FIG. 424. — BAS-RELIEF PERSE, A DARABGERD
Les Aryens, lorsqu’ils conquirent le plateau de l’Iran, ne possédaient aucun art. Livrés à leurs propres ressources, ils en eussent créé certainement, comme ils le firent plus tard dans l’Inde.
Mais bien avant d’avoir découvert la voie de leur génie propre, ils se trouvèrent sur le plateau de l’Iran en contact avec des peuples arrivés à un très haut degré de civilisation, et presque aussitôt, par les conquêtes de Cyrus et de Cambyse, ils se virent les maîtres de toutes les merveilles artistiques du monde ancien, fruits de cinquante ou soixante siècles de travaux. Des palais de Ninive jus-
qu’aux Pyramides, et du temple d’Ephèse à la salle hypostyle de Thèbes, ils possédèrent tout ce que le génie humain avait produit avant eux.
Pouvaient-ils, en présence de pareils modèles, et dans le temps relativement court de leur domination, s’engager pas à pas dans la voie lente des tâtonnements et des innovations?
Evidemment non. Ce qu’ils pouvaient faire de mieux était de prendre un peu partout les inspirations et les types qui convenaient le plus à leur caractère, à leur goût, à leurs conditions d’existence.
Ils le firent d’une façon très heureuse, sans échapper toujours cependant aux fautes que devait entraîner leur inexpérience.
C’est ainsi, par exemple, qu’ils ne se rendirent pas suffisamment compte des ressources que leur offraient les superbes matériaux dont ils pouvaient disposer.
Ils avaient en abondance la pierre calcaire et le marbre qui manquaient aux Assyriens. Cependant ils prirent la peine de faire les murs épais que ceux-ci devaient construire pour suppléer à la fragilité de la brique. Sachant se servir de la colonne et de la voûte, qui leur permettaient d’élever et d’agrandir leurs salles, ils composèrent pourtant leurs palais de pièces relativement basses et étroites, si nous en exceptons quelques salles hypostyles.
Et encore, dans ces dernières, le rapprochement des colonnes devait donner un aspect un peu étouffé et réduit à l’ensemble. L’air et l’espace manquaient. On devait y éprouver le sentiment d’oppression que cause parfois une forêt, au lieu de l’élargissement — pour ainsi dire — que l’on croit ressentir dans l’immense vaisseau d’une de nos cathédrales.
Là où les Perses pourraient paraître le plus originaux — et nous allons voir qu’ils ne l’étaient, pas — c’est dans la construction de la colonne.
Ils ne s’en servirent véritablement qu’après la conquête de l’Égypte où ils prirent le modèle de leurs salles hypostyles.
Ils lui donnèrent une élégance et une légèreté qu’il est impossible de retrouver au même degré dans aucune ruine antique.
Jamais avant eux on n’avait réduit à ce point le diamètre de la colonne par rapport à sa hauteur. Son rapport à celle-ci est souvent de un treizième. Or, plusieurs des colonnes restées debout à Persé-
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polis ont encore aujourd’hui vingt mètres de haut. Leur solidité égalait donc leur sveltesse. Elles étaient faites de blocs de marbre superposés et réunis par des crampons de fer.
La délicate finesse de leurs fûts ne fut pas cependant une invention aryenne.
Les Assyriens, qui n’avaient pas employé la colonne comme support parce qu’ils bâtissaient en briques, en avaient créé des modèles charmants, soit adossés contre leurs murs, soit représentés sur leurs bas-reliefs. En outre, les Touraniens de la Médie, vivant sur la limite d’immenses forêts, construisaient leurs demeures en bois, et devaient, comme toujours dans ce genre d’architecture, élever des colonnes fort minces et ressemblant à des troncs d’arbre.
Les colonnes médiques en bois ont naturellement disparu; mais on ne peut douter que la colonne perse ne leur dût quelque chose de sa grâce.
Quant aux éléments dont se compose cette dernière, elle les a tirés à la fois de la Grèce, de l’Égypte et de l’Assyrie.
