LA LITTÉRATURE
Avant l’établissement des Assyriens sémites dans la Mésopotamie, alors que se développait sur les bords de l’Euphrate cette civilisation chaldéenne qui eut tant d’influence sur les peuples de l’Orient d’abord et plus tard sur les Grecs, à cette époque lointaine et mystérieuse dans l’ombre de laauelle la science commence à peine à nous
faire pénétrer, les écrivains de Sumer et d’Accad produisaient déjà des œuvres littéraires.
Ce n’était pas seulement par des inscriptions sommaires, par de vagues traditions, que les Chaldéens propageaient leurs découvertes ou leurs souvenirs. Ils composaient de véritables livres, des ouvrages d’ensemble, dont les sujets étaient fort divers : histoire, sciences, religion, et même œuvres d’imagination pure, telles que fables et légendes.
On connaît tous ces travaux plutôt par leur renommée et par les citations dont tous les auteurs anciens sont remplis qu’on ne les connaît par eux-mêmes. Peut-être les traductions des vieux textes suméro-accadiens, dont on retrouve sans cesse de nouveaux exemplaires, nous livreront-elles ces trésors. La bibliothèque d’Assurbani-pal est pleine de leurs fragments, et ils ont évidemment inspiré tous les écrits ninivites. Les rois d’Assyrie les faisaient soigneusement traduire. Mais ces traductions même nous empêchent de juger exactement quelle fut la valeur littéraire des œuvres chaldéennes, et les appréciations sûres que nous pouvons porter n’embrassent guère que les compositions, originales, imitées ou traduites, des écrivains de Ninive.
Tout ce que nous pouvons statuer, dans l’état actuel de l’assyriologie, c’est que les Chaldéens avaient déjà des bibliothèques, des livres, des écoles fameuses, quatre mille ans avant notre ère, du temps de Sargon l’Ancien, dont nous avons précédemment parlé.
L’historien Bérose a composé son histoire directement d’après les livres de Babylone. Les écrivains grecs citent sans cesse ces ouvrages restés célèbres. Dasmascius, dans son traité des Premiers principes, nous donne un récit de la création, tiré des écrits chaldéens, et dont on a retrouvé une traduction assyrienne absolument identique dans la bibliothèque d’Assur-bani-pal.
Nous ne pouvons évidemment, malgré ces données, quelque précieuses qu’elles soient, parler des œuvres chaldéennes au point de vue littéraire, et nous nous contenterons d’analyser celles de Ninive.
Les Assyriens eurent principalement souci de la pureté et de la fixité de leur langue. Le plus grand nombre de leurs livres consiste en grammaires, lexiques, syntaxes, recueils d’homonymes, de mots
LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASS YRIENNE
polyphones et d’étymologies. Ils étudiaient avec beaucoup de soin la vieille langue chaldéenne. On a retrouvé des dictionnaires, des livres d’exercices et de thèmes, qui servaient sans doute dans les écoles pour apprendre le langage classique.
Les documents historiques abondent à Ninive, soit en inscrip- 1 tions sur les murs des édifices ou couvrant les cylindres d’argile que les rois faisaient enterrer dans les fondations, soit en ouvrages ’ suivis dans la bibliothèque d’Assur-bani-pal.
Le style des inscriptions est pompeux, plein d’épithètes sonores à l’endroit des souverains, et d’images ambitieuses. Les livres contiennent des listes chronologiques infiniment précieuses au point de vue de l’histoire, mais beaucoup moins importantes en ce qui concerne la littérature proprement dite.
On trouve aussi dans la bibliothèque de Ninive des correspondances très étendues des rois avec leurs officiers de campagne, ou avec les savants qu’ils envoyaient à l’étranger faire des observations astronomiques.
Laissant de côté ces travaux spéciaux, ainsi que les documents religieux ou juridiques, dont nous nous occuperons dans d’autres chapitres, étudions ici plus particulièrement les œuvres de littérature pure, telles que les légendes.
Il en existe un grand nombre parmi les tablettes assyriennes déjà traduites; malheureusement la plupart sont mutilées. Toutefois quelques-unes sont assez intactes pour nous montrer que les Assyriens savaient composer un récit d’imagination et le faire marcher à un dénoùment, parmi des incidents divers.
