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CHAPITRE VI

LES CiBOY ANCES RELIGIEUSES

La connaissance des caractères cunéiformes, et la lecture des textes babyloniens et assyriens, ont produit dans nos idées relatives au développement des religions un bouleversement non moins grand que dans nos connaissances historiques.

Jusqu’à ces récentes découvertes, en effet, on considérait que la Grèce, au point de vue païen, et que la Judée, au point de vue chrétien, étaient les deux berceaux d’où avaient spontanément jailli les conceptions gracieuses, sublimes ou terribles qui avaient le mieux répondu chez l’homme au sentiment du divin, et qui avaient su le mieux réjouir, fortifier ou consoler les âmes.

Il est impossible aujourd’hui de soutenir des théories semblables. Ni la Grèce, ni la Judée, n’ont rien créé dans le domaine religieux. Elles n’ont fait que développer ce qu’elles avaient reçu, suivant cette loi éternelle de l’évolution, qui s’applique aux dieux comme aux hommes. Elles ont embelli, épuré, transformé, mais elles ont docilement continué, dans les mômes sentiers, la marche vers l’infini qu’avaient entreprise des races plus anciennes.

Pas plus qu’en voyant les Pyramides ou qu’en lisant les chants d’Homère, nous ne pouvons croire qu’ils furent les productions spontanées de peuples primitifs et barbares, pas plus aujourd’hui, devant la majesté de Jéhovah ou la grâce de l’Olympe des Grecs ne pouvons-nous admettre que ces grandes divinités soient écloses tout à coup dans le cœur et dans l’esprit d’une race.

La science, qui nous fait remonter pas à pas toute l’échelle des êtres, depuis le mammifère jusqu’au polype et depuis l’homme civilisé jusqu’au sauvage de l’âge de pierre, nous découvre aujourd’hui, dans un tableau non moins saisissant, la genèse des dieux. Nous les voyons naître, sombres, informes et terribbs dans les

LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASS YRIENNE

marécages de la Basse-Chaldée, ces êtres revêtus plus tard de tant de beauté, de douceur, de force bienveillante, et vers qui tant de générations d’hommes ont levé leurs mains avec confiance, avec admiration, avec amour.

Tout le panthéon grec, comme toute la Genèse biblique, se retrouve dans les croyances religieuses de la Chaldée et de l’Assyrie. Le fonds mythique, composé par ces vieilles races ingénieuses et crédules, fut si abondant, si varié et si riche, qu’il a suffi à satisfaire toutes les aspirations vers le surnaturel et vers l’infini qui, depuis plus de trente siècles, ont tourmenté notre Occident.

Nos peuples civilisés modernes vivent encore, spirituellement du moins, des conceptions chaldéennes ou des religions qu’elles ont enfantées. Notre moyen âge s’est affolé de la sorcellerie, de l’astrologie, de la magie, nées dans les temps lointains sur les bords de l’Euphrate. Nous répétons encore involontairement des paroles familières aux mages de Babylone, lorsque nous disons d’un homme qu’il est né sous une mauvaise étoile ou lorsque nous déplorons l’influence de la lune rousse.

Et, dans ce culte que nous professons pour l’antiquité grecque; dans tous ces emblèmes, toutes ces métaphores, toutes ces œuvres d’art, qui mêlent sans cesse à notre vie la vie païenne de Rome ou d’Athènes, nous ressuscitons, sous les traits de Jupiter, de Vénus, de Mercure ou de Cupidon, les antiques divinités de l’Asie, simplement embellies et adoucies par le génie grec.

La race aryenne, en effet, n’a jamais créé de religion. Merveilleusement douée au point de vue du sentiment et de l’imagination, elle a paré les dieux d’une beauté surhumaine. Mais elle n’a pas su les concevoir. . La race qui les a fait surgir du sein mystérieux de la nature, du chaos des éléments, ou de la sereine profondeur des cieux, c’est la race sémitique.