C’est dans les colonies grecques de l’Asie Mineure que les Perses ont trouvé le modèle de leurs fûts cannelés, légèrement fuselés et des volutes ioniques, qui, placées verticalement, composent une partie de leurs longs chapiteaux. C’est en Égypte qu’ils ont pris les feuilles de lotus qui leur font des bases si gracieuses. C’est à l’Assyrie qu’ils ont emprunté les têtes de taureaux soutenant les architraves.
De cet ensemble un peu hétéroclite résulte, comme nous l’avons dit, une des plus ravissantes colonnes qui jamais aient été dressées.
Ce qui la distingue surtout, outre sa légèreté, c’est sa longueur et le double demi-taureau ou demi-bélier qui en forme la partie supérieure. Bien que toutes les parties qui la composaient fussent empruntées, elle reste encore l’élément le plus caractéristique de l’architecture perse.
Les ruines les plus considérables des monuments élevés par les rois Achéménides se trouvent à Persépolis. On en trouve d’autres, fort intéressantes à Pasargade et à Suse. Les souverains changeaient souvent de résidence et de capitale. Les seuls édifices importants qu’ils construisirent furent des palais. La religion mazdéenne, comme on l’a vu, ne comportait ni temples ni tombeaux.
Pourtant, le désir d’élever des monuments funéraires à de grands personnages fit tourner la loi religieuse, et donna naissance à de lourdes et gauches constructions, dont les unes sont des tours carrées, et dont la plus belle, si l’on peut s’exprimer ainsi, est le Tombeau de Cyrus que nous citions tout à l’heure.
Dès que les Perses eurent conquis l’Égypte, ils abandonnèrent ce genre de sépulcre pour construire des spéos ou tombes creusées dans le roc, telles qu’ils en avaient vu dans la vallée du Nil.
Ces spéos remplissaient en effet le même but que leur caverne artificielle ménagée au haut d’une construction de marbre. Les derniers Achéménides, et entre autres Darius, furent ensevelis dans des tombes de ce genre, indestructibles naturellement et visibles encore, quoique d’un accès difficile.
La façade du rocher autour de l’ouverture est découpée sur un espace qui affecte la forme d’une croix grecque. Dans la partie supérieure de la croix sont sculptés des bas-reliefs représentant le roi en adoration devant Ahura-Mazda et des défilés de personnages. Sur la partie du milieu se détachent des colonnes qui forment portique autour de l’entrée; et enfin la partie inférieure est nue ou porte une inscription.
Pour visiter l’intérieur de la tombe, il faut se laisser glisser et se faire remonter au moyen de cordes. C’était déjà du reste le seul moyen usité au temps de Darius. Quand on a franchi l’ouverture, on se trouve dans une petite chambre voûtée au fond de laquelle s’ouvre une sorte de niche. Dans la niche sont creusées en sens vertical une ou. plusieurs cavités destinées à recevoir les sarcophages et que l’on fermait ensuite avec une dalle de piérre.
Nous allons maintenant donner une idée générale des plus belles œuvres architecturales de la Perse ancienne, en restituant par une description sommaire les édifices groupés sur un même point aux environs de Persépolis, et dont les ruines, imposantes encore, n’ont pas eu besoin d’être exhumées d’un linceul de sable, comme celles de Ninive ou de Suse.
Ces édifices étaient les palais de Darius, de Xerxès et d’Artaxerxès II Okhos. Leur ensemble comprenait, outre les trois demeures royales distinctes, des salles d’audience supportées par des colonnes,
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des propylées ou portails monumentaux et des escaliers gigantesques.
Leurs diverses constructions s’élevaient sur des terrasses de hauteurs inégales. Le palais de Darius était le plus élevé. La plateforme qui le supportait se dresse encore de quinze mètres au-dessus
MG. 425. — DARABGERD. DÉTAILS DU BAS-RELIEF FIGURANT SUR LE ROCHER REPRÉSENTÉ PAGE 753.