Une des plus complètes est celle qui raconte la Descente aux enfers de la grande déesse Istar. Cette légende ne manque pas d’intérêt, et certains détails sont d’une poésie assez élevée.
Istar, déesse de l’amour — la Vénus babylonienne — ■ a perdu son fils, et elle prend la résolution d’aller l’arracher au séjour des morts, séjour caché dans les entrailles du monde et gouverné par la sombre déesse de la terre.
Écoutez cette description qui fait penser à certains passages de l’Enfer du Dante. Ce lieu que nous ouvre la tombe, c’est
« La demeure où l’on entre, mais dont on ne sort pas ; »
« Le chemin que l’on parcourt, mais où l’on ne repassera plus ; *
« La demeure où celui qui rentre trouve la nuit au lieu de la lumière; » « Le lieu où l'on mord la poussière, où l’on mange la boue; »
« Où l’on ne voit pas le jour, où les ténèbres demeurent. »
Istar arrive sans crainte jusqu’à l’entrée du « pays immuable. » Le gardien refuse de lui ouvrir, mais, par ses menaces, elle le contraint à aller chercher la permission de l’introduire auprès de la grande déesse de la terre elle- même.
La reine des morts, rappelée par ce message au souvenir des vivants, se compare à eux, elle et les ombres qui forment son peuple ;
« Nous sommes comme l’herbe coupée, eux comme le bronze; »
« Nous sommes comme la plante fanée, eux comme l’arbre fleurissant. »
Cependant, elle consent à l’admission d’Istar.
« — Va, gardien, dit-elle, ouvre-lui la porte; dépouille-la de ses vêtements suivant l’antique usage. »
« Le gardien s’en alla et lui ouvrit la porte : k — Entre, déesse, et que ta volonté s’accomplisse. »
« Le palais du pays immuable va s’ouvrir devant toi. »
« Elle franchit la première porte, il la toucha et lui enleva la grande couronne qui ornait sa tête. »
« — Pourquoi, gardien, m’enlèves-tu la grande couronne qui orne ma tête? »
— « Entre, déesse, c’est ainsi que l’exigent les lois de la grande déesse de la terre. »
A la seconde porte, il lui enlève ses boucles d’oreille; à la troisième, son collier; à la quatrième, sa tunique; à la cinquième, sa ceinture de pierres précieuses; à la sixième, les anneaux qui ornaient ses mains et ses pieds; enfin, à la septième et dernière, son voile le plus intime.
« — Pourquoi, gardien, m’enlève-tu le voile qui couvre ma pudeur? »
« — Entre, déesse, c’est ainsi que l’exigent les lois de la grande déesse de la terre. »
Mais lorsque Istar fut en présence de l’implacable déesse, celle-ci la railla de s’être mise en son pouvoir; elle la frappa de cruelles maladies, et, après l’avoir ainsi torturée, elle l’enferma dans le séjour éternel.
Tout fut alors plongé dans le deuil sur la terre et chez les dieux.
LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASSYRIENNE
« Le taureau ne voulut plus aller vers la vache, l’âne ne voulut plus de l’ânesse; »
« L’épouse ne voulut plus de l’époux, et lui résista jusque dans ses bras. »
Car une nouvelle pleine de tristesse était répétée partout :
« Istar est descendue sous la terre et n’en est point remontée. »
Alors les grands dieux se décidèrent à envoyer un messager auprès de la grande déesse de la terre, pour lui ordonner de mettre
FIG. 27i. — TAUREAU AILÉ PRÉCÉDANT DES BARQUES SUIVIES DU DIEU POISSON OANNÉS.
(Bas-relief assyrien.)
Istar en liberté. Elle n’obéit qu’à contre-cœur, « humiliée, dit la légende, se frappant le front et se mordant le pouce. »
Cependant elle n’osait résister à la volonté unanime des grands dieux, et elle dit à Namtar, son conseiller :
Va, Namtar, va dans le séjour éternel; cache les tables de la connaissance de l’avenir. Puis fais boire à Istar les eaux de la vie et retire-la de ma présence. »
Istar sortit donc en repassant par les sept portes, et retrouvant au seuil de chacune le vêtement qu’elle y avait laissé.
Quant au sort de son fils, qu’elle voulait arracher au séjour des morts, il reste plus obscur. Le légende s’égare vers la fin en des formules magiques et des incantations qui peut-être devaient ramener au jour l’enfant divin si tendrement aimé.
