FIG. 430. — AFKA. SOURCE DU NAHR IBRAHIM, L’ANCIEN FLEUVE ADONIS
A quelques lieues à l'ouest se trouve Djebel, le Gebal de la Bible, le Byblos des Grecs, principal sanctuaire du culte d’Adonis.
mières grandes fouilles de ce siècle et en face d’objets où la filiation se montrait avec une évidence frappante.
Les découvertes cependent se succédaient, et, une fois de plus,
il fallut bien reconnaître que sur ce point, comme sur tant d’autres, nos vieilles idées classiques en histoire étaient profondément erronées. Du même coup, s’évanouissaient les vaines et interminables dissertations sur le génie créateur des Grecs, qui remplissent encore tous nos écrits historiques.
Il est impossible de contester aujourd’hui que les Grecs aient été simplement des continuateurs et non pas des créateurs.
Les arts dont ils s’inspirèrent, après s’être bornés à les imiter servilement pendant longtemps, leur parvinrent par une double source : la voie de terre, à travers l’Asie Mineure, dont les rives occidentales étaient peuplées par des populations grecques, et la voie de mer, exclusivement parcourue parles Phéniciens.
Ce dernier peuple, par son génie spécial, comme par sa position exceptionnelle, était prédestiné au rôle, peu glorieux peut-être, mais extraordinairement fécond, de propagateur et d’intermédiaire.
Il fut le premier et pendant longtemps le seul peuple maritime de l’antiquité. Lui seul — alors que toutes les autres nations avaient encore pour la mer une terreur fondée sur l’ignorance ou sur une crainte superstitieuse inspirée par la religion — osa se hasarder sur la grande plaine liquide, menaçante et inconnue. Il le fit d’abord timidement, ne perdant pas de vue les côtes, ramenant chaque soir ses barques sur le rivage. Puis il franchit les bras de mer qui séparent le continent des grandes îles de Chypre et de Rhodes, et enfin il gagna le large, atteignit dans la navigation une habileté qui ne fut point dépassée jusqu’à l’invention de la boussole, et se vit ainsi le maître absolu de la Méditerranée, dont il couvrit les rives de ses comptoirs.
Or la mer, lorsqu’on sait la franchir, loin d’être une barrière, devient le plus sûr et le plus commode moyen de communication. Un navire la traverse aisément, et, sauf un naufrage qui n’est que l’exception, porte jusqu’à ses extrémités les produits et l’influence des contrées les plus diverses et les plus éloignées. Une chaîne de montagnes, un désert de quelque étendue, forment des obstacles autrement infranchissables.
A quel point de richesse et de puissance matérielle et morale ne put donc pas s’élever un peuple qui se trouva, comme les Phéniciens, être pendant des siècles le maître absolu de la navigation.
RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE
non seulement dans une mer importante, mais, on peut le dire, dans toutes les eaux du monde alors connu.
La prospérité de ce petit peuple devint, en effet, immense, et finit par égaler celle de puissants empires. Pour y atteindre, les Phéniciens s’étaient laits les courtiers de toutes les nations, mais, en même temps, ils devinrent, très inconsciemment d’ailleurs, les agents les plus actifs de la civilisation.
Ils mirent en relation des contrées qui, sans eux, eussent ignoré longtemps encore leur existence réciproque. Or, parmi ces contrées, les unes, comme l’Égypte et la Mésopotamie, étaient arrivées à l’apogée de leur développement, possédaient le monopole de tous les arts, de toutes les sciences, et ne pouvaient plus que tomber en décadence si leur œuvre n’était reprise et renouvelée par des races différentes et jeunes; les autres, comme la Grèce, l’Italie, l’Espagne, renfermaient des populations ignorantes, sauvages même pour la plupart, mais dont le génie sommeillant encore devait s’élever à une hauteur prodigieuse, lorsqu’il serait éveillé par la révélation des civilisations antiques, dont la connaissance lui épargnerait les premiers tâtonnements toujours si laborieux et si lentement productifs.
Or, à l’époque reculée dont nous nous occupons, la civilisation du monde n’était représentée ni résumée par des bibliothèques considérables, par des théories abstraites, par des mémoires de savants ou par des machines compliquées. Elle se manifestait surtout par les objets matériels nécessaires à l’entretien ou au luxe de la vie, et dont la perfection et l’élégance étaient le plus sûr critérium du degré de développement propre au peuple qui les fabriquait.
