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LA PEINTURE

La couleur a joué un grand rôle dans l’art égyptien, et cependant il n’y eut pas, à proprement parler, de peinture dans la vallée du Nil; il n’y eut que de l’enluminure. Toutes les surfaces, tous les creux, toutes les rondeurs qu’offraient les œuvres de l’architecture ou de la sculpture furent recouverts de nuances éclatantès, si bien préparées au point de vue de leur fabrication, que la plupart sont parvenues jusqu’à nous sans même avoir pâli.

Ces couleurs, destinées à mieux accuser le relief des monuments et des statues, dans un pays où le ruissellement de la lumière efface et nivelle tous les plans, sont toujours choisies suivant une convenance étroite avec les nécessités des deux autres arts.

En les appliquant, l’artiste visait à obtenir une harmonie d’ensemble, des gammes de tons, des rapprochements et des oppositions de nuances plaisantes à l’œil, mais il ne songeait pas le moins du monde à donner aux objets leur couleur propre. Encore moins essayait-il d’obtenir les effets particuliers à la peinture, par les jeux d’ombre et de lumière, par les clairs-obscurs, par le modelage des formes ou par la perspective aérienne. Tout cela lui était inconnu. On lui livrait des surfaces couvertes de bas-reliefs ou de dessins; le seul soin qu’il avait à prendre consistait à étendre ses couleurs sans déborder en dehors des lignes. Bien souvent il n’avait même

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pas le choix des nuances et devait les employer suivant certaines conventions. Pour le nu du corps humain, par exemple, il le peignait en rouge brun si c’était un homme, en jaune pâle si c’était une femme. Les règles fixes avaient encore plus d’importance en peinture qu’en sculpture. Cela est si vrai que, dans la grande question de savoir à partir de quel moment l’Égypte a connu le fer, on ne peut s’en rapporter à la couleur bleue donnée aux lames de certains instruments. Cette nuance n’est peut-être mise là que pour produire sur l’œil un effet particulier et voulu.

Les peintres égyptiens n’employèrent donc que des tons plats, mais ces tons étaient d’une vivacité, d’une richesse, d’un éclat qui, presque partout, grâce au climat, s’est conservé jusqu’à nos jours.

Les hypogées de Béni-Hassan, si instructifs au point de vue des mœurs par toutes les scènes qu’ils nous représentent, offrent, encore aujourd’hui, un coloris d’une fraîcheur extraordinaire. Ils ont l’importance toute spéciale de présenter à peu près le seul cas important connu où la peinture se soit séparée de la sculpture dans la vallée du Nil. Encore le bas-relief, pour n’ètre pas taillé, n’est pas moins reconnaissable dans les contours du dessin. Ce sont les mêmes procédés, les mêmes conventions, presque le même aspect. Les artistes qui ont tracé les tableaux de Béni-Hassan étaient évidemment les mêmes que ceux qui dessinaient la ligne extérieure d’un bas-relief à découper. En Égypte, le dessinateur fut tout; celui qui après lui creusait la pierre ou la recouvrait d’uue couche de peinture n’était qu’un ouvrier, un manœuvre, sans invention et sans indépendance.

La ligne — la ligne simple et nue — quel rôle elle a joué en Égypte, et à quels merveilleux effets n’est-elle pas arrivée! C’est elle seule qui nous charme par sa pureté délicate, par sa netteté expressive, par sa grâce allongée, savante, d’une élégance suprême dans les dessins et dans les bas-reliefs du Nouvel Empire, où la vie devient mystérieuse, discrète, sans les violences et les exubérances de la nature, où la forme humaine, modifiée par un idéal plein de raffinements, perd son réalisme charnel pour prendre des contours étranges de fine et svelte idole. C’est elle seule, cette ligne pleine de magie, qui fixe et rend éternels les profils exquis et

fiers des jeunes Pharaons. Car, par une de ces conventions dont ‘nous avons parlé, le roi n’était jamais représenté, après l’Ancien Empire, que sous les traits de la première jeunesse. Et qui peut oublier après les avoir vues, ces têtes délicieuses des Ramsès et des Séti, au nez délicatement busqué, aux grands yeux rêveurs, aux lèvres un peu épaisses sur lesquelles se joue un sourire à la fois si hautain et si doux?

