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LA RACE, LE MILIEU ET L’HISTOIRE

Les questions d’origine et de race relatives aux Phéniciens restent encore assez obscures.

La Bible, qui contient les notions écrites les plus nombreuses que l’antiquité nous ait laissées sur eux, les range parmi les peuples chamites.

D’un autre côté, des analogies de type, de mœurs et de langue avec les Hébreux, sembleraient indiquer qu’ils sont de race sémitique.

Ils ne forment d’ailleurs qu’un groupe restreint de ces populations chananéennes qui dominèrent longtemps en Syrie, et auxquelles les Israélites enlevèrent la Palestine.^

Parmi les Chananéens, ils ne seraient même pas les seuls qui auraient joué un rôle important. Les Kétas ou Hittites, dont on retrouve les traces de plus en plus nombreuses dans le sol de l’Asie Mineure comme dans les inscriptions hiéroglyphiques, tinrent en échec le grand Sésostris lui-même.

Or, ces populations chananéennes avaient des rapports de parenté fort étroits avec les Juifs, et parlaient des dialectes très rapprochés de l’hébreu.

On est donc fondé à croire que les peuples sémitiques et chamitiques n’étaient que deux rameaux issus d’un tronc unique. Les plus grandes divergences que l’on puisse constater entre eux se sont produites bien loin de leur berceau commun et par des mélanges avec les races noires.

Les Égyptiens, les Éthiopiens, les Chaldéens, généralement con sidérés comme de race chamitique, n’étaient sans doute si différents des Sémites que parce qu’ils avaient changé de milieu et surtout parce qu’ils s’étaient fortement imprégnés d’éléments étrangers.

Entre des Sémites, tels que les Assyriens et les Hébreux, et des Chamites, tels que les Phéniciens et les Chananéens de l’Asie antérieure, il est très difficile au contraire de marquer des différences fondamentales.

Autant qu’on a pu reconstituer le type du Phénicien d’après

les statues, on l’a trouvé très rapproché de la physionomie israélite : nez busqué, yeux bien fendus, système pileux abondant et foncé. Les caractères moraux n’offrent pas moins d’analogie : c’est le même génie commercial, la même âpreté au gain, le même tempérament à la fois lascif et cruel. Enfin l’identité des deux langues est frappante; l’une semble n’être qu’un simple dialecte de l’autre.

Les deux peuples devaient avoir conscience de leur parenté, car ils s’entendirent fort bien ensemble et s’unirent toujours contre l’ennemi commun, Philistin, Égyptien ou Ninivite. L’alliance de Salomon et du roi Hiram, le mariage de la Sidodienne Jézabel avec le roi d’Israël Achab, la facilité avec laquelle les Hébreux acceptèrent les dieux Phéniciens, sont autant de témoignages d’une constante amitié.

Chamites ou Sémites, les Phéniciens sont donc frères des Juifs.

On retrouve leurs traces dans l’histoire antérieurement à leur établissement sur les bords de la Méditerranée. Leur premier habitat paraît avoir été situé sur les rives du golfe Persique, et peutêtre y exercèrent-ils déjà leur goût pour les occupations maritimes.

Vers le XXe siècle avant J.-C., les Phéniciens furent entraînés vers l’ouest par une émigration générale des peuples chananéens. Le contre-coup de ce mouvement produisit en Égypte l’invasion des Pasteurs.

Les différentes peuplades chananéennes s’établirent dans les vallées de la Syrie, et les Phéniciens prirent pour eux l’étroite bande de territoire qui s’étend entre le Liban et la mer, depuis l’île d’Arad jusqu’à la pointe du Carmel.

C’est là qu’ils fondèrent leurs villes fameuses, dont une seule, Beyrouth — l’ancienne Béryte — garde encore de nos jours quelque importance.

Ces villes étaient, en allant du Nord au Sud : Arad, Amrit, Gébal ■ — la Byblos des Grecs, ville sacrée, célèbre par les mystères d’Adonis — puis Béryte, Sidon, Sarepta, Tyr — dont le nom antique était Tsour ou Sour — et enfin Aco, devenu par la suite Saint-Jeand’Acre ou Ptolémaïs.

Toutes ces cités étaient construites sur des îles ou à la pointe

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de promontoires. Non seulement elles avaient besoin de la mer pour vivre, mais encore comme protection en cas d’attaque.

