FIG. 385. — CANA DE GAULÉE
C’est dans ce village que se seraient passées les noces célèbres où, d’après la Bible, l’eau fut changée t
agrégation confuse de bandes indisciplinées, une réunion incQhérente de petites tribus sémitiques, qui traversa les différentes aventures des nomades : querelles et conquêtes, cruelles famines, pillages de petites villes dans lesquelles on jouissait tout à coup de quelques jours d’abondance pour reprendre ensuite la vie errante et misérable.
Le groupe sémitique des Béni-Israël s’était formé comme tous les clans. A l’origine, il se composait d’une seule famille reconnaissant un ancêtre unique. Cet ancêtre, pour les Israélites, était un nommé Jacob ou Israël, descendant lui-même d’ Abraham, qui, le premier de la race, avait quitté la Chaldée pour chercher fortune.
Un grand nombre d’autres petits peuples, les Edomites, les Ammonites, les Ismaélites, faisaient remonter leur origine jusqu’à Abraham. Les Hébreux se prétendaient les seuls descendants directs et légitimes, tout en reconnaissant leur parenté avec les autres.
A partir de Jacob surnommé Israël, il n’y avait plus eu de scission dans la famille principale, dont les membres furent nommés, pour cette raison, les Béni-Israël ou les fils d’Israël.
Poussés par la famine, Jacob et ses fils étaient descendus en Égypte au temps des rois pasteurs. Ils s’établirent dans le Delta et s’y multiplièrent. Les Égyptiens les réduisirent à l’état d’esclavage, mais leurs descendants se lassèrent de leur triste condition et profitèrent d'une époque de troubles pour s’enfuir de la terre de servitude, peu de temps après le règne du grand Sésostris.
Un certain nombre d’Égyptiens mécontents, de prisonniers, d’esclaves insurgés, se joignirent à eux; et, lorsqu’ils traversèrent la mer Bouge, les Béni-Israël représentaient bien ce que nous entendons par un clan, c’est-à-dire une réunion de gens persistant à se reconnaître comme les descendants d’un seul homme, mais qui, en réalité, ouvrent leurs rangs à tous les transfuges prêts à adopter leur nom, leurs traditions et leurs idoles familiales.
Rendus à la vie nomade, les Béni-Israël, qui en avaient perdu l’habitude, la trouvèrent d’abord assez dure et se révoltèrent souvent contre le chef qu’ils s’étaient donné.
Ce chef, que la légende appelle Moïse, mais dont nous ne savons probablement pas le véritable nom, eut l’habileté de leur faire
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croire, pour les ramener à la discipline, qu’il était en communication avec le ciel et qu’il leur apportait les ordres d’un dieu spécial, celui de leur tribu. Profitant des orages terribles qui éclatent au sommet et sur les flancs du Sinaï, il inspira une salutaire terreur à cette bande d’esclaves, que le ciel serein et les horizons plats de l’Égypte n’avaient pas habitués aux phénomènes naturels des pays de montagnes.
La presqu’île du Sinaï étant réellement trop pauvre, trop aride pour nourrir même des nomades, les Béni-Israël se dirigèrent vers le nord et essayèrent de pénétrer sur les terres des petits peuples chananéens, ces terres dont la fertilité les étonna et les remplit d’envie quand ils en approchèrent.
Telle était en effet alors la richesse des pays avoisinant le Jourdain, que les tribus de bergers errants sorties de l’Arabie sémite en quête de pâture, s’y fixaient immédiatement et quittaient leurs mœurs pastorales pour devenir des populations agricoles.
Les Hébreux subirent la même transformation, et de nomades devinrent sédentaires lorsqu’ils eurent enfin pris pied sur cette terre de leurs rêves, cette terre promise, si longuement, si âprement convoitée.
Malgré les récits emphatiques de leurs historiens, les énumérations de victoires, les populations passées au fil de l’épée, les murs de Jéricho s’écroulant au son des trompettes, Josué arrêtant le soleil pour prolonger le carnage, il n’y eut pas de conquête proprement dite.
Quelques petites bourgades furent prises d’assaut, il est vrai, et la grande division des clans chananéens explique ces succès de la part des Béni-Israël, doués de peu de goût, de peu de talent pour la guerre, et de plus fort mal armés.
