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LA LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE

Les Juifs, si complètement dénués d’art et d’industrie, si fermés à toute beauté qui ne peut s’évaluer au poids de l’or, eurent cependant une littérature aussi riche que variée, dont quelques parties sont d’une élévation remarquable.

Ce phénomène ne s’est pas produit exclusivement en Israël, mais on le constate chez presque tous les peuples sémitiques, les Arabes notamment, dont la poésie antérieure à l’Islam, est justement célèbre. La poésie, d’ailleurs, est, avec la musique, l’art de tous les peuples primitifs. Loin de suivre un développement parallèle à celui de la civilisation, son importance, aussi bien que son influence, se restreint à mesure que les peuples progressent. Il faut de longs siècles de civilisation pour inventer la machine à vapeur et découvrir les lois de l’attraction, alors que de grands poèmes tels que l’Odyssée, l’Iliade, les chants d’Ossian peuvent naître dans des époques de barbarie.

La vie nomade du désert a toujours empêché parmi ceux qui la menaient la naissance des arts plastiques et les a laissés insensibles à la combinaison harmonieuse des lignes. Elle a poussé toutes leurs facultés dans le sens de la poésie, et surtout de la poésie lyrique.

Les plus anciens chants des Arabes sont les plus beaux. Plus tard, lorsqu’il habita les villes, ce peuple garda l’habitude d’aller sous la tente retremper son inspiration. C’est chez ses frères les nomades qu’il se mettait comme à l’école pour apprendre le beau langage, les rythmes sonores, les rêves héroïques.

Chez les Hébreux, les nabis, poètes ou prophètes, suivirent cette

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tradition des races sémitiques. Môme à l’époque de prospérité, de faste, aux premiers temps de la royauté, ceux qui firent entendre les plus fortes paroles, les avaient conçues dans la solitude et furent toujours des hallucinés, des cerveaux excités, des rêveurs.

Le désert exerce sur les Sémites une invincible fascination. On avait la nostalgie de ses horizons immenses, même dans les palais de cèdre et d’or que bâtit le roi Salomon. Il a été l’inspirateur de tous les grands chantres d’Israël : Job, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel. Parmi les psaumes, les plus anciens, ceux qui furent sans doute composés sous la tente, avant l’établissement définitif en Palestine, sont de beaucoup supérieurs aux autres.

La poésie lyrique, très remarquable chez tous les Sémites, produisit en Israël des œuvres réellement hors ligne. Les autres branches de la littérature, chez les Hébreux, furent loin d’avoir la même valeur, mais elles furent excessivement variées. Elles sont précieuses pour nous parce qu’aucun des peuples appartenant aux premières civilisations ne nous a laissé autant d’écrits que les Juifs.

Les livres de l’Ancien Testament, qui ne représentent qu’une partie des œuvres littéraires d’Israël, puisqu’il s’en faut de beaucoup qu’elles nous soient toutes parvenues, contiennent des échantillons de la plupart des genres dans lesquels s’est exercé l’esprit humain .

Histoire, légendes, contes fantastiques, idylles, fragments de drame, morceaux didactiques, romans, hymnes religieux, chants guerriers, poèmes érotiques, recueils de préceptes, généalogies, codes, etc., toutes les variétés imaginables se rencontrent dans la Bible. Nous allons les passer rapidement en revue.

Les principaux livres historiques sont : les Juges, les Rois, les Chroniques, Esdras, Néhémie, les Macchabées.

Quant au Pentateuque, que l’on classait autrefois parmi eux, il se compose de légendes chaldéennes et d’une multitude de lois très minutieuses dont la naissance et l’application datent d’une époque bien postérieure à celle qui se trouve décrite dans la Genèse et dans l’Exode. Les livres du Pentateuque furent écrits sous les Rois. L’un d’eux, le Deutéronome, de beaucoup le plus récent, se distingue fortement des autres par un esprit plus idéaliste.

Non seulement Moïse ne peut être considéré comme l’auteur du Pentateuque, mais il est lui-même une figure bien plus légendaire

qu’historiqne, considérablement arrangée, comme celle de Bouddha, après coup.

On distingue, dans tous les livres isra élites qui se donnent pour des livres d’histoire, le souci très évident de tirer une théorie de l’arrangement des faits. Ils ne furent pas écrits simplement pour garder la mémoire d’événements intéressants. Leur but est de prouver quelque chose, et, comme tous les ouvrages composés avec un parti pris, ils font généralement preuve d’une bonne foi médiocre.