C’est aux Sémites, aux Sémites farouches et mystiques, que l’humanité est redevable de ses symboles religieux les plus simples en même temps que les plus élevés, les plus complets, les plus universels. Ce sont les Assyriens sémites, qui, démêlant les rêves confus de la vieille Chaldée, ont inventé les grands types divins qui devaient ensuite rayonner d’une façon si éclatante au sommet de

l’Olympe grec. Ce sont les Juifs sémites qui ont fait tonner du haut du Sinaï le redoutable Jéhovah, et qui, plus tard, ont fait lever sur le monde l’aurore du christianisme. Ce sont les Arabes sémites qui, parvenus les premiers au monothéisme absolu, poursuivent toujours, au nom d’Allah, la conquête de l’univers — conquête morale qui continue à s’étendre après la prodigieuse conquête matérielle, dont il ne reste guère de traces.

Les Sémites ont asservi l’Occident à leurs rêves, et qui peut dire ce qu’ils ont fait pour l’Orient ? L’Inde est bien près de la Mésopotamie, et Bouddha ressemble étonnamment à Jésus. La réputation des sages chaldéens, qui attirait à Babylone les Grecs eux-mêmes, malgré l’orgueil de leur esprit, put faire venir des bords du Gange des pèlerins avides de vérité. Sans d’ailleurs forcer encore des rapprochements que rien ne démontre, nous avons assez pénétré aujourd’hui dans la langue, dans la littérature, et, par suite, dans la religion chaldéenne, pour affirmer qu’elle fut la mère de toutes les religions de l’Asie antérieure : juive, syrienne, phénicienne, etc., et même, comme nous le disions tout à l’heure, de la mythologie grecque.

Nous ne considérerons, pour la Chaldée primitive, comme pour les divers empires babyloniens et assyriens, qu’une seule religion. Et, en effet, il n’y en eut pas deux. L’adoration des forces de la nature, qui, avec le culte des morts fut, sur les bords du golfe Persique, comme partout ailleurs sur la terre, le premier culte des hommes, devint, transformée par le génie sémite, le panthéon de dieux personnels qui nous apparaît dans les monuments et dans les écrits cunéiformes.

Ce panthéon fut plus tard celui des Grecs. Seulement, dans la lumineuse Hellade, sur les clairs sommets du mont Olympe, les sombres dieux de l’Assyrie, avec leurs généalogies confuses, se distinguèrent mieux des éléments qui leur avaient donné naissance; leurs personnalités devinrent plus accusées, plus distinctes,1 plus douces et plus bienveillantes aussi ; leurs groupes familiaux' furent mieux organisés; on vit mieux les rapports qui les unissaient et le rôle particulier de chacun d’eux.

Que d’épithètes admiratives, que de pages poétiques n’a-t-on pas accumulées à propos de cet esprit ingénieux de la Grèce qui

Gustave Le Bon

PLANCHE 9 Glyptographie SILVESTRE & Cl».

Tête d’un taureau ailé d’Assurnazirpal.

Provenant du Palais de Nimroud, et actuellement au Musée Britannique. Ce monument remarquable de l’art Assyrien a été sculpté 9 siècles environ avant notre ère. La hauteur de la tête est d’environ 1 mètre.

LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASSYRIENNE

(Bas-relief de Niiiive, VIIe siècle avant J.-C.)

Mais ce temps, que regrettait le poète, est bien plus vieux qu’il ne pouvait s’en douter. Lorsque Yénus apparut, «vierge encor», sur les flots bleus de la mer Égée, elle ne naissait pas, elle renaissait. Sa virginité pudique était feinte ; son nom même n’était pas nouveau. Elle était encore Astarté, l’Istar chaldéenne, « délices des hommes et des dieux » qui, depuis de longs siècles,. enivrait l’Asie de ses voluptés. Et son fils, — qui, plus tard, devint l’enfant joueur et malin, le petit Cupidon aux yeux bandés, mais que les vieux vases grecs nous montrent adolescent et pâmé d’amour sur le sein de la déesse dans un inceste divin, — son fils, il vivait déjà, lui aussi; il lui avait déjà prodigué, au fond du ciel assyrien, ses doubles

peuplait l’univers d’êtres divins, qui faisait pleurer la nymphe au bord des sources, rire le faune entre les arbres des forêts, et monter Phébus sur le char glorieux du Soleil !

« Regrettez-vous » , a dit Musset,

« Regrettez-vous le temps où le ciel, sur la terre,

« Marchait et respirait dans un peuple de dieux;

« Où Vénus Astarté, fille de l’onde amère,

« Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère,

« Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ? »

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