Devant des créations si fortes et si pures, on ne saurait regretter pour l’Égypte la connaissance de toutes les ressources de l’art. C’est peut-être, après tout, à la sobriété des moyens qu’elle doit l’étonnante puissance d’impression que ses œuvres ont conservé, malgré les siècles, malgré la concurrence des autres peuples et malgré la différence des races.

g 3. ARTS INDUSTRIELS

Cet amour de l’Égypte pour la grâce, la pureté, la fierté du contour et de la ligne, ce goût passionné pour les formes élégantes, se retrouve dans les moindres objets qu’elle a fabriqué, dont elle s’est servie, fût-ce pour les plus vulgaires usages. Les arts qu’on est convenu d’appeler industriels, à cause de l’utilité immédiate de leurs œuvres pour les besoins de la vie, ne se sont, dans aucun pays, autant rapprochés des beaux-arts que dans la vallée du Nil.

Nous avons dit que les Égyptiens étaient avant tout dessinateurs et architectes : cela est si vrai qu’ils ont porté ces dispositions à faire harmonieux et grand jusque dans la fabrication des plus délicats objets. Leur plus mignonnes figurines, leurs bijoux les plus fouillés ont, par une habile tricherie de proportions, la majesté, la gravité de leurs colosses.

« D'autres peuples, comme les Grecs, » dit M. Chipiez, créeront des bijoux d’une légèreté plus élégante, d’une grâce plus fine; mais on n’en appréciera pas moins chez ceux de l’Égypte de hautes qualités d’ampleur et de savante noblesse. Ce qui nous parait faire surtout l’originalité de ces ouvrages, c’est que leurs lignes maîtresses et leur coloration rappellent le style et le décor des édifices nationaux ; on dirait que ce sont des architectes qui ont fourni les dessins de ces bijoux et qui en ont choisi les tons. »

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Les Égyptiens ont admirablement travaillé les métaux. Nous avons vu qu’ils coulaient le bronze dès l’Ancien Empire. On suppose qu’ils avaient découvert une composition particulière pour ce métal, qui, trempé, eût acquis presque le fil et la dureté du fer. Nous avons également indiqué le doute qui reste encore quant à l’usage qu’ils ont pu faire de ce dernier métal.

Leur patience et leur courage au travail devaient être inouïs, s’ils en étaient réduits au bronze et au silex pour attaquer et ciseler des pierres comme le diorite et le granit. Leurs procédés de sculpture nous ont été conservés par les peintures tombales. Ils entamaient le bloc à la pointe sur laquelle ils frappaient avec une petite masse; ils le polissaient ensuite à la poudre de grès et à l’émeri. La difficulté énorme qu’ils rencontraient si leurs instruments n’étaient pas en acier ni même en fer, explique en partie l’aspect massif de leurs statues, dont les membres ne se détachent pas du corps, dont le cou lui-même n’est jamais svelte et dégagé, mais soutenu par d’énormes coiffures, et qui, parfois restent en partie prises dans la masse de pierre au sein de laquelle on les a découpées. La liberté d’attitude et de mouvements est bien plus grande dans les statues de bois et dans les bas-reliefs. Ce n’est donc pas toujours par un parti pris artistique, mais par suite d’une impossibilité matérielle, que les sculpteurs égyptiens ont donné aux sphinx, aux dieux et aux rois ces poses qui respirent un repos si absolu, une si immuable tranquillité.

Les métaux précieux, l’or, l’argent, l’électrum (alliage d’or et d’argent), ont été travaillés par les Égyptiens avec une perfection remarquable. Leurs damasquinages, leurs incrustations, leurs cloisonnés sont nombreux dans nos musées. Le cloisonné égyptien différait du cloisonné proprement dit en ce que les émaux ne faisaient pas un tout avec la masse, n’étaient pas recuits avec le métal; ils étaient simplement coulés dans les creux et formaient plutôt une espèce de mosaïque.

