CHAPITRE PREMIER
LE MILIEU ET LA RACE
§ 1er. — LE MILIEU
L’Euphrate et le Tigre ont produit en Asie le même phénomène que le Nil en Égypte. En créant des bandes de terre verdoyantes au milieu des sables du désert, ces grands fleuves ont rendu possible l’éclosion de civilisations brillantes.
Mais les deux fleuves asiatiques n’ont pas la puissance et la régularité du Nil. Leurs débordements sont capricieux, leur cours inégal : celui du Tigre est d’une impétuosité qui nuit à la navigation; tandis que l’Euphrate, se déroulant sur une pente presque insensible, s’épanche en vastes marécages inhabitables et malsains.
Dans la Mésopotamie, le travail des hommes a dû intervenir plus activement encore que dans la vallée du Nil pour régulariser le cours des eaux. La civilisation n’y atteignit sa pleine floraison que lorsque les fleuves eurent été entièrement asservis. Dès qu’ils furent abandonnés à eux-mêmes et que les travaux d’irrigation furent interrompus, la richesse de la contrée tarit, les opulentes capitales tombèrent en ruines sur les rives de l’Euphrate et du Tigre. Nous verrons tout à l’heure ce qui put contraindre les hommes à s’adonner au labeur gigantesque et incessant que nécessitait la mise en culture de ces vastes plaines de l’Asie centrale; nous dirons aussi ce qui les en détourna plus tard.
Le sol de la Mésopotamie est aujourd’hui désert, mais l’entasse-
ment des débris de villes qu’il contient et que depuis longtemps le sable a recouverts, y forme de nombreuses collines. On ne peut remuer la poussière de cette plaine fameuse sans y découvrir les vestiges de cités jadis florissantes et splendides. Tous les jours de nouveaux témoins apparaissent, qui nous redisent la grandeur des monarchies disparues.
Et cependant rien n’est resté vivant de tant de puissance et de gloire. La terre elle-même, nourrice généreuse de tant de générations évanouies, semble s’être lassée de produire. Au printemps, vers les mois d’avril et de mai, lorsque les inondations ont rendu quelque vie à ses veines épuisées, elle se couvre encore d’une brillante parure de fleurs. Mais bientôt, desséchée par des vents qui n’apportent aucun nuage lorsqu’ils viennent se heurter dans cette immense plaine, elle se dépouille de toute verdure, sauf sur la rive étroite de ses fleuves. L’humidité même qu’elle conserve vers le cours inférieur de l’Euphrate, se tourne à son tour en fléau. Des marécages pestilentiels la rendent sur certains points absolument inhabitable. Quelques tribus arabes, habituées à ce climat malsain, osent seules établir leurs légères habitations parmi les forêts de roseaux. De primitives embarcations circulent entre les longues tiges vertes hautes de quatre à cinq mètres; ceux qui les montent s’exposent, lorsqu’ils mettent pied à terre, à cette fin sinistre, l’enlizement, très fréquent sur les bords du Bas-Euphrate.
Les deux fleuves, qui se réunissent pour former le Chat-el-Arab, n’ont pas toujours confondu leurs embouchures. A l’époque préhistorique, ils se jetaient dans le golfe Persique à une vingtaine de lieues .l’un de l’autre. Comme le Nil, ils ont formé leur delta de leurs alluvions, et ils continuent à l’agrandir suivant une progression régulière qu’il est facile de mesurer. Tous deux peuvent servir à la navigation; cependant la rapidité du Tigre, comme le peu de profondeur de l’Euphrate, s’oppose à la marche de grands bateaux; et de ce côté, comme pour la culture des terres, les populations antiques avaient dû suppléer à la nature par de grands travaux de canalisation.
Il faut lire la description d’Hérodote pour se rendre compte de l’état florissant où se trouvait jadis toute la région assyrio-babylonienne, si déserte de nos jours.
