rien qui la «retienne au monde». Douce la Vallière bourgeoise et pure, — avant la grande pécheresse repentie des premières années du règne de Louis XIV, — elle ira s'ensevelir dans un cloître. Et voilà pourquoi je ne doute guère que la future Ghimène de 1636 ou 1637 (on ne connait pas la date de la « première » du Cid) ait créé ce rôle d'Angélique. M11" Le Noir aurait fait l'autre jeune fille, la charmante mais si gaie Phylis, souriant à tous ceux qui lui en content, sans brûler pour aucun.
Ce n'est pas seulement à Paris, d'ailleurs, ni devant leurs publics ordinaires, que la rivalité des deux protagonistes féminins eut à s'exercer avant et après l'installation de la troupe au Marais (2).
(1) Op. cit., p. 134.
(2) La Gazette du 6 janvier 1635 veut que la troupe de Le Noir, devenue celle de Mondory, n'ait ouvert ce dernier théâtre, rue Vieille du Temple, que le dimanche précédent (1er janvier). Mais E. Soulié cite un bail fait le 8 mars 1634 « aux comédiens qui représentaient au jeu de paume du Marais» {Recherches sur Molière, p. 164-165). Il y aurait, du reste, un moyen de résoudre la contradiction. Ce serait de supposer que Mondory, privé subitement, en décembre 1634, de quelques-uns de ses associés les plus remarquables, ferma provisoirement la salle et ne la rouvrit que le 1er janvier 1635. Il ne s'y était pas transporté directement de la rue Berthault. A la fin
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Elle dut faire merveille, en juin 1633, aux eaux de Forges (Normandie) lorsque Richelieu y appela Mondory.
Merveille encore, le 28 novembre 1634, lorsque, à l'occasion de trois mariages aristocratiques, la Comédie des Comédiens, de Scudéry, et Mélite furent représentées à l'Arsenal, devant la reine, « plusieurs princes et princesses et autres seigneurs et dames de la Cour » (1). Mais, ce jour-là, estil permis de penser, c'est la Le Noir qui l'emporta, puisque Louis XIII, peu après, l'introduisait — avec son mari et quatre autres acteurs — dans la compagnie royale, laquelle, ainsi « renforcée », fit, le 10 décembre, « trouver l'Hôtel de Bourgogne trop petit à Pafiluence du peuple » (2). — C'est le Trompeur puni de Scudéry qui bénéficia de cette aflluence.
Mais, des deux femmes, laquelle eut l'orgueil d'être Sophonisbe dans la tragédie de ce nom, donnée au Marais en 1634 et qui fut le plus grand succès du poète de Sylvie. (C'est, .au reste, son chef-d'œuvre et de beaucoup, et son œuvre encore la plus connue, ou la moins oubliée, parce qu'on la cite dans toutes les histoires de notre littérature comme la première tragédie classique, la véritable sœur aînée du Cid. Même, je déclare, c'est une belle pièce.) (3)
On ne sait pas la date de la représentation initiale. Mais la Gazette du 23 décembre rapporte que, le 18, chez le duc
de 1632 ou au commencement de 1633, il avait quitté cette rue pour s'établir dans un autre jeu de paume, celui de la Fontaine, rue Michelle-Gomte (quartier Saint-Martin aussi). C'est de là qu'il fut s'installer définitivement rue Vieille du Temple ou, comme on disait alors, Vieille rue du Temple.
(1) La Gazette, a L'Extraordinaire » déjà cité.
(2) La Gazette encore, 15 décembre.
(3) Je le déclare malgré les justes critiques de M. Lanson. (Corneille, pp. 46-47).
de Paylaurens, Monsieur (Gaston d'Orléans) vit Sophonisbe jouée par Mondory et « son ancienne troupe encore ralliée pour cette fois »; ce qui autorise à supposer que la Le Noir avait « créé » la tragique héroïne. Les deux autres personnages féminins sont les confidentes de cette reine; et la Gazette n'eût peut-être pas imprimé : « l'ancienne troupe », si, précisément, la plus ancienne étoile de celle-ci n'eût pas eu à tenir le principal rôle chez le duc de Puylaurens. Joignons que Mairet, malgré le succès de la Villiers dans Virginie, ou plutôt à cause même de ce succès, pouvait se considérer comme obligé d'offrir à la Le Noir un témoignage de reconnaissance pour leurs communes victoires d'avant 1630- Enfin, je l'imaginerais volontiers : c'est principalement le triomphe de cette Le Noir-Sophonisbe qui décida Louis XIII à l'enlever au Marais pour la faire passer rue Mauconseil. Mais de quel acteur et de quelle actrice s'agissait-il dans une lettre adressée deux ans plus tard, environ, à « Madame de *** » par Tristan l'Hermite, engageant cette dame à s'aller « divertir » aux cinq actes de Mairet ?