Mais, en somme, l’établissement des Hébreux dans la Palestine s’effectua plutôt par pénétration progressive. Ils mirent très longtemps, non seulement à se rendre maîtres du pays, mais même à y dominer à un faible degré.
Partagés, comme les Chananéens, en un grand nombre de petits clans, dont les principaux portaient les noms des fils de Jacob, et qui furent les tribus, ils ne s’entendaient même pas entre eux pour accomplir l’œuvre de conquête.
Toute la période des Juges, qui fut l’époque héroïque de leur histoire, se passa à guerroyer partiellement, par petits groupes, chacun défendant avec peine la parcelle de territoire dont il avait pu s’emparer.
Cette sorte de lutte entre laboureurs et pasteurs, entré sédentaires et nomades, est bien connue et se produit encore constamment de nos jours, en Syrie, en Algérie, partout où les Sémites apparaissent avec leurs mœurs que le temps n’a pu modifier.
Parfois, le nomade se contente d’opérer une razzia dans les pays de culture; le coup de main fait, le butin chargé sur ses chevaux ou ses chameaux, il s’enfuit à toute bride, s’enfonce et disparaît dans le désert. Mais souvent aussi, pris de jalousie pour l’existence assurée, régulière des agriculteurs, il se glisse parmi eux, s’y établit par la violence, et, après une période d’hostilité, finit pas être adopté de ses voisins et par se confondre avec eux.
L’invasion des Béni-Israël en Palestine ne se produisit pas autrement. Seulement l’événement eut une assez grande portée, étant donné le nombre et les besoins de ces Béni-Israël, que leurs misères d’Égypte et les terribles années de privations dans le désert avaient unis, concentrés, rendus désespérés, comme une troupe de maigres loups que la faim pousse jusque dans les villes.
C’est environ quinze siècles avant J.-C. que s’accomplit l’Exode, et c’est seulement dans les premières années du XIe siècle que les Israélites songèrent à former une nation et à se donner un roi.
Or, à l’avènement de Saül, la conquête de la Palestine était loin d’être achevée. Les Jébuséens, les Asmonéens, une foule de petits peuples y vivaient côte à côte avec les Israélites. Les Philistins, seule race probablement aryenne de la contrée, y dominaient. C’est même pour ne pas être complètement écrasés par eux que les .diverses tribus, pour la première fois depuis l’entrée en Chanaan, se réunirent sous un seul chef.
Pas un des Juges, en effet, n’avait étendu son autorité sur tous les fsraélites. Chacun de ces gouverneurs ou cheiks prenait la direction militaire d’un groupe, lorsque ce groupe se trouvait directement menacé, et ne gardait même pas le commandement après la victoire.
La situation dura ainsi, presque sans changement, pendant quatre siècles.
LA CIVILISATION JUIVE
Des événements aussi insignifiants n’appartiennent pas à l’histoire, ou plutôt s’ils y appartiennent, c’est pour des raisons tout à fait indépendantes de leur importance. C’est ainsi que le siège et la prise d’une petite ville de la Troade par une bande de barbares, douze siècles avant J.-C., est devenu un événement capital dans
l’histoire du monde, non pas à cause de ses conséquences, mais parce qu’Homère l’a chanté.
Le mirage de l’imagination chrétienne a donné plus de grandeur encore aux misérables querelles de petits clans de Bédouins pillards, se disputant une vallée qu’un ruisseau rendait fertile, il y a plus de trois mille ans.
Les historiens juifs, qui rédigèrent bien après coup ces événements et les enflèrent considérablement, les ont moins grossis encore que l’Église chrétienne ne l’a fait par la suite.
FIG. 386. — TOMBEAUX DITS D’ABSALON, DE SAINT-JACQUES ET DE ZACHARIE, DANS LA VALLÊJ DE JOSAPHAT.
Le tombeau dit d’Absalon est celui qu’on voit à gauche du dessin. Il est d’ailleurs représenté à une plus grande échelle plus loin, p. 641. Ce monument, de même d’ailleurs que les tombeaux voisins, n’a absolument rien de judaïque. Les ornements, notamment les chapiteaux ioniques, prouvent qu’il appartient 4 la période gréco-romaine.