LA CIVILISATION CHALDÉO-ASSYRIENNE
P. GjatfreoM* aUU
Après avoir vanté la splendeur des villes, les incroyables richesses de Babylone, jugées d’après les énormes impôts que cette capitale payait au roi des Perses, l’historien grec ajoute :
« Les pluies ne sont pas fréquentes en Assyrie ; le peu d’eau qui tombe développe les racines des grains semés ; ensuite on arrose la plante avec l’eau du fleuve qui la fait arriver à maturité; il n’en est pas comme en Égypte, où le Nil se répand de lui-même dans les campagnes; ce n’est qu’à force de bras ou à l’aide de machines que se fait l’irrigation. Du reste, la Babylonie est, comme l’Égypte, entièrement coupée de canaux, dont le plus grand porte des navires. Il se dirige vers le sud-ouest, de l’Euphrate au Tigre, sur lequel était située Ninive. De tous les pays que nous connaissons, c'est sans contredit le meilleur et le plus fertile en fruits de Cérès ; on n’essaye pas de faire porter à la terre des figuiers, des vignes, des oliviers; mais, en récompense, elle est si propre à toutes sortes de grains, qu’elle rapporte toujours deux cents fois autant qu’on a semé, et que, dans les années où elle se surpasse elle-même, elle rend trois cents fois autant qu’elle a reçu. Les feuilles du froment et de l’orge y ont bien quatre doigts de large. Quoique je n’ignore pas à quelle hauteur y viennent les tiges de millet et de sésame, je n’en ferai point mention, persuadé que ceux qui n’ont point été dans la Babylonie ne pourraient ajouter foi à ce que j’ai rapporté des grains de ce pays. Les Babyloniens ne font point usage de l’huile d’olive, mais de celle de sésame. La plaine est couverte de palmiers. La plupart portent du fruit; on en mange une partie, et de l’autre on tire du vin et du miel. »
Le palmier-dattier, partout où il croît en abondance, constitue une source de richesse. Strabon cite une poésie perse qui énumère trois cent soixante usages différents auxquels peut servir cet arbre.
Les productions de la Chaldée ou Babylonie n’étaient pas tout à fait les mêmes que celles de l’Assyrie ou Mésopotamie supérieure.
Tandis que la première de ces régions forme une vaste plaine absolument unie, la seconde, s’adossant à un demi-cercle de montagnes (prolongement du Taurus, monts d’Arménie, du Kurdistan) offre un sol incliné, dont l’altitude s’élève dans la partie septentrionale. Là, vers les premières croupes des montagnes surtout, le climat est moins sec, moins brûlant que dans la Babylonie; une foule de cours d’eau circulent à travers les campagnes; le palmier, l’arbre des pays chauds, y est remplacé par les hôtes de nos vergers d’Europe : cerisier, prunier, abricotier, etc., ou par ceux de nos forêts, tels que le noyer et le chêne.
Quelques chaînes intérieures sillonnent même l’Assyrie au nord.
LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASS YRIENNE
Ces chaînes séparent, encaissent et parfois semblent vouloir barrer les deux lits du Tigre et de l’Euphrate. Ces fleuves sont obligés de s’y frayer des passages où leurs eaux bondissantes circulent seules entre de hautes murailles de basalte, et où il n’existe pas un seul sentier accessible au pied de l’homme. De hardis voyageurs, qui ont osé se risquer sur des barques légères dans ces cluses sauvages, sont restés enthousiasmés par leur effrayante beauté.
La séparation entre les deux régions, chaldéenne et assyrienne, est indiquée par une sorte de seuil naturel, vers la hauteur de la ville de Hit sur l’Euphrate et de Samarah sur le Tigre. Ce relèvement du sol, qui forme comme la rive d’un océan de sable, fut peut-être, dans les temps préhistoriques, un rivage véritable que venaient battre les flots de ce que nous appelons aujourd’hui la Mer des Indes. A l’époque où les premiers colons s’établirent dans cette plaine, il est certain que le golfe Persique s’avançait de quarante à quarante-cinq lieues plus profondément dans les terres. On trouve encore, aux environs du lieu où fut Babvlone, des quantités de coquillages marins, et très loin à l’intérieur du désert le sable est imprégné de sel.
