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FIG. 304. — ORNEMENTATION DE L’ENTRÉE D’UNE PORTE D’UN PALAIS

(Bas-relief de Ninive.)

LA CIVILISATION CH ALDÉO-ASSYRIENNE

guerre ou de chasse, offrent relativement un caractère plus pacifique, plus calme, plus nohle. On en a des exemples dans certains bas-reliefs du Musée britannique : celui, par exemple, représenté

FIG. 305 et 306. — LION DE BRONZE ASSYRIEN, SERVANT DE POIDS, ACTUELLEMENT AU MUSÉE DU LOUVRE, PROVENANT DU PALAIS DE SARGON, A KHORSABAD.

(VIH* siècle avant J.-C.)

page 529 de cet ouvrage, qui nous montre Assur-nazir-pal offrant une libation, et qui a 2 mètres 31 centimètres de hauteur. Ces grandes proportions ne se retrouvent plus dans la suite. Les tablettes d’al-

bâtre ont toujours la même hauteur, puisqu’il s’agit de couvrir les mêmes espaces des murailles, entre le lambris généralement peint en noir et les revêtements de faïences émaillées qui courent en haut près du plafond; mais à Khorsabad, et surtout à Koyoundjik, les plaques se divisent en plusieurs registres, les figures se rapetissent de plus en plus; les fonds se chargent; de gauches essais de perspective sont tentés; on aperçoit derrière les personnages les murailles des villes, les arbres de la forêt, le fleuve qui circule à travers la campagne avec ses bateaux et ses pêcheurs. Plus on se rapproche de notre ère, plus les bas-reliefs s’encombrent, ne gagnant pas toujours en véritable animation ce qu’ils perdent en harmonie et en noblesse.

Un détail caractéristique suffirait d’ailleurs, même pour un œil inexpérimenté, à faire reconnaître les bas-reliefs les plus anciens des plus modernes. Les premiers sont chargés d’inscriptions qui s’étalent au beau milieu du sujet, couvrant en partie les personnages; plus tard, ces inscriptions disparaissent ou ne se rencontrent plus que sur le champ du tableau.

A force de rapetisser et de s’appliquer au détail, les sculpteurs assyriens devinrent d’une habileté de main remarquable. Les feuilles des arbres se découpent avec une netteté, une variété qui ne laissent jamais de doute sur la nature de la plante; on distingue parfaitement les palmiers, les figuiers, la vigne dont les grappes et même les vrilles sont figurées avec la dernière exactitude. Les moindres détails des harnachements, des vêtements, les franges, les glands, les broderies, si chers aux luxueux Ninivi tes, sont rendus avec une minutie impossible à dépasser.

L’art, d’ailleurs, se noie dans ce détail. On est loin à Koyoundjik de la vie naïve mais saisissante des statues de Tel-Loh, et même de la noble simplicité des grands bas-reliefs de Nimroud. La sculpture n’est plus qu’un métier qui répète à l’infini les mêmes modèles. Elle ne s’inquiète presque plus du personnage humain; un type i unique, trouvé depuis longtemps lui sert pour les rois comme pour les esclaves, pour les officiers comme pour les simples soldats. Elle répète ce même type à des milliers d’exemplaires, le découpant sans peine, sans effort, sans recherche d’invention, d’étude ou d’imagination, dans l’albâtre docile et mou. Le groupement même des figures finit par ne plus changer; c’est éternellement ce même

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roi sur son char, ces mêmes ennemis amenés en foule à ses pieds, les mêmes chasses, les mêmes supplices, les mêmes files interminables de prisonniers, marchant péniblement sous le bâton de leurs gardiens. Mais on sent que lorsque ces quelques scènes qui reviennent toujours avaient été esquissées à grands traits par un maître sur les plaques d’albâtre déjà fixées au mur, — car les matériaux étaient mis en œuvre sur place, — alors venait l’armée des manœuvres, qui s’acharnaient à fouiller cette pierre tendre et à surcharger de détails ces mannequins royaux ou populaires, dont l’éternelle victoire, étalée le long des salles immenses des palais, pouvait flatter la vanité nationale, mais lasse bientôt les yeux des étrangers.