On retrouve dans cette légende l’imagination ingénieuse de l’Orient, ainsi que son goût pour les images gracieuses ou profondes. Le récit marche rapidement et n’est pas alourdi par les digressions interminables des poètes hindous. On pourrait plutôt le rapprocher des charmants contes persans et arabes.
On peut supposer que cette légende n’était pas une heureuse exception dans la littérature assyrienne. Les fragments et les titres nous sont restés de beaucoup d’autres, qui peut-être offraient lin mérite semblable.
Les Méfaits des sept esprits du mal, le Péché du dieu Zu, révolté contre Bel, les Exploits de Lubara, le dieu de la peste, étaient des récits également populaires. 11 faut même y joindre des fables : celles du Cheval et le Bœuf, du Renard , de l'Aigle et le Serpent.
Le renard est peint déjà, dans ces temps reculés, comme le type de la ruse et de l’adresse. Condamné à mort pour on ne sait quel crime, maître Renard se tire d’affaire au moyen d’un habile discours.
C’est, d’ailleurs des conceptions populaires qu’on pourrait dire, plus que de toute autre chose : « Rien n’est nouveau sous le soleil. » Les proverbes assyriens nous apprennent que l’homme fut toujours plus faible et ignorant que méchant, « faisant des fautes et ne le sachant pas. » Ils nous révèlent aussi que, déjà sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, celui qui réussissait dans la vie passait pour être « né coiffé ».
« Si une femme met au monde un enfant qui a sur la tête une coiffe, le bon augure entrera à son aspect dans la maison. »
Il est permis de croire, d’après de nombreux indices, que les Assyriens connaissaient la phrase rythmée et composaient de véritables vers. Plusieurs de leurs récits héroïques sont, tout au moins par l’élévation du ton, la grandeur du sujet, l’intervention des dieux, des épopées telles que les ont conçues les écrivains classiques.
LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASSYRIENNE
Dans ce genre, il faut mettre au premier rang les aventures du grand Istoubar, guerrier et fort chasseur, qui n’est autre sans doute que le Nemrod de la Bible. L’épisode le plus curieux du poème est un récit du déluge, identique dans ses moindres détails avec la tradition biblique.
Comme tous les peuples du monde, les Assyriens ont eu leur poésie lyrique, composée principalement d’hymnes en l’honneur des dieux, que l’on chantait sans doute en s’accompagnant sur certains instruments. On en trouve, dans la bibliothèque de Ninive, des fragments nombreux, dont voici l’un des plus étendus et des plus élevés :
« Seigneur illuminateur des ténèbres, qui pénètres l’obscurité; »
« Dieu bon qui relèves ceux qui sont dans l’abjection, qui soutiens les faibles; »
« Les grands dieux dirigent leurs regards vers ta lumière ; »
« Les esprits de l’abîme contemplent avidement ta face : »
« Comme un fiancé, tu te reposes plein de joie et gracieux ; »
« Dans ta splendeur, tu atteins les limites du Ciel; »
« Tu es l’étendard de cette vaste terre; »
« O Dieu ! les hommes qui habitent au loin te contemplent et se réjouissent. »
On le voit, les rêves poétiques qui ont enchanté le cœur de l’homme, si ignorant et grossier qu’il fût, visitèrent aussi l’âme orgueilleuse et dure de l’Assyrien. Mais ce peuple, au génie dominateur et farouche, eut des visions plus empreintes de grandeur altière que de douceur et de grâce.
Il exalte ses dieux, comme il exaltait ses rois, car, les uns par leur pouvoir surnaturel, les autres par la puissance de leur glaive, lui assurèrent longtemps la domination du monde.
« Longs jours, longues années », dit une inscription, « glaive fort, longue vie, années de gloire, prééminence sur les rois : accordez tout cela au roi, mon seigneur, qui a offert de tels présents à ses dieux. Les vastes et larges frontières de son empire et de son gouvernement puisse-t-il agrandir et compléter! Possédant la suprématie sur tous les rois, la royauté et l’empire, puisse-t-il atteindre la vieillesse et le grand âge! Et après le don de ses jours présents, dans les fêtes de la montagne d’argent, des cours célestes, de la demeure de la félicité, à la lumière des champs de délices, puisse-t-il mener une vie éternelle, sainte, en la présence des dieux qui habitent l’Assyrie! »