Ce que les Hébreux nous ont laissé de leur histoire fut compilé par des scribes royaux, dont le but était de faire triompher l’idée théocratique et monarchique.

Ils s’efforcèrent de montrer Israël constamment et directement conduit par son dieu national, Iahvé, lequel prenait pour interprètes des Juges ou des Rois avec qui il s’entretenait d’une façon fréquente et familière. Toute désobéissance à Iahvé recevait une punition immédiate; la piété envers lui était couronnée des plus grandes prospérités.

Lorsqu’il s’agissait d’événements trop récents ou trop connus, il était difficile à l’auteur de les dénaturer absolument. 11 se contentait d’y adapter ses interprétations fantaisistes.

Pour le gros de l’histoire juive, après Saül, on peut à peu près se fier à ses écrivains. Leur mérite considérable, mais inconscient, c’est de nous avoir conservé, avec exactitude, non pas toujours les faits, mais le tableau de la société dans laquelle ces faits se sont accomplis.

Toutes les coutumes d’Israël, toutes ses croyances, nous les retrouvons aujourd’hui dans ses livres, où elles étaient consignées depuis tant de siècles, mais où l’aveuglement des scrupules religieux empêchait de les voir.

L’Europe chrétienne a, pendant longtemps, lu les historiens juifs dans l’esprit où ils voulaient être lus. Ce qu’ils ont voulu faire1 accroire à leurs contemporains fut admis avec moins de peine par les Augustin, les Pascal, les Bossuet, les Chateaubriand, que par la race ignorante et obstinée qu’ils essayaient de convaincre.

Si les écrivains juifs ne furent pas des historiens véridiques, ils furent des peintres fidèles. Les tableaux indignés qu’ils tracèrent

de l’idolâtrie invétérée d’Israël, les descriptions naïves des mœurs pastorales, les interminables généalogies, les traits de caractère saisis sur le vif, sont des documents d’une incomparable valeur.

Littérairement, ils nous offrent de très belles pages. Les premiers chapitres de la Genèse forment un monument remarquable pour la grandeur et la simplicité. C’est bien ainsi, c’est bien avec une pareille mise en scène et dans un pareil langage qu’on peut imaginer l’ouverture du grand drame humain.

Si le fond est chaldéen, la forme est hébraïque. 11 fallait la sobriété du Sémite pour peindre en quelques mots ces formidables conceptions, et leur donner, par la simplicité même des moyens, une si étonnante apparence de vraisemblance et de vie.

A côté des livres historiques ou légendaires des Hébreux, il y a le roman proprement dit, qui n’a aucune prétention à passer pour un récit véridique, qui ne s’inquiète pas des anachronismes, et n’a pour but que de captiver le lecteur et quelquefois de l’amener à une déduction morale.

Les écrivains juifs ont excellé dans ce genre : ils y ont mis une animation, un naturel, un charme de détails tout à fait particuliers.

Outre le plaisir qu’on peut éprouver à relire ces récits touchants ou tragiques : Judith, Ruth, Tohie, Esther, etc., on y trouve des détails de mœurs caractéristiques. Tel est le scrupule que Judith, prête à commettre un meurtre, éprouve à manger de la viande d’animaux qui n’auraient pas été tués suivant les rites, ou la façon dont Ruth rappelle à Booz qu’il est le plus proche parent de son mari, et que, par conséquent, il doit l’épouser suivant la loi d’Israël, malgré l’immense différence de leurs positions qui rend la jeune femme si timide.

Cette histoire de Ruth est d’ailleurs un des plus délicieux contes pastoraux qui jamais aient été écrits.

Le caractère délicat, désintéressé, courageux, modeste, de l’héroïne; la noble nature, droite et loyale de Booz; la tristesse résignée, la dignité de Nahomi, sont rendues avec une sûreté deplume, une finesse de touche qui semblent le dernier mot de l’art. Comme cadre au récit se déroulent les plaines chargées d’épis dorés, avec la rude activité des moissonneurs et leur repos ensuite, sous le ciel étoilé, dans la magnificence des nuits de l’Orient.

LA CIVILISATION JUIVE

Il est curieux de constater que, malgré leur caractère licencieux les Juifs produisirent une littérature légère particulièrement sentimentale et chaste. Les récits propres à offenser la pudeur se trouvent dans leur propre histoire et non dans leurs écrits de pure imagination.