Suivant la tradition chrétienne, c’est dans cette vallée de Josaphat, dont notre photogravure représente une partie, que se fera le jugement dernier. La vallée étant visiblement un peu étroite, la légende admet que les montagnes s'écarteront pour faire place à la foule immense des ressuscités.
Quand on lit, avec un peu de sens critique, le livre de Samuel et celui des Juges, on peut encore se rendre assez bien compte de ce que fut pour les Israélites la pénible période de l’établissement en Palestine. Mais ces mêmes récits, vus à travers les vapeurs de l’enthousiasme religieux, ont pu donner l’illusion d’une brillante et miraculeuse conquête.
Avec Saül, les Israélites commencent à former une nation, et méritent qu’on ouvre la toute petite page de vraie histoire qu’ils remplissent dans le monde.
Ce premier roi les débarrassa de la terreur perpétuelle des Philistins, porta à ces étrangers des coups terribles.
Son successeur David est une figure historique extrêmement curieuse.
Je le comparerais volontiers, quoi qu’il ne l’égalât point, à ce Mogol Baber qui, chef d’un village dans sa première jeunesse, conquit ensuite tout le nord de l’Hindoustan, déploya une audace invraisemblable, massacra et tortura des milliers d’hommes, et malgré sa barbarie fut un poète et un lettré.
Ce n’est qu’en Orient, sous ce soleil de feu qui arrache à la nature des productions gigantesques et fait naître les plus grands arbres, les animaux les plus énormes, les héros les plus surhumains, que l’on rencontre des types pareils. Dans notre Occident, les dominateurs et les ambitieux ont des âmes plus âpres, plus concentrées. Ils n’échangent pas volontiers leur épée sanglante contre la lyre, et ne plient pas leur voix faite pour commander au rythme amolli des vers.
Il s’en faut d’ailleurs que David ressemble au souverain pieux, affamé de justice, suffoqué par les sanglots du repentir, et gémissant les psaumes de la pénitence, que la tradition nous a conservé.
Nous savons qu’il fut chantre et poète, mais, sauf son élégie sur Saül et Jonathan, morts en combattant les Philistins sur les montagnes de Gelboé, nous ignorons les hymnes qu’il a composés. Il doit y en avoir dans les psaumes fort peu dont il fut l’auteur.
Comme guerrier, nous le connaissons mieux. Son plus beau titre de gloire est d’avoir donné aux Israélites une capitale et de l’avoir admirablement choisie. Sans Jérusalem, le rôle des Juifs
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était à jamais diminué. Cette ville devint la tête et le cœur d’Israël. Elle fut un sommet, un symbole. Elle rayonne encore sur le monde, du fond de son passé, avec une auréole, prêtée sans doute par l’enthousiasme, par la foi, par l’illusion de millions d’hommes, mais dont l’éclat est incontestable.
Quel nom fut plus souvent, plus glorieusement, plus passionnément répété que celui de cette ville mystique? Sur nos lèvres incrédules, ses magiques syllabes passent encore avec une douceur qui nous charme, nous transporte en un rêve splendide et lointain. L’humanité ne désapprendra pas de sitôt à tourner ses regards vers la cité divine. Et même lorsque l’homme désabusé ne cherchera plus son salut sur la colline où domine sa grande ombre, elle saura l’enchanter encore par la magie des souvenirs.
Pour donner à son peuple cette capitale, située dans la position la plus favorable et la plus facile à défendre de la Palestine, David dut expulser les Jébuséens, maîtres de la colline de Sion. Ce ne furent pas les seuls ennemis qu’il eut à vaincre. Dans son règne, où il déploya une infatigable activité, il fonda l’unité juive, et mit le petit royaume hébreu à la tête de tous les peuples qui se partageaient la Syrie.
« David», dit M. Renan, dans une belle page de son Histoire d’Israël, « David fut le fondateur de Jérusalem et le père d’une dynastie intimement associée à l’œuvre d'Israël. Cela le désignait pour les légendes futures. Ce n’est jamais impunément qu’on touche, même d’une manière indirecte, aux grandes choses qui s’élaborent dans le secret de l’humanité.
