L’ARCHITECTURE
§ 1er. — CARACTÈRES GENERAUX DE l’ ARCHITECTURE CHALDÉO- ASSYRIENNE
Les Babyloniens et les Assyriens furent de grands constructeurs. La beauté de leurs villes, la magnificence de leurs édifices, étaient célèbres parmi les nations de l’antiquité. Les Grecs, connaisseurs en fait d’art, parlaient avec admiration de leurs monuments, et citaient les jardins suspendus et les murs de Babylone parmi les sept merveilles du monde.
C’est grâce à leurs écrivains, — Gtésias, Hérodote, Diodore, Strabon, — que cette renommée des peuples de la Mésopotamie, au point de vue de l’architecture, resta vivante à travers les âges. On l’admettait sans discuter, sur la foi de ces vieux auteurs. Personne en Europe ne songeait, il y a seulement cinquante ans, que le témoignage de nos yeux pourrait un jour appuyer les récits des historiens grecs, et que les vieilles cités de l’Orient allaient surgir, avec les vestiges de leur splendeur, de la poussière du désert qui les couvrait depuis deux mille ans.
Ce fait inattendu s’est produit pourtant. Botta, Layard, etc., ont ressuscité Ninive, dont Xénophon ne retrouvait plus l’emplacement quatre cents ans avant Jésus-Christ. Ils ont dégagé les palais des Sargon, des Sennachérib, des Assur-bani-pal. Ils en ont parcouru les salles, dont la disposition leur a révélé la vie intime des souverains de l’Assyrie; ils ont retrouvé les traces des chars aux portes des villes, les anneaux de fer où l’on attachait les chevaux dans les écuries, les alcôves où se dressaient les lits dans les chambres du harem. Ils ont pu faire le plan des salles, des cours, et, s’aidant
LA CIVILISATION CH AL DÉO-AS SYRIENNE
des représentations figurées sur les bas-reliefs, ils ont reconstruit par la pensée les frontons détruits et les portiques écroulés.
Cependant, quelque étonnantes que soient leurs découvertes, et quelque lumière qui en ait jailli pour éclairer l’histoire des civilisations humaines, il ne faut point se figurer les ruines de Ninive et de Babylone comme semblables à celles de Thèbes ou de Palmyre, et comme offrant au voyageur un spectacle émouvant et grandiose en harmonie avec les souvenirs qu’éveillent, sur les bords de l’Euphrate ou du Tigre, les noms deNinus et de Sémiramis.
En Mésopotamie, on ne rencontre point, comme sur les rives du Nil, des colonnes altières ni des colosses au front mutilé mais imposant encore; on ne voit pas se dresser des pylônes aux bases inébranlables, ni des sphinx, dont la face de pierre, à peine effleurée par les siècles, fait rêver l’homme à sa propre fragilité, et, tout en évoquant devant lui le souvenir des âges disparus, le contraint de songer à son propre néant.
C’est en creusant le sol que l’on retrouve les villes qui furent les reines de l’Asie. Rien ne se dresse, dans les plaines de la Chaldée et de l’Assyrie, sinon des monticules informes, amas de briques écroulées, sur lesquels le vent a rapidement amoncelé les sables, et qui, durant de longs siècles, ont semblé des collines naturelles, sur les hauteurs desquelles le paysan arabe venait volontiers construire son village, à l’abri des miasmes de la plaine, des moustiques dévorants et des vapeurs insalubres des marécages.
Des monceaux de débris et de poussière, voilà quel était, voilà quel est encore, dans toute la Chaldée, l’aspect des temples et des palais fameux, des imprenables forteresses. La pioche des ouvriers de Botta et de Layard a éventré quelques-uns de ces monticules, et a pu leur arracher leurs trésors. Mais ce qui a été fait pour Ninive n’a pas encore été commencé pour Babylone. On a calculé, en effet, que 20000 ouvriers, travaillant pendant dix ans, suffiraient à peine à déblayer les millions de mètres cubes de sable que représente une ruine telle que Birs-Nimroud, par exemple. L’argent manque pour de telles entreprises à nos pays européens, rongés d’impôts et obligés de jeter à profusion leur or dans le gouffre de la paix armée.
