LA LANGUE, L’ÉCRITURE ET LA LITTÉRATURE
§ 1er. LA LANGUE ET L’ÉCRITURE
Les documents écrits, retrouvés en foule dans la Mésopotamie nous ont fait connaître l’existence de deux langues usitées dans cette région : l’une, la plus ancienne, le suméro-accadien, fut parlée et écrite par les premiers Chaldéens; son vocabulaire est kouschite, ses constructions sont touraniennes. L’autre, de famille purement sémitique, est l’assyrien, qui finit par triompher de l’ancien langage et par le remplacer à Babylone comme à Ninive.
Mais, alors même que l’assyrien fut devenu la langue usuelle de toute la région, il ne fit pas disparaître l’idiome sumérien. Au contraire, ce dernier fut soigneusement conservé, étudié, et demeura en honneur, comme une langue savante et noble, que tout homme instruit devait avoir apprise. Les antiques écrits de la Chaldée furent commentés et traduits par les savants ninivites de la même façon que chez nous le sont les œuvres des auteurs grecs et latins.
Des grammaires, des vocabulaires, des dictionnaires furent composés pour répandre et approfondir l’enseignement de la langue morte. Ces sortes d’ouvrages sont les plus nombreux que nous aient laissés les bibliothèques. Les inscriptions les plus importantes se composent d’un texte sumérien à côté du texte assyrien.
Presque tout ce que nous connaissons des premières œuvres des Chaldéens comme de leur langue, nous a été conservé par la race sémitique qui les a remplacés. Elle nous en a légué le trésor, comme, à notre tour, nous léguerons aux générations futures le trésor littéraire de l’antiquité classique dont nous avons, avec une avidité passionnée, recueilli les moindres fragments échappés aux ravages des Barbares.
Ainsi, ces peuples anciens, ces rois qui élevaient des palais et
des cités splendides bien avant que l’Iliade et l’Odyssée eussent déroulé leurs merveilleux récits sur les lèvres des hommes; ces maîtres d’un monde si reculé qu’il nous parait presque fabuleux lorsque nous en retrouvons les œuvres imposantes sous la poussière du désert, ces Téglath-pal-Asar, ces Sargon, ces Assur-bani-pal, dont les noms aux rudes syllabes retentissent à nos oreilles avec un écho si prodigieusement lointain, ils étaient jeunes et modernes auprès des races qui les avaient précédés sur le théâtre ou se succèdent les scènes du grand drame humain. Et ces races elles-mêmes, ils ne les regardaient pas comme des peuplades primitives, ignorantes et sauvages : ils s’inclinaient devant elles avec la vénération qui nous courbe devant les Platon, les Aristote et les Pythagore. C’étaient chez elles qu’ils cherchaient leurs modèles, leurs initiateurs et leurs maîtres. Ils se vantaient d’être les héritiers et les continuateurs de leur civilisation, plus fiers encore de les suivre que de tracer de nouvelles voies.
Dans quelles profondeurs vertigineuses de temps écoulé de pareilles découvertes ne font-elles pas se plonger nos regards ! Quel immense passé notre civilisation a derrière elle! Que de centaines de siècles n’a-t-il pas fallu pour élever cet édifice de nos connaissances dont nous croyions jadis toucher si facilement la base!
Mais qu’étaient-ce que ces vieux Ghaldéens, qui, avant que nos races, nos arts, nos sciences, nos traditions, nos religions fussent nées, faisaient briller sur les bords de l’Euphrate une haute culture intellectuelle et en enfermaient les œuvres écrites dans des bibliothèques, dont nous retrouvons aujourd’hui sous les sables les livres aux pages d’argile? D’où venaient-ils? De qui tenaient-ils toutes lqurs lumières? Avaient-ils aussi derrière eux des ancêtres dont ils puissent nous parler à leur tour, et qui nous fassent enfin toucher à ses racines l’arbre vivace et séculaire de la civilisation humaine?
Peut-être ces questions trouveront-elles leur réponse quand on aura déchiffré dans leur entier les monceaux de documents écrits que nous ont laissés l’Assyrie et la Babylonie, et tous ceux que les fouilles feront encore paraître au jour. La seule bibliothèque formée par le roi Assur-bani-pal dans le palais de Koyoundjik à Ninive a fourni assez de tablettes d’argile pour former une masse de cent mètres
LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASSYRIENNE
cubes, contenant assez de lignes écrites pour remplir 500 volumes de 500 pages in-quarto.
