UNE RIVIÈRE SUR DES OUTRES GONFLÉES
(Bas-relief.)
vait, parmi les étoffes, les bijoux, les parfums fabriqués ou importés, de nombreux aliments à sa passion d’élégance et de coquetterie.
La grande dame habitant la puissante Ninive ou la voluptueuse Babylone, ne devait certainement pas le céder à ces vaniteuses filles de Sion, dont parle Isaïe :
« Parce que les filles de Sion se sont élevées, dit l’austère prophète, parce qu’elles ont marché la tête haute, en faisant des signes des yeux et des gestes des mains, qu’elles ont mesuré tous leurs pas, et étudié toutes leurs démarches ; »
« Le Seigneur rendra chauve la tête des filles de Sion, et il fera tomber tous leurs cheveux. »
« En ce jour-là le Seigneur leur ôtera leurs chaussures magnifiques, leurs croissants d’or, »
« Leurs colliers, leurs filets de perles, leurs bracelets, leurs coiffes, »
« Leurs rubans de cheveux, leurs jarretières, leurs chaînes d’or, leurs boîtes de parfums, leurs pendants d’oreilles, »
LA CIVILISATION CHALDÉO-ASSYRIENNE
« Leurs bagues, leurs pierreries qui leur pendent sur le front, »
« Leurs robes magnifiques, leurs écharpes, leurs beaux linges, leurs poinçons de diamants, »
« Leurs miroirs, leurs chemises de grand prix, leurs bandeaux et leurs habillements légers qu’elles portent en été. »
(Bas-relief de tiinive.)
D’après Lavard.
FIG. 286. — ASSYRIENS SAPANT UNE FORTERESSE AVEC ÜN BÉLIER. (Bas-relief de Ninivc.)
L’usage des bijoux et des parfums n’était pas d’ailleurs réservé uniquement aux femmes. Nous avons cité le passage où Hérodote nous raconte que les Babyloniens se frottaient tout le corps avec des onguents. Quant aux Assyriens, on voit, d’après les bas-reliefs, ; qu’ils portaient des colliers, des bracelets, des cercles au haut du bras, et même des boucles d’oreilles. Nul doute qu’ils ne fussent
possédés de cet amour immodéré pour les parures coûteuses et voyantes qui est l’un des traits distinctifs des Sémites.
Cependant, nous l’avons dit, les Ninivites étaient, selon toute apparence, une nation plus rude, plus austère que les Babyloniens. Loin de s’amollir dans le demi-jour des harems, ses chefs ne quittaient le champ de bataille que pour affronter journellement les / bêtes fauves dans des chasses dangereuses. On a pu supposer qu’ils étaient monogames.
Tout autres étaient les mœurs de la voluptueuse Babylone, plus raffinée, moins avide de gloire et de sang, fière de sa supériorité intellectuelle, éprise de toutes les jouissances de l’esprit et de la chair, et cherchant surtout à dominer par le prestige de sa science et par la fascination de son luxe.
La polygamie était largement pratiquée à Babylone, au moins chez les souverains. Daniel, décrivant le festin de Balthasar, parle des femmes et des concubines du roi, qui y étaient présentes. Nous voyons aussi par ce trait que l’usage n’était pas de tenir les femmes enfermées. Les sculpteurs et les graveurs babyloniens sont moins discrets que leurs émules d’Assyrie en ce qui touche les femmes. Il est vrai que les images qu’ils nous en ont laissées sont fort peu gracieuses; mais nous devons supposer que les artistes manquaient d’adresse plutôt que les modèles de beauté.
La polygamie des rois de Babylone n’empêchait pas qu’il n’y eût une femme qui, seule, entre toutes les autres, eût réellement le titre d’épouse et partageât les honneurs royaux. Sa dignité ne lui permettait même pas de se mêler aux femmes dont son seigneur s’entourait au milieu de l’orgie. On peut le supposer du moins d’après certains passages du récit de Daniel sur le festin de Balthasar.