Dans les sociétés orientales antiques, l’intelligence, moins ambitieuse qu’elle ne devait se montrer chez les spéculatifs Aryens, se donnait tout entière à l’embellissement matériel de l’existence.
Là où se dressaient les temples les plus majestueux, les palais les plus splendides; où se découpaient les vases les plus gracieux, les statuettes les plus élégantes, les meubles les plus artistiques; où se tissaient et se brodaient les plus riches étoffes; où se fabriquaient les plus belles armes, les bijoux les plus délicats et les plus fins, là certainement était le foyer de la lumière et du progrès.
Or, tous les objets que nous venons d’énumérer, sauf les édifices, s’exportent et se vendent. En les répandant sur tous les rivages de la Méditerranée, c’était la civilisation même que les Phéniciens emportaient, pour la propager, dans la coque de leurs vaisseaux.
Chez les nations les plus rudes, ils commencèrent par porter les objets de première nécessité, et même de fabrication commune : les poteries, les armes grossières, les verroteries, les étoffes peu coûteuses, ainsi que nous le faisons chez les sauvages de l’Afrique et de l’Océanie, qui nous livrent en échange les produits naturels de leurs pays.
L’Espagne, la Gaule, les Iles-Britanniques, les côtes occidentales de l’Afrique, ne reçurent guère autre chose de l’Asie, parce qu’elles se trouvaient à un degré d’évolution trop inférieur pour être influencées directement par les civilisations raffinées de l’Orient.
Il en fut tout autrement pour les populations pélasgiques de l’Italie et de la Grèce, et pour la race géniale, à l’esprit assimilateur, des Hellènes.
Les Grecs, nous l’avons dit, et nous le répéterons encore, furent les héritiers directs des vieilles civilisations orientales. Bien avant d’aller puiser directement à leurs sources abondantes, ils leur empruntèrent les éléments de leurs propres arts et de leurs propres sciences par l’intermédiaire des Phéniciens. Ils mirent dix à quinze siècles à devenir eux-mêmes navigateurs et conquérants. Pendant cette longue période, ils furent les tributaires, commercialement et intellectuellement, de Sidon et de Tyr, dont ils devaient devenir les rivaux.
Ce ne fut pas seulement par leur marine que les Phéniciens exercèrent le rôle exceptionnel qui fut le leur pendant si longtemps. Leur génie commercial, leur âpreté au gain, aidés par leur situation particulière, les avaient rendus maîtres des routes de terre comme des voies maritimes. Leurs caravanes couvraient sans cesse tous les chemins de l’Asie. Elles allaient et venaient régulièrement entre Babylone, Ninive et Memphis ; elles s’enfoncaient bien avant dans les solitudes de l’Arabie, allant recueillir sur les rivages du pays de Pount et du golfe Persique, les chargements venus par mer de l’Inde ou de l’Éthiopie.
L’étroite bande de terre, qui s’étend au pied du Liban et que l’on
RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE
nomme la Phénicie, devint donc l’entrepôt de toutes les marchandises du monde entier, comme ses habitants devinrent les courtiers et les facteurs de toutes les nations dont ils surent d’ailleurs imiter et développer les différentes industries.
Absolument dépourvue de littérature, de sciences et d’arts nationaux, la Phénicie eut à un haut degré le don de l’imitation et de l’assimilation. Elle sut copier très habilement et combiner avec bonheur les modèles divers qu’elle trouvait à l’étranger. Ses œuvres bâtardes devinrent, par leur caractère plus général, plus effacé, par leur exécution plus simple, mieux accessibles aux peuples nouveaux chez lesquels elles furent bientôt répandues à profusion. Les Grecs y trouvèrent, si l’on peut ainsi parler, comme le musée de toutes les créations de l’humanité antérieure, et purent dégager et choisir les caractères les plus sympathiques à leur génie propre, caractères qu’ils devaient développer jusqu’à les rendre presque méconnaissables à force de perfection.
Les Phéniciens, qui possédèrent le génie de l’industrie à un degré non inférieur à leur génie du commerce, firent d’ailleurs tomber dans la fabrication courante bien des modèles des arts élevés de l’Égypte et de la Mésopotamie. Les vases, les amulettes, les bijoux, les armes, les meubles, les broderies des étoffes, rendirent populaires, dans les contrées les plus lointaines, les motifs splendides de l’architecture et de la statuaire orientales.