« Nous assisterons de siècle en siècle à ces transformations. Nous verrons le brigand d’Adullam et de Siklag prendre peu à peu les allures d’un saint. Il sera l’auteur des Psaumes, le chorége sacré, le type du Sauveur futur. Jésus devra être le fils de David. La biographie évangélique sera faussée sur une foule de points par l’idée que la vie du Messie doit reproduire les traits de celle de David ! Les âmes pieuses, en se délectant des sentiments pleins de résignation et de tendre mélancolie contenus dans le plus beau des livres liturgiques, croiront être en communion avec ce bandit ; l’humanité croira à la justice finale sur le témoignage de David, qui n’y pensa jamais, et de la Sibylle, qui n’a point existé. Teste David cum Sibyllal O divine comédie ! »
Salomon, fils de David, recueillit les fruits de l’activité dévorante de son père, et marqua l’apogée de la destinée du peuple juif, qui, après lui, retomba dans l’ère des divisions et de l’anarchie.
Ce roi, qui vécut en vrai souverain oriental, avec ses dieux
multiples, son harem peuplé de centaines de femmes, le faste orgueilleux de ses vêtements, de ses palais, de ses gardes étrangères, subit, dans l’imagination des hommes, une transformation non moins grande que celle qui avait absous et sanctifié son père.
Il construisit le temple, non Ipar piété mais par orgueil, pour imiter les fastueux souverains de l’Égypte et de l’Assyrie, dont il fit copier la double architecture.
Enfoncé dans toutes les voluptés asiatiques, inconnues jusque-là, parmi les rudes clans des Béni-Israël, il ne songea qu’à jouir égoïstement de l’œuvre de David, accablant le peuple d’impôts pour payer ses plaisirs, et préparant ainsi les révoltes futures.
On a pourtant fait de lui le sceptique désabusé qui parle dans le livre de l’Ecclésiaste, et l’on a fermé les yeux sur ses fautes en songeant à sa jéunesse, durant laquelle, suivant la légende, Dieu lui parla directement, lui trouvant les mains assez pures pour édifier son sanctuaire.
Salomon, tant qu’il vécut, eut du moins l’habileté de ménager à son peuple d’utiles alliances. Le roi d’Égypte devint son ami, et lui donna l’une de ses filles en mariage; Hiram, roi de Tyr, entretint avec lui des relations d’amitié et de commerce; la reine deSaba vint, au dire de la légende, du fond de l’Arabie lui apporter des présents et éprouver par des questions sa science et sa sagesse.
Le royaume d’Israël s’étendait alors de Damas à l’Égypte et de la Méditerranée jusqu’au fond du désert oriental.
S’il ne fit pas la guerre, Salomon conquit cependant des territoires, mais il les conquit sur les sables. Il recula les limites des terres cultivables, et il construisit, dans un endroit qui nous semble aujourd’hui absolument inhabitable, la ville superbe de Palmyre. Mais la destinée de cette cité fameuse semble avoir été bien éphémère. C’est par des prodiges d’industrie et d’activité qu’un grand centre de population pouvait se maintenir en plein désert, loin de tout cours d’eau important. Lorsque, après Salomon, les guerres civiles absorbèrent et épuisèrent le peuple d’Israël, la cité orientale se vit abandonnée, jusqu’au jour où elle fut de nouveau occupée et rebâtie par les Romains. Aujourd’hui, ses hautes colonnes se dressant dans la solitude, étonnent le voyageur et lui remplissent l’âme d’une singulière mélancolie.
D'après une photographie de Bonhls.
FIG. 387. — TOMBEAU DIT D’ABSALON, DANS LA VALLÉE DE JOSAPHAT, PRÈS DE JÉRUSALEM.
Ainsi que je l’ai déjà indiqué plus haut, p. 637, les ornements de ce monument prouvent qu’il appartient à la période gréco-romaine. LES PREMIÈRES CIVILISATIONS 81
Salomon, Palmyre, ces grands noms qui éblouissent encore la pensée, surgissent avec un éclat tout à part dans la sombre histoire d’Israël. Quand on s’en détourne, on ne voit plus après eux qu’un gouffre obscur et sanglant, dans lequel glisse, d’une lamentable chute, ce malheureux petit royaume à qui le génie de David et de son fils donnèrent quelques années de grandeur.