La monotonie, une monotonie désespérante, est, en effet, le défaut capital de la sculpture assyrienne. C’est toujours le même thème, la même inspiration qui faisait courir dans la pierre le ciseau de l’artiste : il fallait montrer le roi vainqueur, écrasant ses ennemis à la guerre, massacrant les lions à la chasse, et, en guise de repos et de distraction, faisant écorcher et empaler devant lui les vaincus ou leur crevant lui-même les yeux. Quand le sculpteur, après avoir étudié des modèles semblables sur les murs des palais, et les avoir exécutés lui-même un certain nombre de fois, se voyait condamné à ne pas reproduire autre chose durant toute son existence, il devait se sentir pris d’une morne lassitude, qui perce dans son œuvre, et qui envahit bientôt le spectateur après un moment de séjour au sein de ce cauchemar de force physique épanouie, d’inconsciente férocité et de brutal triomphe.

L’orgie de succès sanguinaires à laquelle se livra Ninive pendant deux cents mis est fidèlement représentée sur ses murs. Jusque dans l’exagération des articulations et des muscles, dans le retroussement féroce des narines, dans la fixité farouche des grands yeux, on sent l’idée impérieuse, dominante, qui hanta ce peuple et qui inspira le premier de ses arts.

Ni charme, ni grâce, ni ironie dans son œuvre. Il ne connut pas le rire et encore moins le sourire. Il a le sérieux épouvantable de la bête de proie qui ne retrousse sa lèvre que pour rugir ou dévorer. Jamais ses traits ne se détendent, jamais ses muscles monstrueux, raidis sous sa peau comme des câbles, ne s’amollissent un seul instant.

L’art ninivite n’a vu dans le corps humain qu’une machine à combattre, une façon de bélier ou de catapulte; il n’en a jamais senti la souplesse, la grâce, la merveilleuse harmonie. Du reste, ce , corps, que les Égyptiens firent si svelte, d’une grâce si fière, et que' les Grecs devaient diviniser, il ne l’avait jamais vu nu. Dans l’antiquité, comme d’ailleurs encore de nos jours, les Orientaux ont considéré la nudité comme une honte.

« Chez les Lydiens, dit Hérodote, comme chez presque tout le reste des nations barbares, c’est un opprobre, même pour un homme, de se laisser voir nu. »

Non seulement les Babyloniens- et les Assyriens n’allaient jamais nus, mais encore ils se couvraient de vêtements très longs, très épais; des robes tombant jusqu’aux chevilles, des châles s’enroulant autour du buste, dissimulant entièrement la taille, des tiares couvrant la tête, descendant fort bas sur le front. Avec cela, le système pileux abondant des Sémites : la barbe cachant les joues jusqu’au nez, ne laissant pas même deviner le dessin des lèvres, du menton ; les cheveux bouclés ne dégageant jamais la nuque. Comment les sculpteurs de la Mésopotamie auraient-ils connu et représenté ce corps humain qui rayonna, pour ainsi dire, sous le ciseau des Phidias et des Praxitèle, jusqu’à devenir digne des dieux, et qui, dans la vallée du Nil, se montra paré d’une grâce un peu voulue mais pleine d’un charme si expressif et si puissant ?

Quant à la femme, nue ou même habillée, elle ne fut presque jamais représentée en Assyrie. Les quelques exceptions qu’on a rencontrées sont fort rares. La forme disgracieuse que l’artiste leur donne montre qu’il était peu habitué à représenter des modèles féminins. Quelques statuettes d’Istar, la déesse fameuse de la volupté, l’enchanteresse, « délices des hommes et des dieux, » la grande Vénus asiatique — ont été retrouvées et reconnues précisément à leur nudité. Mais quelle triste tentative! Quelle formidable distance entre ces traits lourds et vulgaires et ceux de la gracieuse reine égyptienne Taïa.