Il serait impossible d’exagérer le rôle de cette nation aventureuse, ingénieuse et active, dans la propagation, et par conséquent dans le progrès de la civilisation.
Elle n’a rien inventé cependant : ni le verre qu’elle tenait de l’Égypte, quoi qu’on ait dit, ni même l’écriture alphabétique, dont, plus tard, on a retrouvé les éléments parmi les hiéroglyphes.
Mais ces deux découvertes mêmes, qu’on lui a longtemps attribuées, serviraient, par la façon dont elle les mit en œuvre, d’exemples frappants pour mettre en lumière son génie assimilateur et essentiellement pratique.
Nous verrons, tout à l’heure, à propos de leur industrie, comment elle perfectionna le verre et quel usage elle en fit.
Parlons seulement de l’alphabet.
Les Phéniciens en prirent l’idée chez les Égyptiens. Mais tandis
que, depuis des siècles, ceux-ci se servaient de caractères alphabétiques sans jamais avoir pu s’affranchir des caractères syllabiques et même idéographiques, les Phéniciens n’adoptèrent que les premiers, faisant d’un seul coup table rase de tous les signes compliqués qui embarrassaient encore l’écriture dans la vallée du Nil.
Leurs vingt-deux signes, dérivés directement des hiéroglyphes, même pour la forme extérieure, devinrent les types de tous les alphabets qui sont en usage aujourd’hui dans notre monde occidental.
Telle était la puissance de propagation de ce peuple, les débouchés dont il disposait, que, dans tous les pays qui composent de nos jours l’ensemble du monde civilisé, il a établi, directement ou indirectement, l’usage, non seulement de l’alphabet, mais encore de son propre alphabet, plus ou moins modifié dans la suite des siècles.
On a dit que cet alphabet était son principal article d’exportation, et l’on ne pouvait mieux caractériser ce peuple, qui, sans avoir aucune idée étrangère à son commerce, fit circuler avec tant d’ardeur le flambeau de la civilisation. On a encore essayé de peindre les Phéniciens en les comparant aux Anglais modernes. Une différence fondamentale existe toutefois entre les deux peuples.
Tous deux ont été, ou sont, il est vrai, de grandes puissances maritimes; tous deux doivent leur prospérité à leurs vaisseaux, et tous deux ont parcouru le monde, non pour le civiliser, mais pour s’enrichir.
Ce sont là leurs traits communs. Leur façon de procéder est toute différente. L’Anglais fait des conquêtes et colonise. Le Phénicien — à part Carthage, qui fut une seconde Tyr et non pas même une colonie proprement dite — n’eut jamais que des comptoirs.
Il fondait de simples établissements de commerce, facilement défendus contre des populations primitives par une ligne de fortifications et un armement supérieur.
La Phénicie, tellement restreinte comme territoire, n’eut jamais l’excédant de population nécessaire pour fonder des colonies. Aussi, lorsqu’elle tomba, ce fut bien plus par suite d’une concurrence commerciale que devant la force des armes. Les terribles sièges que soutint Tyr, contre Sargon, contre Nabuchodonosor, contre Alexandre môme, ne lui portèrent pas des coups plus décisifs que la rivalité maritime des Grecs dans le bassin oriental de la Méditerranée.
RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE
Les élèves étaient passés maîtres à leur tour, et bientôt ils devaient dominer leurs initiateurs. Tyr fut renversée par les Grecs, comme Carthage par les Romains. Les armes intellectuelles et matérielles, si largement distribuées par la Phénicie, devaient se retourner contre elle.
Ce qui empêche de la plaindre, et même de l’admirer, c’est que le bien qu’elle fit au monde, loin d’être volontaire, résulta, en somme, de l’action des passions basses, dominantes chez sa race. Le génie mercantile fut, en effet, le seul levier qui éleva cette nation au premier rang, et qui, par elle, souleva le monde.
La rapacité des Phéniciens était la terreur du monde antique. On avait besoin d’eux et on les craignait. On saluait avec joie l’apparition de leurs voiles sur les mers, car ils apportaient mille objets utiles ou précieux, impatiemment attendus, et ils ouvraient des débouchés pour les produits superflus de la contrée; mais, tant qu’ils demeuraient à terre, on redoutait toujours quelque coup de main.