Babylone reste donc toujours dans l’état où la voyait d’avance la haine clairvoyante du prophète juif, lorsqu’il disait, avec une justesse
LES PREMIÈPES CIVILISATIONS
d’expression qui reste frappante aujourd’hui : « Babylone sera réduite en monceaux. »
Une raison bien simple explique la ruine presque totale des édifices assyriens et babyloniens : c’est la nature des matériaux employés pour les construire. La pierre en fut, à peu de chose près, absolument exclue; ils ne furent formés que de briques, et, en partie même, de briques crues, c’est-à-dire d’argile simplement séchée à l’ardent soleil de la Mésopotamie.
On comprend cette façon de bâtir pour les Chaldéens, qui, dans leurs vastes plaines, n’avaient sous la main que la terre glaise. Mais elle étonne chez les Assyriens, pour lesquels des carrières de calcaire et de granit s’ouvraient largement dans les montagnes qui enferment au nord le double bassin du Tigre et de l’Euphrate.
La tradition sans doute obligea ces derniers à copier en tout leurs maîtres au point de vue de l’art et des sciences, c’est-à-dire les Babyloniens. On a pu constater que le même style d’architecture fut cultivé dans la Haute et dans la Basse-Mésopotamie. Babylone servit de modèle à Ninive, et les Assyriens n’osèrent sans doute s’écarter d’aucune des règles qui avaient permis d’élever des édifices aussi fameux que le Temple de Bel et les Jardins suspendus.
Mais ils avaient encore un autre motif pour construire en briques. C’était le désir de faire vite. Chaque roi, en effet, voulait avoir son palais, et désirait lui voir dépasser en magnificence tous ceux de ses prédécesseurs. Dans chaque monticule d’Assyrie que l’on a déblayé, on a découvert une demeure royale et chacune au nom d’un souverain différent. On a retrouvé le palais de Sargon à Khorsabad, celui d’Assur-bani-pal, à Ninive. Tandis que les Pharaons d’Égypte commençaient leurs tombeaux en montant sur le trône et ajoutaient, année par année, plus de grandeur et de solidité à leur demeure éternelle, les rois d’Assyrie faisaient élever en hâte le palais qui devait être le témoin de leurs jouissances et de leur gloire durant leur vie. Ils n’avaient point le temps de faire ouvrir le flanc des montagnes, d’amener lentement les monolithes et de façonner le granit. Ils répandaient à travers la plaine des milliers d’esclaves et de prisonniers de guerre, qui pétrissaient la molle argile, et qui avaient promptement élevé ces demeures somptueuses mais peu durables, que le linceul des sables a conservées
LA CIVILISATION CHALDÉO-ASSYRIENNE
en les engloutissant, mais qui, sans lui, ne seraient, depuis longtemps, que boue et poussière.
C’est le sort qui les attend, maintenant qu’elles ont revu le jour. Les bas-reliefs sont à l’abri dans nos musées. Les plans sont sauvés par nos .dessinateurs. Les descriptions de nos explorateurs s’ajouteront au témoignage des auteurs grecs. Mais les villes de la Mésopotamie ne seront sorties de la poussière quo
D'après Fergusson.
FIG. 293. — RESTITUTION DE LA FAÇADE DU PALAIS DE SENNACHÉRIB, A N1NIVE.
(VIIe siècle avant J.-C.)
J'emprunte la restitution précédente à l'ouvrage de M. Layard, un des savants qui ont fait revivre l’Assyrie. Malgré la très grande autorité de l'auteur, sa restitution ne me semble devoir être acceptée qu’avec de grandes réserves. Les bas-reliefs connus jusqu’ici ne permettent guère de supposer qu’on ait fait un emploi habituel des colonnes ni que les palais aient possédé plusieurs étages.
pour y rentrer. Le grand air, le vent et la pluie font leur œuvre de destruction dans ces antiques murailles d’argile dont la plupart disparaissent à mesure qu’elles surgissent à la lumière, n’échangeant l’ombre de l’oubli que pour celle du néant.
Tel est d’ailleurs le nombre des briques dont l'amoncellement forme des collines entières dans la Mésopotamie que les habitants actuels s’en servent encore pour bâtir leurs maisons sans risquer de les épuiser, et que les paysans d’Hillah ou de Birs-Nimroud repo-
sent à l’abri de modestes chaumières dont les matériaux sont estampés au nom du grand roi Nabuchodonosor.