Lorsque l’empire des Perses fut renversé par Alexandre, l’an 330 avant J.-C., il resta pendant quelque temps sous la domination des lieutenants qui héritèrent des diverses provinces de ses gigantesques États. La dynastie des Séleucides qu’ils fondèrent fut bientôt renversée par un roi Parthe qui établit (256 ans avant J.-C.) la dynastie des Arsacides a laquelle fut soumise une partie de l’ancien empire des Perses. Elle fut renversée en 226 après J.-C. par la dynastie des Sassanides qui ne fut détruite que par la conquête musulmane en 652 de notre ère. Pendant cette longue période, la Perse vit s’élever plusieurs monuments dont le style fut emprunté aux peuples avec lesquels elle avait été en relation. L'art ne se modifia profondément en Perse et ne devint réellement original que sous les Arabes. Alors naquit un art nouveau résultant de la combinaison de tous les arts antérieurs et dont les plus beaux spécimens peuvent se voir encore dans le nord de l'Inde, de Lahore à Delhi notamment.
Toutes les planches qui vont suivre appartiennent comme celle ci-dessus à la période Sassanide.
de la plaine, tandis que la terrasse inférieure n’a qu’une nauteur de sept mètres.
Cette façon de construire les palais sur de vastes soubassements était, comme on se le rappelle, un usage de la Mésopotamie.
Mais tandis que les terrasses étaient en briques sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, celles qui supportaient les palais de Persé-
polis étaient en blocs de pierre de très grand appareil, reliés par des crampons de fer.
La solidité des matériaux employés fait que ces terrasses s’élèvent encore aujourd’hui intactes au-dessus de la plaine avec les escaliers qui en réunissent les différents étages.
L’aspect de ces escaliers à rampes douces, entièrement construits en marbre blanc, que dix cavaliers peuvent aisément gravir de front, et dont les murs latéraux sont couverts de sculptures, est du plus noble effet.
De longues processions de serviteurs, semblant apporter dans le palais les fruits, les fleurs, les vases à parfums dont leurs mains sont chargées, se déroulent à l’intérieur des rampes de pierre ; tandis qu’extérieurement apparaissent des scènes moins familières et revient souvent ce groupe fameux, l’un des chefs-d’œuvre de la sculpture perse : le lion furieux dévorant un taureau.
Cette alliance de la sculpture avec l’architecture est encore un emprunt fait à l’Assyrie.
Les sujets mêmes des bas-reliefs ont tous été pris à Ninive.
Lorsque, ayant franchi les magnifiques escaliers, on atteint la première terrasse, on aperçoit parmi les ruines imposantes d’un propylée, de grands taureaux ailés copiés sur les modèles assyriens du temps de Sennachérib et d’Assur-bani-pal. Sur les murs croulants des palais, on voit encore les scènes de chasse si fréquentes à Koyoundjik et à Khorsabad, et le roi combattant corps à corps avec des lions ou des monstres dans lesquels nous reconnaissons les fauves effrayants et les démons difformes de l'Assyrie.
La disposition intérieure des demeures royales est peu compliquée : c’est généralement une salle peu vaste, supportée par des colonnes, et entourée de chambres étroites, aux murs massifs, aux rares ouvertures. Les appartements privés, la maison des femmes ou harem — formant, comme en Mésopotamie, un corps de bâtiment séparé — n’ont pu être qu’imparfaitement reconstitués, car ils ont disparu presque en totalité. Mais ce que l’on peut dépeindre dans les moindres détails, ce sont les magnifiques salles hypostyles, dont le modèle fut emprunté à l’Égypte, et dont la plus vaste était la Salle aux cent colonnes de Xerxès.
Dix rangs, comprenant chacun dix de ces élégantes colonnes per-
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sépolitaines que nous avons décrites, formaient un carré parfait d’environ soixante-dix mètres de côté.
La vaste salle dont ces cent colonnes soutenaient le plafond était entourée de murs couverts de bas-reliefs et percés de huit portes dont deux s’ouvraient en avant sous un portique formé par seize colonnes et flanqué d’immenses taureaux androcéphales.