L’émail, c’est-à-dire le verre coloré, a été la passion de l’Égypte. Elle l’a employé pour ses vases, pour ses statuettes, pour ses meubles, pour les murs de ses palais, pour l’ornement de ses tombeaux. On émaillait la terre, les métaux, la pierre elle-même. Partout, sous le grand soleil, resplendissaient les tons clairs et purs

de l’émail. Il recouvrait des briques, percées en arrière d’un trou qui permettait de les enfiler à une tringle et de les fixer plus solidement sur les linteaux des portes et le long des corniches. Les plus anciennes briques émaillées ont été retrouvées dans la pyramide de Saqqarah. Des temples entiers, tel que celui qu’éleva Ramsès III à Tell-el-Yahoudî, étaient revêtus de ces merveilleuses glaçures, aux nuances éclatantes et harmonieusement mariées.

Le verre, qui remonte en Égypte à la plus haute antiquité que nous connaissions, s’employait non seulement sous forme d’émail, mais de toutes les façons imaginables. Les vases, les coupes, dont la substance est traversée de filets et de rubans nuancés, rappellent les objets de verre de fabrication vénitienne. Les bijoux de verre, colliers de perles, amulettes, pectoraux, bagues mômes, se retrouvent par milliers dans les tombeaux et remplissent les vitrines de nos musées.

Nous avons déjà parlé ailleurs de toutes les substances sur lesquelles l’Égypte épuisa son ingénieuse fantaisie et auxquelles elle donna des formes si délicieuses : non seulement les métaux et le verre, mais les pierres précieuses, le bois, l’ivoire, la corne, le cristal. Nous n’insisterons point sur ses procédés, et nous dirons seulement un mot du caractère général des œuvres auxquelles elle les appliqua.

Nulle contrée n’eut à un plus haut degré le goût de ce qu’on désigne de nos jours sous le nom de bibelot. Lorsque l’on parcourt les salles du Louvre, par exemple, on est stupéfait de la multitude d’objets mignons, parfois inutiles en apparence, qui s’entassent derrière les vitrines avec une variété de formes et de couleurs véritablement éblouissante.

Le plus grand nombre de ces flacons minuscules, de ces élégants étuis, de ces coffrets de toutes dimensions, de ces cuillers aux manches adorablement sculptés, de ces miroirs dont la poignée est parfois un chef-d’œuvre, étaient destinés à figurer sur la table de toilette. Le grand luxe de l’Égvpte s’appliqua aux soins de la beauté. Ces objets devaient contenir, recueillir ou répandre des fards, des huiles, des parfums; ils enfermaient le khôl et l’antimoine qui allongeaient et bistraient les grands yeux voluptueux des Égyptiennes. On les rencontrait en grand nombre dans la demeüre

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des vivants, mais tous ceux qui nous ont été conservés viennent des tombeaux. Dans les régions éternelles, l’ombre du mort n’oubliait pas les artifices délicats qui l’avaient embelli sur la terre; la momie gardait auprès d’elle les onguents exhalant de suaves odeurs. Gracieuse superstition, qui ôte à la mort son horreur, et cache son masque grimaçant sous 'les parures de la vie.

Après les flacons à parfums, les étuis à collyre et les cuillers pour les pâtes, c’étaient les amulettes et les figurines mortuaires qui exerçaient le plus l’imagination ingénieuse des artistes égyptiens.

Parmi les premières dominent la croix ansée, emblème de la vie, l’œil mystique, les tètes d’animaux et surtout le scarabée, emblème de l’éternel devenir. Quant aux figurines, quelques-unes, nous l’avons dit, ont, dans leur petite taille de quelques centimètres, la majesté des colosses.