Dans la destruction presque totale des villes anciennes de l’Asie les travaux de moindre importance ont naturellement disparu- sans laisser de traces. Ce n’est que par les bas-reliefs que nous pouvons nous faire une idée, d’ailleurs assez incomplète, de l’habitation ordinaire des Assyriens et des Babyloniens. Leurs maisons devaient ressemblera celles que l’on voit encore aujourd’hui dans tout l’Orient, très simples extérieurement, et construites de façon à conserver, grâce à l’étroitesse des ouvertures, quelque fraîcheur dans ce climat brûlant; les toits étaient le plus souvent construits en terrasses, bien que nous en voyions représentés en formes de dômes hémisphériques ou ovoïdaux. Hérodote affirme qu’à Babylone les maisons des particuliers avaient jusqu’à trois et quatre étages. On est tenu de croire cet écrivain, car il se montre d’une exactitude scrupuleuse pour tout ce qu’il a vu de ses propres yeux. Cependant la pluralité des étages n’a été constatée jusqu’ici par aucun indice dans les ruines des palais les plus considérables. L’édifice très particulier, nommé zigurat, que nous décrirons plus loin, présente seul cette superposition d’étages, qui ne se rencontre guère dans aucune habitation privée des anciens, et qui devait aussi être exceptionnel à Babylone.
Les monuments de l’Assyrie et de la Chaldée que l’on arrive à reconstituer dans les moindres détails sont les temples, les palais et les fortifications des villes. Il y en a d’autres, tels que les Jardins suspendus et le pont construit par Sémiramis sur l’Euphrate, qui n’ont pas laissé de traces, au moins parmi les ruines explorées jusqu’à présent. Cependant on est certain qu’ils ont existé par le nombre des témoignages recueillis sur eux dans les écrits des auteurs grecs. Nous pouvons d’autant mieux à présent admettre les descriptions de ces auteurs que les découvertes récentes n’ont fait que confirmer leurs rapports sur tous les points où il a été possible d’établir des rapprochements. Peu de leurs assertions restent douteuses : cependant quelques savants demeurent incrédules devant les maisons à plusieurs- étages d’Hérodote, dont nous parlions tout à l’heure, et devant le tunnel que, selon Diodore de Sicile, Sémiramis aurait fait construire sous le lit de l’Euphrate entre deux de ses palais.
LA CIVILISATION CH ALDÉO-AS SYRIENNE
Ces réserves indiquées, écoutons ce que rapporte cet auteur sur les fameux Jardins suspendus :
« Il y avait dans la citadelle le jardin suspendu, ouvrage, non pas de Sémiramis, mais d’un roi postérieur à celle-ci : il l’avait fait construire pour plaire à une concubine. On raconte que cette femme, originaire de la Perse, regrettant les prés de ses montagnes, avait engagé le roi à lui rappeler par des plantations artificielles la Perse, son pays natal. Ce jardin, de forme carrée, avait chaque côté de quatre plèthres » — environ cent vingt mètres — « on y montait, par des degrés, sur des terrasses posées les unes sur les autres, en sorte que tout présentait l’aspect d’un amphithéâtre. Ces terrasses, ou plates-formes, sur lesquelles on montait, étaient soutenues par des colonnes qui, s’élevant graduellement de distance en distance, supportaient tout le poids des plantations; la colonne la plus élevée, de cinquante coudées de haut » — près de vingt-cinq mètres — « supportait le sommet du jardin, et était dfe niveau avec les balustrades de l’enceinte. Les murs, solidement construits à grands frais, avaient vingt-deux pieds d’épaisseur, et chaque issue dix pieds de largeur. Les plates-formes des terrasses étaient composées de blocs de pierre dont la longueur, y compris la saillie, était de seize pieds sur quatre de largeur. Ces blocs étaient recouverts d’une couche de roseaux mêlés de beaucoup d’asphalte ; sur cette couche reposait une double rangée de briques cuites, cimentées avec du plâtre; celles-ci étaient, à leur tour, recouvertes de lames de plomb, afin d’empêcher l’eau de filtrer à travers les atterrissements artificiels, et de pénétrer dans les fondations. Sur cette couverture se trouvait répandue une masse de terre suffisante pour recevoir les racines des plus grands arbres. Ce sol artificiel était rempli d’arbres de toute espèce, capable de charmer la vue par leur dimension et leur beauté. Les colonnes s’élevaient graduellement, laissaient parleurs interstices pénétrer la lumière, et donnaient accès aux appartements royaux, nombreux et diversement ornés. Une seule de ces colonnes était creuse depuis le sommet jusqu’à sa base; elle contenait des machines hydrauliques qui faisaient monter du fleuve une grande quantité d’eau, sans que personne pût rien voir à l’extérieur. »
Nous avons cité tout au long Diodore, car, malgré les découvertes récentes faites sur le sol de la Mésopotamie, c’est encore à sa description que l’on doit s’en tenir pour ce qui touche l’un des monuments les plus célèbres de Babylonë.