FIG. 272. — DIVINITE ET DÉMON ASSYRIENS. (Bas-relief de Niuive.)
Tous ces textes ne sont pas encore traduits, et l’on a déchiffre un bien petit nombre de ceux qui sont écrits dans l’obscure langue sumérienne. Les savants ne possèdent qu’imparfaitement cet antique
langage, qui sans doute garde encore pour l’avenir de bien importants secrets.
Ail point de vue de l’écriture, l’assyrien, le sumérien et les langues des peuples voisins, Mèdes, Perses, Arméniens, etc., employaient un système identique : celui des caractères cunéiformes. Ces caractères, . comme l’indique leur nom, offrent la figure de clous ou de coins, disposés horizontalement, verticalement ou en forme de fer de flèche.
Cette bizarre écriture était due, comme les éléments de toutes les sciences, aux anciens Chaldéens. On s’en servit en Asie longtemps après la chute deBabylone. Les Iraniens lui empruntèrent un certain nombre de caractères avec lesquels ils représentèrent des sons, et ces cunéiformes alphabétiques, apparus au temps de Cyrus, persistèrent jusque sous la dynastie des Arsacides.
Les cunéiformes chaldéens et assyriens forment une écriture phonétique, mais point encore alphabétique, c’est-à-dire qu’ils représentent non pas des sons élémentaires, mais des syllabes. Les plus anciens découlent directement de l’écriture hiéroglyphique, et il est très facile de suivre la filiation par laquelle ils ont passé.
Nous avons déjà fait un travail analogue pour montrer le passage des hiéroglyphes égyptiens aux caractères hiératiques, puis à l’écriture cursive. Mais l’Égypte ne se débarrassa jamais complètement des caractères idéographiques ou hiéroglyphes, tandis que de très anciennes tablettes chaldéennes nous montrent déjà l’écriture syllabique et représentent pour nous les premiers exemples de cette écriture dans le monde.
Entre l’écriture hiéroglyphique et l’écriture cunéiforme, la Chaldée eut un moyen de représentation intermédiaire par lequel les contours du signe idéographique étaient représentés par des lignes droites et non par des coins. Cette écriture, appelée à tort hiératique, subsista jusque sous les Assyriens pour certaines inscriptions solennelles et taillées dans la pierre.
Dans les cunéiformes assyriens, la figure purement syllabique tirée de l’ancien idéogramme n’a plus qu’une analogie très éloignée avec lui.
Ainsi, c’est par des traits droits que l’hiéroglyphe s’est d’abord transformé. Il est probable que l’écriture n’a pas fait d’autres pro-
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grès tant qu’on l’a découpée sur la pierre. Mais très anciennement, les Chaldéens adoptèrent l’usage d’écrire sur des tablettes d’argile molle, et c’est au petit instrument employé pour les empreintes que fut dû sans doute uniquement cet aspect étrange de coin que prirent toutes les lignes. Cet instrument, dont on a retrouvé dans les ruines plusieurs exemplaires en ivoire, était formé d’un style terminé par une extrémité triangulaire. En appuyant légèrement cette extrémité sur la surface de l’argile, on obtenait la figure caractéristique dont les combinaisons infiniment variées constituent l’écriture cunéiforme.
Cette écriture, aussi bien chez les Chaldéens que chez les Assyriens, comprenait trois sortes de caractères : les lettres proprement dites, représentant chacune une syllabe; les monogrammes ou signes de convention qui n’avaient pas de valeur phonétique, mais représentaient un nom ou un mot spécial, et enfin les déterminatifs. Ces derniers se plaçaient devant les noms propres, et annonçaient si le mot qui suivait désignait un dieu, un roi, un homme ou une femme, une ville, un peuple, un animal ou un métal.
Ces déterminatifs ne se lisaient probablement pas et avaient à peu près la valeur de nos majuscules. Ils y joignaient une indication déterminante fort nécessaire dans l’enchevêtrement de tous ces signes pour la plupart polyphones.