Les habitations et les sépulcres des Égyptiens contenaient un grand nombre de vases, aussi élégants par la forme que par la matière dont ils étaient faits. Ces vases, outre leurs destinations diverses, servaient comme objets d’ornement. Il y en avait en bronze, en faïence émaillée, en pierre calcaire, en albâtre, en porphyre. Une espèce d’une forme particulière, les canopes, placés dans le caveau avec le sarcophage au nombre de quatre, servaient à contenir les entrailles, le cœur et l’estomac du mort. Nous possédons une multitude de ces canopes qui, souvent, sont de véritables objets d’art. Le couvercle en est formé d’une tête d’homme ou d’animal finement ciselée. On en voit au Louvre dont les tètes sont des merveilles de grâce et d’expression.

Le mobilier jouait aussi un grand rôle dans le luxe des Égyptiens, et, comme pour les bijoux, comme pour les objets de toilette, on le trouvait plus riche et plus abondant au sein des tombes que dans les maisons. L’Égyptien ne s’accroupissait pas comme l’Oriental sur des coussins, et ne dormait pas sur des nattes ou des tapis; il avait des sièges et des lits. Ces sièges, ces lits, tiraient leur forme générale du règne animal ou végétal, les dossiers s’élancaient comme des feuillages de lotus, les bras s’allongeaient comme des cous de bêtes terminés par des faces de lion, les pieds se posaient à terre comme des griffes puissantes.

Les étoffes de l’Égypte, scs merveilleuses broderies, étaient

célèbres au loin. Nous avons cité ailleurs le passage de la Bible, qui nous montre la mollesse asiatique s’endormant sous des tentures de broderies égyptiennes. Les artistes de la vallée du Nil alimentaient, dans toutes les branches de l’industrie, le luxe des peuples qui bordaient le bassin de la Méditerranée. Leur goût faisait

loi dans le monde antique. Partout on a retrouvé des débris de leur délicate splendeur.

Certes, ce peuple fut un des plus épris du beau, un des plus ingénieux à poétiser la vie et à embellir la mort, qui aient passé sur la surface changeante du globe. Tout ce qui se dégage de sa poussière est empreint de noblesse ou de grâce. Nous l’apprécierons mieux encore et nous rappellerons avec regret son souvenir, maintenant que nous le quittons, pour nous enfoncer dans les mystères de la sombre Asie, voluptueuse et sanglante. Les effroyables tragédies, les supplices raffinés, les monstrueuses hécatombes, les cruels et répugnants sacrifices, qui rendent si lamentable la marche de

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l’homme dans la voie sans fin du progrès, n’ont jamais eu pour théâtre la lumineuse vallée du Nil.

La vie s’y est déroulée pendant des centaines de siècles comme un rêve facile et charmant. La mort même y a souri : cet effrayant squelette, à la faux toujours en mouvement dans les moissons humaines, a déposé là-bas son instrument d’horreur et de destruc-

tion et s’est voilé le visage, pour bercer doucement dans ses bras ceux qu’il endormait et les enchanter d’un songe éternel.

Qu’elles reposent en paix les vieilles momies allongées dans leurs coffres splendides ! L’avenir n’aura point déçu leur persévérant et invincible espoir. Elles vivent, elles vivront toujours. Des liens invisibles mais profonds relient à leur pensée la pensée de l’humanité moderne. La science, en rattachant de plus en plus le présent au passé, nous a montré à quel point les idées des peuples vivants sont gouvernées par les idées des peuples morts. Depuis que les vieux Pharaons ont été couchés dans leurs sarcophages de granit, les cieux impassibles ont vu naître et mourir bien des races et bien des rêves. Si tous ces grands morts pouvaient sortir de leurs tombeaux et revoir la lumière, ils sauraient sans doute que la pensée religieuse qui guida leurs efforts pendant cinquante siècles

fat une illusion, mais ils sauraient en même temps que tous ces efforts n’ont pas été perdus; Peut-être penseraient-ils que nos illusions modernes sont aussi vaines que le furent les leurs, et que, malgré tant de travaux accumulés par tant de races, durant tant de siècles, la part de vérités éternelles acquises par l’esprit humain est restée véritablement bien petite.

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