Toutes les richesses minérales de la contrée, pierre calcaire, albâtre, grès, basalte, marbre, fer, plomb, argent, antimoine, etc., se trouvent dans la partie montagneuse de la Haute-Mésopotamie. La plaine babylonienne en est dépourvue, et n’a jamais offert que des sources d’asphalte, dont les longs ruisseaux noirs serpentent sinistrement à la surface dorée des sables et vont quelquefois se perdre dans l’Euphrate.
Yoici ce que nous dit à ce propos Diodore de Sicile :
« Parmi les curiosités de Babvlone, on remarque surtout la quantité d’asphalte qui s’y produit. Cette quantité est telle, qu’elle suffit non seulement pour des constructions aussi immenses que nombreuses, mais encore le peuple recueille cette matière en abondance et la brûle en guise de bois après l’avoir desséchée. Un nombre infini d’habitants la puisent dans une grande source qui reste intarissable. »
S’il est facile de comprendre qu’une société ait pu se développer, que des villes aient pu s’élever, dans la Haute-Mésopotamie, vers la source fertile de deux fleuves et à l’abri d’un demi-cercle de montagnes formant un rempart contre les invasions, on s’explique moins
tout d’abord qu’une civilisation brillante entre toutes ait eu pour siège la région aride et brûlante qui, du plateau de l’Iran s’étend jusqu’aux rives de la Méditerranée, et dans laquelle on retrace les limites indécises de l’empire chaldéen. Et cependant, c’est là surtout, plus que dans le nord, que se pressèrent les cités opulentes et que s’amassèrent les trésors du monde antique. Babylone l’emporta sur Ninive en gloire, en magnificence et en durée. Elle n’eut de rivale véritable que Thèbes d’Égypte, cette autre reine du passé.
Et Babylone n’est pas la seule qui ait victorieusement bravé pen-
Musée Britannique.
FIG. 263. — CYLINDRE-CACHET DE LIK BAGL'S, UN DES PLUS ANCIENS ROIS DE LA CHALDÉE.
Lik Bagus « le mâle puissant, roi d’Ur, roi du pays de Sumer et d’Accad » comme il se qualifie dans ses inscriptions, régnait 2400 ans avant J.-C., à Ur, ville mentionnée dans la Genèse et qui fut la patrie d’Abraham. 11 construisit beaucoup de temples dont il reste des débris. I.’art chaldéen était alors dans l'enfance et bien inférieur à ce qu’il était en Égypte à la même époque.
Avec cette gravure commence la série des dessins consacrés à la civilisation chaldéo-assyrienne. Ils seront nécessairement moins nombreux que ceux de la civilisation égyptienne. Non seulement nous ne possédons aucun monument complet de la civilisation chaldéo-assyrienne, mais les bas-reliefs, les statues, les objets d’art qui nous sont restés des grands palais de Ninive, Khorsabad, etc., ne représentent qu’une très courte période de l’histoire de cette civilisation. Les plus remarquables en effet furent exécutés dans les VIIe, VIIIe et IXe siècle avant notre ère. Ils représentent la période de floraison de la civilisation de la Babylonie et de l’Assyrie.
dant des siècles la force destructive du désert, et qu’à son tour le désert ait ensuite lentement assaillie et détruite. Tadmor soulève encore, de ses colonnes altières, son linceul de sable : Tadmor, fille de la même région, mais dont l’existence et la prospérité semblent plus incompréhensibles encore que celle de Babylone, puisqu’elle n’a pas même été construite sur les bords d’un cours d’eau. Par quel miracle ces immenses centres de populations subsistaientils, là où quelques tribus nomades ne trouvent aujourd’hui que d’insuffisantes ressources?
La réponse est simple comme la cause elle-même : c’est un
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D’après FJandio.