Pendant quelques siècles, Jérusalem où règne encore la famille de David, conserve toutefois un certain ascendant moral. Elle reste le centre intellectuel du pays. C’est là que les scribes compilent patiemment les légendes et que les grands prophètes font entendre leur voix, travaillant les uns et les autres, mais bien en vain, à reconstituer l’unité d’Israël, par l’unité de ses traditions et de son culte.
Quant au royaume des dix tribus, fondé par Jéroboam, et qui eut pour capitale, d’abord Sichem, puis Samarie, il est le théâtre des plus sombres tragédies. Les usurpations, les massacres, les lâches appels à l’étranger, excitent le mépris des nations voisines, qui toutes réclament l’extinction de ce foyer de désordres et de rébellion.
En 721 avant Jésus-Christ, Sargon, roi de Ninive, détruit le royaume de Samarie. Celui de Jérusalem, beaucoup plus petit, mais conservant un peu d’ordre, de dignité, le prestige de sa capitale, dure un siècle et demi de plus environ.
Il doit, du reste, sa conservation précaire aux révolutions qui bouleversent les grands empires de l’Asie. La chute de Ninive recule celle de Jérusalem.
Mais enfin, les rois de Juda encourent la colère de Nabuchodonosor en s’alliant contre lui au Pharaon d’Égypte, et, en 586, le puissant souverain de Babylone prend Jérusalem, la détruit de fond en comble, renverse le temple et emmène les Juifs en captivité.
Désormais la Judée peut être rayée du rang des nations.
C’est en vain que Cyrus rend un édit qui permet aux Hébreux de rentrer dans leur pays, de reconstruire leur ville et leur temple. Ils ne rebâtissent Jérusalem qu’en tremblant, et sous la menace constante des rois de Perse, qui, sur de faux rapports, prennent ombrage pour la moindre pierre ajoutée aux murailles, et ordonnent brutalement, à plusieurs reprises, d’interrompre le travail.
LA CIVILISATION JUIVE
En réalité, l’indépendance des Juifs ne sera plus que nominale. |Les Perses, les Grecs, les Romains, étendront tour à tour leur 'ombre redoutable sur le chétif royaume qui s’aigrira dans cette ; sujétion continuelle, et n’aura pour se consoler de son impuissance ique ses vaniteux discours.
Les grands rêves de ses prophètes, qui, jadis, n’ont pu lui inspirer ni le patriotisme, ni l’énergie, ni la confiance dans ses destinées, l’enivrent dans son humiliation et dans son infortune, et lui donnent d’autant plus d’orgueil qu’il est plus écrasé, plus abattu.
Assez pusillanime au fond — malgré quelques impulsions héroïques sous les Juges, sous David, dans le désespoir de la lutte contre Babylone — le peuple juif n’attend plus, à la fin, son relèvement que d’un miracle. L’interprétation fantaisiste des ouvrages de ses écrivains patriotiques et religieux le remplit de prodigieuses illusions. Son jargon vantard étonne la toute-puissante Rome ellemême, qui, sachant bien qu’elle pourra écraser d’un geste ce nid de fanatiques bruyants quand cela deviendra nécessaire, se contente pendant longtemps de le mépriser. La discorde, l’anarchie et les clameurs de cet encombrant petit peuple finirent pourtant par lasser la patience du colosse, qui, pour ne plus entendre parler de lui, se décida à l’anéantir.
En l’an 70 de notre ère, Titus prit Jérusalem, la livra aux flammes, et la dispersion des Juifs commença.
Mais au moment même où cette race obstinée allait cesser de compter au rang des nations, alors que sa poussière, dispersée à tous les souffles de l’espace, allait s’abattre sur les chemins du monde pour y être foulée dédaigneusement pendant des siècles sous le pied des peuples en marche, à cette minute tragique de sa vie qui semblait être la dernière, naissait dans son sein le grand illuminé dont le nom devait pendant plus de deux mille ans régner souverainement sur l’Occident. Un obscur ouvrier galiléen allait devenir le Dieu redouté des peuples les plus civilisés du monde.