Vous verrez — disait-il — des images vives et parlantes de Sophonisbe et de Massinisse qui méritent l'honneur de vos applaudissements.
Et, je le veux, ces images « vives et parlantes », ce n'étaient pas seulement, sous la plume de Tristan, les interprètes : c'étaient les interprètes et les personnages tout ensemble. L'admiration du généreux poète ne songeait pas à distinguer entre les uns et les autres, le spectacle offert par ceux-ci et ceux-là formant, en quelque sorte, dans la mémoire du correspondant de « Madame de *** » un vivant bloc indissoluble. Mais, enfin, vers 1635-1636, qui était le Massinisse et qui la Sophonisbe méritant « l'honneur » des applaudissements de cette dame, sinon Mondory... et la Villiers ? Nulle autre qu'elle, au Marais du moins, ne pouvait être cette reine infortunée. Et pour se demander si,
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tout de même, Tristan ne parlait pas d'une autre comédienne, il faudrait conjecturer que Sophonisbe, imprimée en 1635 et tombée, par suite, dans ce que nous appelons « le domaine public », avait été reprise avec un étonnant éclat par la troupe de l'Hôtel de Bourgogne. Hypothèse admissible, j'en conviens (1) ; mais n'est-il pas plus naturel de croire qu'il s'agit bien, dans la lettre dont je m'occupe, du théâtre où la pièce avait été donnée et continuait d'être représentée ?
La Villiers — selon ma croyance — aurait donc hérité du rôle de Sophonisbe et n'y aurait pas moins brillamment réussi que sa devancière. Elle aurait même largement compensé par son talent ce qui pouvait lui manquer de séduction physique pour égaler cette Le Noir. Car — si l'on se fie à Tallemant — « elle n'était pas trop belle » ; ce qui ne l'empêcha point, d'ailleurs, et à l'époque justement où je la considère ici, d'être aimée par le jeune Henri de Lorraine, futur duc de Guise, né en 1614.
« Pour lui plaire, assure Tallemant, il portait des bas de soie jaune sous sa soutane [il était à ce moment archevêque de Reims] : elle aimait cette couleur » (2).
Un dernier mot sur la Le Noir à propos de Sophonisbe. Si ce fut bien elle la créatrice du rôle, c'est pour elle, sans doute, que Mairet l'avait écrit ; et alors, m'abusé-je ? le poète, qui la voyait en écrivant, ne louait pas un fantôme poétique, mais l'actrice, lorsqu'il faisait dire à Sophonisbe par sa principale confidente :
...Vous êtes de celles Qu'un air triste et dolent rend encore plus belles.
(1) Pourtant Sophonisbe ne figure pas dans le Mémoire de Mahelot.
(2) Historiette de M. de Guise, petit fils du Balafré.
Vos regards languissants font naître la pitié Que l'amour suit partout, et toujours l'amitié.
Compliment trop particulier dans sa galanterie pour n'avoir pas, selon nous, une valeur de renseignement.
Cet air mélancolique, ces regards noyés de langueur, ce pouvait très bien être, à la ville même, un des charmes de la si « jolie petite personne » ; et elle devait en jouer, en jouant « le sérieux », dès que son personnage le lui permettait ; — toute hardie qu'elle sût se montrer à la farce, où je me figure que se retrouvaient encore les « petites douceurs » de la tragédienne précieuse, rendant plus piquantes, plus affriolantes ces « gaillardises » également louées, on s'en souvient, par « feu » le grand farceur Gaultier-Garguille .
Quant aux amours que tant de grâce naturelle et habilement languissante faisait éclore parmi « la pitié » des spectateurs — ou leur joie, — la chronique, on le sait, n'en mentionne qu'un, et dont la preuve nous manque ; il ne nous surprendrait pas, cependant, que Mairet eût aimé sa Sylvie et lui eût plu, avant qu'elle reçût les hommages, plus ou moins dorés, du comte de Belin. En tout cas, certifions-nous que, si ce Mécène de coulisses • — autant, c'est possible, que des belles-lettres dramatiques — la désira, elle ne lui fut point cruelle. Au poète, alors, il resta « l'amiiié ».
S$2gs!*!