De fausses fenêtres, surmontées ainsi que les portes par un ornement égyptien d’oves et de feuilles de lotus, coupaient la monotonie des murs. Les seules fenêtres réelles, au nombre de sept, se trouvaient placées du côté du portique. La salle eût donc été insuffisamment éclairée, si, comme il est permis de le supposer, une certaine quantité de jour n’eût été admise par le toit.
Si nous ajoutons par la pensée à cette somptueuse architecture le trône doré sur lequel siégeait le souverain, la foule des gardes aux armes étincelantes s’agitant entre les colonnes, et les magnificences que nous décrit le livre d’Esther : « Les tapisseries blanches, vertes et couleur d’hyacinthe, retenues par des cordons de fin lin et d’écarlate à des anneaux d’argent fixés aux piliers de marbre; le pavé de porphyre et de marbre tacheté » , nous pourrons nous faire une idée du spectacle éblouissant que devait offrir une audience solennelle à la cour de Persépolis au temps de Darius ou de Xerxès, Roi des rois.
A tant d’éléments d’éclat et de splendeur, on peut ajouter encore les vives nuances des briques émaillées.
Les Perses, qui surent choisir avec tant de goût parmi les arts de leurs sujets ceux qui pouvaient le mieux embellir leurs nouvelles capitales, ne négligèrent certainement pas les ravissants motifs de décoration fournis par les émaux colorés si abondants en Mésopotamie.
Ils eurent sans doute moins d’occasion de les appliquer, car l’usage constant qu’ils firent de la colonne, des fausses fenêtres ornées, des bas-reliefs et des tentures, laissait chez eux peu de surfaces nues sur les murailles. Mais on ne peut douter qu’ils s’en servirent avec bonheur.
Nous avons des échantillons de leurs productions en ce genre dans les bas-reliefs recouverts d’un revêtement émaillé que la mission dirigée par M. Dieulafoy a rapporté en France.
Deux frises, celle dite des Archers et celle des Lions , appartiennent aujourd’hui au Musée du Louvre.
La douceur des tons et la beauté de dessin de ces frises sont appréciables en dépit du triste barbouillage de mauvais goût dont l’administration du Louvre a cru devoir orner les murs qui les supportent.
Les éloges que nous dispensons volontiers à ces produits de l’art sous les Achéménides doivent toujours — il ne faut pas l’oublier —
être rapportés, pour la plus grande partie, à des peuples tout à fait distincts des Aryens du plateau de l’Iran.
Non seulement les Perses empruntèrent aux Grecs, aux Égyptiens, aux Assyriens, leurs procédés et leurs modèles, mais encore ils firent travailler pour leur propre profit et leur propre gloire les artistes et les ouvriers de ces différentes nations.
Plus d’un bas-relief de Persépolis, plus d’une frise émaillée de Sùse, fut certainement l’œuvre immédiate d’ouvriers venus de la Mésopotamie, soit poussés par l’ambition et la soif du gain, soit amenés en Perse par le hasard des combats.
Il est curieux de constater le silence presque absolu fait par les
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historiens grecs , autour des plus beaux produits de l’art dans les capitales des Achéménides.
Hérodote, qui sans doute vit Suse, ne parle pas de ses palais. Ctésias, qui y vécut, n’en parle pas davantage.
Sans doute, aux yeux des contemporains, les emprunts faits par les Perses de tous côtés, étaient plus manifestes encore que pour nous. Les combinaisons hétéroclites qui en résultaient désorientaient les voyageurs habitués à contempler ailleurs, tout à fait purs,
les. types qu’ils voyaient en Perse altérés et mélangés. Certains monuments, qui ne manquaient pourtant -ni de grandeur ni d’harmonie, leur firent peut-être l’effet de médiocres pastiches.
Toutefois, malgré ce silence dédaigneux des Grecs, on ne peut, en face des ruines, encore si poétiques et si grandioses de Persépolis, s’empêcher de rendre justice à un peuple, qui, s’il n’eût pas le temps de se créer un art personnel, eut assez de finesse et de goût pour fondre et pour marier d’une si remarquable façon les produits les plus achevés par lesquels le génie humain se fût exprimé avant lui.