La scène de débauche avait atteint aux dernières limites de la licence; les courtisans et les femmes buvaient le vin dans les vases sacrés du temple de Jérusalem; les sons de la musique et les éclats de la joie bruyante parvenaient sans doute jusqu’à la reine, retirée dans ses appartements. Mais soudain le bruit cesse; un silence inquiétant, lugubre plane sur le palais, silence rendu plus profond et plus terrible par le bourdonnement à peine éteint des clameurs qui l’ont précédé. La reine solitaire se lève en tremblant. Elle appelle.
LA CIVILISATION CH ALDÉO- ASS YRIENNE
Des serviteurs effarés lui disent qu’une apparition sinistre a jeté l’épouvante au milieu de la fête, et que Balthasar lui-même reste pâle et anéanti sur son trône, le cœur glacé d’épouvante. Elle s’émeut alors à l'idée qu’un danger plane sur son seigneur; elle se rappelle le nom d’un homme qui peut-être pourra l’éclairer et le sauver; et, possédée par cette pensée, elle entra dans la salle du festin et lui dit : « O roi, vivez à jamais; que vos pensées ne se troublent point et que votre visage ne change point. »
Et elle lui rappelle le nom de Daniel, « cet homme qui a dans lui-même l’esprit des dieux saints et que Nabuchodonosor a établi chef des mages, des enchanteurs, des Chaldéens et des augures. »
Nous devons à Hérodote de très curieux détails sur certaines coutumes relatives au mariage et à la prostitution sacrée. Cette forme de prostitution, très répandue autrefois dans tout l’Orient et qui n'y a pas entièrement disparu, est le dernier vestige de la promiscuité primitive qui soit demeurée dans les sociétés civilisées. A ce titre, elle est extrêmement intéressante à observer. C’est de cette façon que certaines nations ont continué a affirmer le droit de tous à la possession de chaque femme, droit qu’un usage séculaire avait fini par rendre respectable et sacré.
« Voici, nous dit Hérodote, quelles sont les lois des Babyloniens. La plus sage de toutes, à mon avis, est celle-ci : j’apprends qu’on la retrouve aussi chez les Venètes, peuple d’Illyrie. Dans chaque bourgade, ceux qui avaient des filles nubiles les amenaient tous les ans dans un endroit où s’assemblaient autour d’elles une grande quantité d’hommes. Un crieur public les faisait lever et les vendait toutes l’une après l’autre. Il commençait d’abord par la plus belle et, après en avoir trouvé une somme considérable, il criait celles oui en approchaient davantage; mais il ne les vendait qu’à condition que les acheteurs les épouseraient. Tous les riches Babyloniens qui étaient en âge nubile, enchérissant les uns sur les autres, achetaient les plus belles. Quant aux jeunes gens du peuple, comme ils avaient moins besoin d’épouser de belles personnes que d’avoir une femme qui leur apportât une dot, ils prenaient les plus laides avec l’argent qu’on leur donnait. En effet, le crieur n’avait pas plus tôt fini la vente des belles, qu’il faisait lever la plus laide, ou celle qui était estropiée, s’il s’en trouvait, la criait au plus bas prix, demandant qui voulait l’épouser à cette condition, et l’adjugeant à celui qui en faisait la promesse. L’argent donné provenait des belles; ainsi les belles dotaient les laides et les estropiées. Il n’était point permis à un père de choisir un époux à sa fille, et celui qui avait acheté une fille ne pouvait l’emmener chez lui qu’il n’eût donné caution de l’épouser. Lorsqu’il avait trouvé des répondants
il la conduisait à sa maison. Dans le cas où les deux époux ne se convenaient pas, la loi portait qu’on rendrait l’argent. Il était aussi permis indistinctement à tous ceux d’un autre bourg de venir à cette vente, et d’y acheter chacun, s’il le voulait, une de ces jeunes filles. »
« Cette loi, si sagement établie, ne subsiste plus; ils ont depuis peu imaginé un autre moyen pour prévenir les mauvais traitements qu’on pourrait faire à leurs filles et pour empêcher qu’on ne les njenât dans une autre ville. Depuis que Babvlone a été prise, et que, maltraités par leurs ennemis, les Babyloniens ont perdu leurs biens, il n’y a personne parmi le peuple qui, se voyant dans l’indigence, ne prostitue ses filles pour de l’argent. »