Les reproches que l’on peut faire à l’art assyrien s’appliquent, on le voit et nous allons le montrer davantage, plus au caractère de la race qu’aux qualités de cet art môme. Chaque fois qu’il put prendre un libre essor hors des entraves de toutes sortes qui lui

FIG. 307 à 313. — DESSINS D’ORNEMENTATION RELEVÉS SUR DES BAS-RELIEFS ASSYRIENS.

étaient imposées, il produisit des œuvres fort belles. On le constate aisément en considérant les animaux sculptés par les artistes assyriens, et qui sont les plus beaux qu’aucun art ait jamais produits.

Les Égyptiens ont certainement été des animaliers remarquables, mais ils ont traités leurs bêtes surtout en silhouette et ils en ont peu varié les attitudes; puis ils n’ont jamais su représenter le cheval, introduit tard dans la vallée du Nil, au moment où l’art, cessant de progresser et d’apprendre, s’en tenait aux vieilles traditions, c’est-à-dire à la copie des modèles classiques.

Dans la Mésopotamie, au contraire, on trouve, soit en bas-relief, soit en ronde-bosse, des animaux étonnants d’expression, de vie, et, pour ainsi dire, d’individualité. Tandis que tous les hommes semblent coulés dans le même moule, et qu’Assur-bani-pal, par exemple, a le même visage, la même expression que le conducteur de son char, qui tient les rênes à côté de lui, les animaux, eux, ne se ressemblent jamais. Il n’y a pas deux lions qui rugissent de la même façon, pas deux chiens qui poursuivent le gibier ou l’attaquent avec la même allure; pas deux bêtes blessées qui agonisent dans la même attitude. L’une, comme la fameuse Lionne blessée du Musée Britannique — un des chefs-d’œuvre de la statuaire de tous les temps — la colonne vertébrale brisée par les flèches, traîne ses membres de derrière paralysés et pousse un long cri dont il semble qu’on ait dans les oreilles le son aigu et plaintif ; un autre lion mord avec fureur la roue du char d’où est parti le trait qui le torture; un troisième se tourne vers le dard entré dans son épaule avec un mouvement saisissant de rage et d’impuissance. Nous pourrions remplir un volume en décrivant les magnifiques chiens de chasse, les bœufs, les vaches, les gazelles, et même les animaux étrangers, dromadaires, éléphants, singes, autruches, qu’a si bien rendus le ciseau assyrien. Ce ciseau nous a légués également des chevaux très remarquables; mais il les a mieux réussis dans leurs libres mouvements, à l’abreuvoir, au repos, ou bien à l’état sauvage, que sous les pompeux harnais et attelés aux chars de guerre. Dans cette dernière attitude, en effet, le convenu intervient trop, et le cheval prend bien vite la monotonie des personnages.

Ainsi quand l’artiste assyrien pouvait saisir la vie sur le vif, comme il l’a fait dans l’espèce animale; lorsqu’il n’était pas enfermé

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dans les bornes étroites d’un seul sujet, dans les traditions rigoureuses inhérentes à ce sujet, et maintenu en face de formes alourdies ou cachées par des amas de vêtements, il produisait des œuvres hors ligne, dignes d’être comparées aux plus belles parmi celles de toutes les autres races.

D’ailleurs, nous le verrons plus loin, les arts de la Mésopotamie ont enfanté ceux de la Grèce et de Rome. La Minerve de Phidias, la Vénus de Milo, le Jupiter d’Olympie et l’Apollon du Belvédère, sont les descendants légitimes et directs de ces gauches statues de Tel- Loh, si rustiquement assises sur leur piédestal. Nous indiquerons cette filiation. Qu’il nous suffise de la marquer ici, pour bien montrer que l’art assyrien a manqué d’occasion de se développer plutôt que d’un véritable mérite.