Le souvenir de ces fameux Jardins suspendus subsiste encore en Mésopotamie. Les habitants veulent en voir les débris dans un des monticules de ruines appelé le Kasr , dont les briques, comme presque toutes celles de Babylonë, portent le nom de Nabuchodonosor. Au sommet de ce monticule, croît dans la poussière des crevasses un maigre tamaris que les Arabes montrent avec respect aux
voyageurs comme le dernier survivant des ombrages splendides dont parle Diodore.
Il faut bien rappeler toutes ces légendes qui naissent partout où la science est forcée de se taire et qui ont leur importance dans l’histoire de l’esprit humain.
Toutefois, il est un point que l’on peut rectifier à coup sûr dans la description de l’historien grec. C’est l’emploi qu’il fait du mot « colonne ».
Malgré l’assertion de Diodore, il semble bien douteux aujourd’hui que les Assyriens aient fait usage de la colonne comme moyen de support. Sans doute ils la connaissaient puisqu’elle figure dans de nombreux bas-reliefs, mais elle ne semble avoir servi que comme élément d’ornement encastré dans les murs et ne supportant aucun plafond.
En revanche, ils ont partout construit la voûte, dont ils peuvent être regardés à bon droit comme les inventeurs. Ils ont pratiqué plusieurs systèmes de voûtes, dont la solidité était remarquable. C’est sur doux ou trois assises de voûtes superposées que s’élevaient les Jardins suspendus. Les murs qui séparaient ces voûtes, se présentant de profil entre les cavités qu’elles formaient, prenaient l’aspect de piliers, et c’est sans doute ce qui a trompé Diodore, du moins dans les descriptions qu’on lui en a faites ou dans les représentations qu’il a pu voir; car il ne put juger par ses propres yeux — les Jardins suspendus, construction peu solide, due à un caprice de courtisane, et coûteuse à entretenir, n’existant plus au temps où cet historien visita Babylone,
Ce qu’il nous dit du pont de l’Euphrate est sans doute plus exact que la peinture un peu fantaisiste des Jardins suspendus.
« Ce pont, » dit-il « reposait sur des piles enfoncées à une grande profondeur et à un intervalle de douze pieds l’une de l’autre; les pierres étaient assujetties par des crampons de fer, et les jointures soudées avec du plomb fondu. Les faces de chaque pile, exposées au courant de l’eau, étaient construites sous forme de saillies anguleuses qui, coupant les flots et amortissant leur impétuosité, contribuaient à la solidité de la construction. Le pont était recouvert de planches de cèdre et de cyprès, placées sur d’immenses madriers de palmiers; il avait trente pieds de large, et ce n’était pas le moins beau des ouvrages de Sémiramis. De chaque côté du fleuve, elle éleva des quais magnifiques, presque aussi larges que les murailles, dans une étendue de cent soixante stades, » — près de 30 kilomètres.
LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASS YRIENNE
Sauf le nom de Sémiramis, — qui ne se retrouve nulle part, pas plus à Babylone qu’à Ninive, alors que les briques déchiffrées ramènent au jour les noms des plus vieux rois — à part ce nom légendaire, les dernières lignes citées peuvent sans doute être considérées comme vraies.
L’Euphrate fut pour les souverains de Babylone un sujet de préoccupation et de travail constants. Sujet à des débordements