« Les Babyloniens ont une loi bien honteuse. Toute femme née dans le pays est obligée, une fois en sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s’y livrer à un étranger. Plusieurs d’entre elles, dédaignant de se voir confondues avec les autres, à cause de l’orgueil que leur inspirent leurs richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là, elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de domestiques qui les ont accompagnées; mais la plupart des autres s’asseyent dans l’enclos sacré, dépendant du temple de Vénus, la tête ceinte d’une cordelette. Les unes arrivent, les autres se retirent. On voit en tous sens des allées séparées par des cordages tendus; les étrangers se promènent dans ces allées et choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque étranger ne lui ait jeté de l’argent sur les genoux et n’ait eu commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l’étranger, en lui jetant de l’argent, lui dise : « J’invoque pour toi la déesse Mylitta. » Or les Assyriens donnent à Vénus le nom de Myli^ta. Quelque modique que soit la somme, il n’éprouvera point de refus, la loi le défend, car cet argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l’argent et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle s’est acquittée de ce qu’elle devait à la déesse, en s’abandonnant à un étranger, elle retourne chez elle. Après cela, quelque somme qu’on lui offre, il n’est pas possible de la séduire. Celles qui ont en partage une taille élégante et de la beauté ne font pas un long séjour dans le temple ; mais les laides y restent davantage, parce qu’elles ne peuvent satisfaire à la loi; il y en a même qui y demeurent trois ou quatre ans. Une coutume à peu près semblable s’observe en quelques endroits de l’île de Chypre. »
Hérodote nous donne encore quelques détails sur les malades, les ensevelissements et certaines tribus ichthyophages. Nous les citerons également tout au long, car nous n’en avons pas de plus précieux à offrir, vu la grande rareté des documents relatifs à la vie privée des anciens peuples de la Mésopotamie.
« Après la coutume concernant les mariages, dit-il en parlant des Babyloniens, la plus sage est celle qui regarde les malades. Comme ils n’ont point de médecins, ils transportent les malades sur la place publique; chacun s’en approche, et, s'il a eu la même maladie, ou s’il a vu quelqu’un qui l’ait eue.
LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASSYRIENNE
aide le malade de ses conseils, et l’engage à faire ce qu’il a fait lui-même ou ce qu’il a vu pratiquer à d’autres pour se tirer d’une semblable maladie. 11 n’est pas permis de passer près d’un malade sans lui demander quel est son mal. » « Ils embaument leurs morts avec du miel; du reste leurs cérémonies funèbres ressemblent beaucoup à celles des Égyptiens. Toutes les fois qu’un Babylonien a eu commerce avec sa femme, il brûle de l’encens et s’assied auprès. Sa femme fait la même chose d’un autre côté. Ils se lavent ensuite l’un et l’autre à la pointe du jour; car il ne leur est pas permis de toucher à aucun vase qu'ils ne se soient lavés ; les Arabes observent le même usage. » « Telles sont les lois et les coutumes des Babyloniens. Il y a parmi eux trois tribus qui ne vivent que de poissons. Quand ils les ont pêchés, ils les font sécher au soleil, les broient dans un mortier et les passent ensuite à l’étamine. Ceux qui en veulent manger en font des gâteaux, ou les font cuire comme du pain. »
Musée Britannique.
FIG. 287. — FUGITIFS NAGEANT SUR DES OUTRES GONFLÉES VERS UNE FORTERESSE.
(Bas-relief de Nimroud.)
Les quelques traits, bien insuffisants pour la plupart, qui nous ont permis de tenter la rapide esquisse qui précède, sont à peu près les seuls qui se dégagent des documents anciens ou récents que nous possédons sur l’Assyrie et sur la Babylonie. Nous ne pouvions songer à faire revivre dans toutes ses phases intimes le passé de ces deux contrées comme nous l’avons fait pour celui de l’Égypte. Peutêtre les découvertes de l’avenir nous permettront-elles d’y pénétrer davantage. En Asie les humbles n’eurent pas d’histoire. Les écrivains ou les artistes de ces orgueilleux empires ont pris soin seulement de laisser à l’avenir la mémoire bruyante d’une gloire, autour de laquelle les malédictions éloquentes des prophètes juifs ont mis comme la rouge clarté d’une sanglante auréole de haine.