Cet art, toutes les fois qu’il fut livré à lui-même et dégagé des traditions officielles, fut tout à fait réaliste. Des œuvres d’imagination, il n’en composa guère. Ce n’est qu’accidentellement que les Assyriens représentaient leurs divinités avec des formes moitié animale, moitié humaine, comme le faisaient les Égyptiens. Ils le firent quelquefois cependant et avec un grand succès. C’est à cette catégorie qu’appartiennent les fameux taureaux androcéphales, les Kêrubims des Israélites, dont le type fut reproduit par toute l’Asie antique et notamment par les Perses. Ces monstres majestueux, dont la partie antérieure se dégage du mur en ronde-bosse, tandis que le corps s’amincit et s’aplatit contre l’édifice, ornaient admirablement les portes des palais qu’ils étaient censés protéger.

Leur corps puissant, avec le déploiement de ses ailes, et le mouvement gracieux des jambes qui l’entraînent en avant, leur tête majestueuse, à l’expression grave, douce, au sourire presque fin, sont à peu près la seule production qui mette un peu d’idéal dans l’art violent et matériel de l’Assyrie.

Ces grandes figures imposantes et fières rappellent les sphinx du Nil, dont ils n’ont pas le dédaigneux repos. Les taureaux assyriens allongent le pas comme pour repousser l’audacieux qui menacerait la demeure royale. Les sphinx, eux, oublieux des rois et des hommes, tournent leurs yeux vers le désert et semblent' prendre plaisir à s’enchanter d’un songe.

C’est d’ailleurs à peu près seulement dans la production de ces

grands colosses et dans les figures d’animaux qu’on peut établir un parallèle entre la sculpture de l’Égypte et celle de la Mésopotamie : à tout autre égard la dernière aurait une infériorité trop marquée.

FIG. 314. — BRODERIES DE LA PARTIE SUPÉRIEURE DE LA ROBE DU ROI SENNACHÉRIB. (Bas-relief de ïlinive.)

L’inspiration n’était pas la même sur les bords du Nil et sur les rives du Tigre et de l’Euphrate. En Égypte, on trouvait l’art supérieur *a la terre et digne de représenter surtout la vie future, les nobles actions des dieux, les majestueuses figures des rois fils du Soleil. Lorsque cet art descendait jusqu’à reproduire les mille occupations

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familières qu’il nous a si bien rendues, il répandait sur elle une exquise poésie. Et d’ailleurs il se sentait si bien au-dessus du monde, cet art simple et charmant, qu’il enfermait ses plus belles œuvres dans l’ombre éternelle des tombeaux, mettant uniquement sa gloire à enchanter pour jamais l’œil immobile des momies.

En Assyrie, l’artiste n’était intérieurement tourmenté par aucun

D'après Botta et Flandio.

FIG. 315 à 32 i. — BOUCLIERS ET BÉLIERS ASSYRIENS.

(D’apiès des bas-reliefs.)

au delà. La brutalité d’une vie guerrière, d’une domination maintenue au prix d’une lutte sans trêve et sans merci, n’y laissait aucune place au rêve. L’orgueil démesuré du souverain était le seul idéal pour lequel travaillait le sculpteur. La beauté de l’expression, la grâce du geste, la poésie de la ligne, si passionnément cherchées par l’artiste égyptien, ne préoccupaient guère son collègue de Khorsabad ou de Ninive.

Celui-ci n’avait pas même ce souci de la ressemblance que donnaient aux sculpteurs de l’Ancien Empire leurs fortes croyances

religieuses. Aussi, les sentiments de sympathie presque personnels qui nous retiennent devant le Scribe, devant le prince Ra-hotep et surtout devant la ravissante reine Taïa, nous ne pouvons les éprouver en face de ces personnages des bas-rëliefs assyriens, aux mollets et aux biceps lourdement musclés, aux narines farouches, au nez busqué et dont les profils identiques respirent tous la même stupide férocité. Il me semble toujours, quand je parcours la salle assyrienne du Louvre, que ce dut être pour l’Orient une période pleine de sombres cauchemars celle où dominèrent ces sanguinaires Sémites.

Pour effacer cette pénible impression, je traverse volontiers la voûte et j’entre dans ces salles où les douces et intelligentes figures égyptiennes me regardent avec des yeux profonds, comme si tous, les dieux, les sphinx, les pharaons, et même jusqu’au modeste scribe, sentaient à tant de siècles de distance que mon rêve est le frère du leur.

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