L’écriture chaldéenne et même l’assyrienne sont en effet fort difficiles à lire. Elles comprennent plus de 300 caractères dont les valeurs ne sont pas toujours bien arrêtées. Pour ajouter, il semble, à cette difficulté, les scribes prenaient à tâche de couvrir le plus petit espace avec le plus de texte possible. Leur écriture est parfois si fine et si serrée qu’on ne peut la déchiffrer qu’à l’aide d’une forte loupe.
Les inscriptions murales qui recouvrent d’immenses surfaces à l’extérieur et à l’intérieur des palais, et qui parfois débordent jusque sur les bas-reliefs et les statues, étaient réservées pour l’usage des rois , et contiennent toutes le récit d’événements importants.
Les souverains faisaient en outre inscrire sur des cylindres, ou plutôt sur des prismes allongés en argile, leurs noms et les indications diverses qu’ils voulaient transmettre à la postérité, puis ils
faisaient enterrer ces cylindres dans les fondations des grands édifices qu’ils construisaient.
Les contrats entre particuliers étaient tracés sur des pains d’argile ayant la forme de nos morceaux de savon de toilette. Pour éviter tous les débats qui pourraient survenir par la suite, ceux qui rédigeaient ces contrats les enveloppaient d’une légère couche d’argile! sur laquelle ils écrivaient un duplicata du texte, puis ils soumettaient une seconde fois le tout à la cuisson. Le document devenait de la sorte indestructible. Si quelque accident ou quelque fraude altérait la. rédaction extérieure, la première enveloppe était brisée sous les yeux d’un juge, et le texte vrai se trouvait mis au jour.
Les livres proprement dits étaient écrits sur des tablettes d’argile. Nous avons indiqué précédemment quelle quantité prodigieuse on a retrouvé de ces tablettes dans la bibliothèque rassemblée par Assur-bani-pal dans les salles du palais que son grand-père Sargon avait commencé d’édifier à Ninive et que lui-même acheva.
M. Layard, qui découvrit ce trésor historique et littéraire, vit ces tablettes répandues sur le sol de plusieurs pièces où elles formaient une couche épaisse. Quelques-unes étaient intactes, d’autres brisées en morceaux. Leur examen, comme celui des lieux, prouva que celte bibliothèque devait occuper l’étage supérieur du palais et en avait été précipitée lorsque l’édifice s’effondra.
La majeure partie de cette bibliothèque royale se trouve aujourd’hui au British Muséum. Nous verrons dans le paragraphe suivant de quoi elle se composait.
On n’a retrouvé dans ces débris, ni d’ailleurs nulle part en Mésopotamie, des traces de papier quelconque ou de parchemin. On ne peut guère douter cependant que les Assyriens, en relation avec tant de pays, et en particulier avec l’Égypte, n’eussent connu ces substances et notamment le papyrus. Mais ils ne s’en servirent pas ou n’en firent qu’un usage restreint.
La Ghaldée et l’Assyrie ont eu le souci de l’avenir. Elles savaient bien qu’elles travaillaient pour les générations futures. Par les nombreux exemplaires de certaines de leurs œuvres, comme par la matière employée, comme par des réflexions recueillies çà et là, nous voyons quel désir elles avaient de créer des ouvrages indestructibles. La brique, à ce point de vue, leur convenait parfaitement. Elle est
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plus inaltérable que le métal ou la pierre. Le sable fin du désert enveloppant les feuillets d’argile, nous a gardé leurs révélations intactes et distinctes comme au jour où elles furent écrites.
Ces tablettes forment parfois des ouvrages de longue haleine. Elles se suivent alors dans un ordre soigneusement indiqué. La première phrase de la composition se retrouve en tète de chacune d’elles, et la dernière ligne de l’une est reproduite au haut de la suivante.
Les assyriologues qui, au prix de patients efforts, de vies en-
tières consacrées parfois à ne faire qu’un pas dans ce domaine obscur, ont enfin réussi à déchiffrer ces vieilles langues oubliées pendant tant de siècles, nous permettent aujourd’hui de connaître les pensées, les sentiments et les croyances de races qui, pendant longtemps, régnèrent sur le vieux monde asiatique.