Le plus sensuel de leurs ouvrages, le Cantique des cantiques, peint l’amour le plus passionné avec des expressions plutôt poétiques que lascives. Le plaisir des sens n’est pas seul en question dans ce ravissant poème : on sent que le cœur est pris, pour employer une expression familière. La Sulamite est une amoureuse aussi tendre qu’ardente, et, même dans le feu du désir, l’expression est toujours contenue, procédant par images pour sauver le côté scabreux de certains épanchements.

Jamais l’amour contrarié n’a trouvé des accents plus émouvants que dans le Cantique des cantiques. Jamais la passion violente ne s’est voilée sous de plus délicates images.

C’est le plus joli poème d’amour que nous ait laissé toute la littérature sémitique. Les œuvres de ce genre ne manquent pas chez les Arabes, qui n’ont guère chanté que les femmes, les coursiers, les combats. Mais, pour ces derniers, les sens dominent tout. La prédilection, le choix, c’est-à-dire le sentiment, est à peu près exclu de leurs œuvres. Ils cherchent surtout à éveiller la volupté. Toute femme leur est bonne, si elle est jeune et bien faite.

Dans le Cantique des cantiques, au contraire, la Sulamite et son berger s’aiment exclusivement et souffriront tant qu’ils ne seront pas réunis. Cette idée, plus voisine du sentiment romanesque de nos jours que de l’aveugle sensualité orientale, est peut-être le trait îe plus frappant de ce célèbre poème d’amour.

L’Église chrétienne a voulu voir dans ce chant d’amour éperdu une œuvre d’austère morale, peignant les délices de la communion étroite avec Dieu.

On ne saurait citer un exemple plus frappant de la subjectivité des jugements humains. Des femmes chastes et austères se sont édifiées pendant des siècles à méditer des phrases brûlantes, telles que celles-ci :

« J’ai cherché dans mon lit durant les nuits celui qu’aime mon âme : je l’ai cherché et je ne l’ai point trouvé.

« ... Venez, mon bien-aimé, sortons dans les champs, demeurons dans les villages.

« Levons-nous dès le matin pour aller aux vignes : voyons si la vigne a fleuri; si les fleurs produisent des fruits; si les pommes de grenade sont en fleur : c’est là que je vous offrirai mes mamelles. »

La littérature juive ne manque pas d’œuvres purement morales, indépendamment des grandes compositions religieuses. Certains livres, tels que les Proverbes, l’Ecclésiaste, la Sagesse, sont des recueils de maximes pratiques destinées à diriger la conduite de la vie, mais qui ont peu de chose à voir avec les dieux, quels qu’ils soient.

L’esprit général de ces maximes est un épicuréisme sceptique. L’affirmation, que le plus clair de nos devoirs est de jouir de l’existence, qu’au delà, il n’y a rien, que c’est folie de sacrifier le moment présent à de vaines chimères, n’a pas été avancée plus hautement dans l’antiquité païenne par les Anacréon ou les Horace.

C’est dans ces sortes de livres qu’on peut voir à quel point les Juifs étaient dénués de toute espérance au delà de la tombe.

« Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort », dit brutalement l’Ecclésiaste.

Il n’est guère question, ni dans les Proverbes, ni dans l’Ecclésiaste, de la fameuse théorie des écrivains monarchiques qui montre la justice de Iahvé s’exerçant dès ce monde pour récompenser les justes et punir les méchants.

« Tout arrive également », dit l’Ecclésiaste, « au juste et à l’injuste, au bon et au méchant, au pur et à l’impur, à celui qui immole des victimes et à celui qui méprise les sacrifices. L’innocent est traité comme le pécheur et le parjure comme celui qui jure dans la vérité. »

De tous temps, les recueils de proverbes ont eu une grande importance dans la littérature d’un peuple, en ce qu’ils permettent plus que tout autre ouvrage de pénétrer dans la pensée intime de ce peuple.

Ceux des Israélites ne font pas exception.

Nous ne sommes plus là en présence d’un travail fait de parti pris pour répandre des vérités assez difficiles à faire admettre. Nous sommes également loin des grandes visions toutes personnelles des prophètes.

LA CIVILISATION JUIVE

Dans ces proverbes, qui ne furent pas composés par un seul homme, mais qui circulaient de bouche en bouche, et dans lesquels se condensait l’expérience de longs siècles, nous surprenons la vraie pensée d’Israël.

Cette pensée était tout utilitaire et pratique. Elle est bien celle qui devint dominante chez cette race depuis l’époque de la conquête, à partir du moment où la possession, la jouissance, en satis-

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