Avant d’être marchands, ils furent pirates, et jamais n’oublièrent complètement leurs anciennes habitudes. Au moment de s’embarquer, ils tâchaient généralement d’attirer sur leurs vaisseaux les enfants et les belles filles, puis levaient l’ancre précipitamment. Ils se procuraient ainsi des esclaves qurils allaient vendre chèrement ailleurs.
Dès les temps homériques, on peut constater quelle réputation ils s’étaient faite. L’histoire d’Eumée dans l’Odyssée est le récit d’un enlèvement de ce genre, et présente en même temps un tableau curieux de la façon dont les Phéniciens pratiquaient leur commerce.
Nous citerons à ce sujet une demi-page d’Hérodote qui raconte un pareil acte de piraterie, et mentionne en même temps la croyance, confirmée de nos jours, qui plaçait la demeure primitive des Phéniciens sur les bords du golfe Persique (mer Erythrée).
« Les Phéniciens, étant venus des bords de la mer Erythrée sur les côtes de notre mer de Grèce, entreprirent des voyages sur mer au long cours, aussitôt après s’être établis dans le pays qu’ils habitent encore aujourd’hui, et ils transportèrent des marchandises d’Égypte et d’Assyrie en diverses contrées, entre autres à Argos. Cette ville surpassait alors toutes celles du pays connu sous le nom de Grèce. Les Phéniciens y étant abordés, se mirent à vendre leur marchandises. Cinq ou six jours après leur arrivée, la vente étant près-
que finie, un grand nombre de femmes se rendirent sur le rivage, et, parmi elles, la fille du roi Inachus, nommée Io. Tandis que ces femmes, rangées près de la poupe, choisissaient et achetaient quelques marchandises, les Phéniciens, s’animant les uns les autres, se jetèrent sur elles. La plupart prirent la fuite ; mais Io fut enlevée et d'autres femmes avec elle. Les Phéniciens, les ayant fait embarquer, mirent à la voile et firent route vers l’Égypte. »
Ainsi la reconnaissance que le monde civilisé aurait pu vouer aux Phéniciens en raison de la grandeur de leur œuvre, fut, dès Vantiquité, et par suite de leur caractère, transformée en haine et en mépris.
L’avarice et l’astuce des Phéniciens n’étaient égalées que par leur cruauté. Les supplices qu’ils infligeaient aux prisonniers de guerre étaient effroyables. On en a un exemple dans la façon dont Carthage, digne fille de Tyr, traita Régulus. La foi punique, fides jmnica, était dans l’antiquité synonyme de mauvaise foi.
Les Phéniciens ont employé des ruses de toute sorte pour cacher aux autres peuples le secret de leurs routes, les pays visités dans leur voyage, conserverie monopole de leur commerce et être seuls à se procurer les métaux précieux, les longues dents d’ivoire, les plumes chatoyantes, l’ambre transparent, les parfums mystérieux dont ils remplissaient les marchés de leurs villes natales. Ils ont si bien gardé leurs différents secrets que la plupart demeurent encore impénétrables.
Jamais on ne saura quelle était cette île si vaste et si merveilleusement fertile à laquelle ils touchaient au loin parmi les flots mystérieux de l’Océan occidental. Diodorela décrit d’après des récits vagues. On croit reconnaître une des Açores. C’était peut-être l’Amérique.
On n’identifie qu’à peu près les noms de Tarsis, d’Ophir, noms qui devaient sonner aux oreilles- éblouies des anciens comme aux nôtres ont sonné ceux de la Californie et du Pérou. Contrées lointaines et fabuleuses d’où les rudes marins, à l’âme impénétrable, revenaient, la bouche fermée, mais les mains pleines d’or et de perles.
Pendant longtemps les Grecs ont cru que l’ambre de la Baltique se recueillait sur les rives du Pô. Une foule de notions fausses et de légendes étaient systématiquement répandues par les habiles marchands de Tyr et de Sidon.
RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE
Aussi tous les peuples de l’antiquité avaient-ils à la fois la liaine et la crainte de cette Phénicie, dont ils ne pouvaient se passer, et que le prophète Isaïe caractérise si bien en l’appelant « la foire des nations. »
Nulle poétique tradition ne perpétua son nom dans le monde