Sans leur ceinture de vagues, ces cités étaient livrées à la merci du premier conquérant venu. Celle qui se défendit le plus heureusement et le plus longtemps fut Tyr, parce qu’elle était presque complètement insulaire, n’ayant qu’un faubourg, Palétyr, sur le continent.. Elle ne tomba que lorsque Alexandre l’atteignit par une digue et sut la réunir à la terre ferme.

Dans ces îles étroites, sur ces promontoires aigus, des populations relativement considérables s’entassaient dans des maisons de six, sept et huit étages.

L’approvisionnement d’eau douce était la grande question, surtout en temps de guerre. Pendant longtemps, Tyr ne fut abreuvée que par un service de barques amenant du continent l’eau de source dans des outres. En cas de siège il fallait se contenter d’eau de pluie. Arad exploitait une source d’eau douce, découverte dans le bras de mer qui la séparait dMa terre ferme, et qu’on faisait monter à la surface au moyen d’un tube tel que ceux de nos puits artésiens.

Aussi ne faut-il pas s’étonner que les monuments les plus considérables, les mieux agencés des Phéniciens, et ceux qui se sont le mieux conservés, soient leurs énormes citernes.

Dans les vallées, l’eau douce ne manquait pas. Une foule de torrents descendaient des flancs du Liban, faisant naître sur les pentes une opulente verdure. Leurs sources, s’ouvrant parmi les rochers et bondissant à travers les forêts de pins et de cèdres, forment encore des sites qui sont parmi les plus pittoresques du monde.

Telle est celle de l’Adonis, le fleuve sacré, dont les eaux se coloraient d’une teinte rougeâtre au printemps et à l’automne. Dans les sables, au bord de la mer, elles s’étendaient en flaques lugubres semblables à du sang, et les femmes du pays se livraient à de pieuses lamentations, croyant que cet effrayant liquide sortait des blessures du jeune dieu mis en pièces par un sanglier.

Il ne faut pas se représenter la Phénicie comme un territoire continu sur lequel eût put s’établir une domination unique. C’est une série d’étroites vallées, perpendiculaires à la mer, si bien enfermées dans leurs rochers abrupts plongeant dans les flots,

qu’il n’existe souvent pas de communication de l’une à l’autre, sinon de véritables sentiers de chèvre.

Cette disposition fait comprendre pourquoi la Phénicie ne forma jamais un seul royaume. Chacune de ses villes était autonome. Il y avait le roi de Tyr, le roi de Sidon, le roi d’Arad, et, dans chaque ville, au-dessous de chaque roi, la puissante aristocratie des marchands qui contre-balançait son pouvoir.

On ne connaît que vaguement la forme de gouvernement des cités phéniciennes. Mais on les voit toujours divisées entre deux partis : le parti démocratique, sur lequel s’appuyait le souverain, et le parti aristocratique, formé par les grands négociants, dont les comptoirs, les vaisseaux, les magasins donnaient du travail, du pain et de l’influence à toute la ville, et qui, par conséquent se trouvaient les maîtres du pouvoir.

Les mêmes conditions d’existence font tout naturellement naître une organisation politique semblable.

L’oligarchie aristocratique, fondée sur la richesse et la puissance commerciale, dut être le gouvernement des villes phéniciennes, comme il fut celui de Carthage, de Venise, delà Hollande.

Il arrivait quelquefois à Tyr et à Sidon, comme au XVIe siècle d’ailleurs dans les Pays-Bas, que des luttes sanglantes se produisaient entre le peuple des ouvriers et les riches marchands toujours portés à l’exploiter. C’est à la suite d’un conflit semblable entre le parti aristocratique et le parti populaire, qu’Elissar — laDidon de Virgile — sœur du roi de Tyr Pygmalion, s’exila avec ses partisans et s’en alla fonder Carthage sur les côtes du continent africain.

Non seulement les diverses villes de la Phénicie n’étaient point soumises à un gouvernement central unique, mais elles n’avaient aucun intérêt à se soutenir les unes les autres, étant plutôt rivales qu’alliées. La chute de Sidon fit la fortune de Tyr.

Ces différentes cités n’avaient même pas besoin d’être indépendantes pour prospérer. Jamais la prospérité de la Phénicie ne fut plus grande que lorsque cette contrée fut vassale de l’Egypte.

La marine de Sidon fut, pour ainsi dire, du XVIIe au XVe siècle avant J.-C., la marine officielle des Pharaons. Tout un quartier de Memphis était habité par des marchands phéniciens.

La Phénicie n’échappa d’ailleurs au joug de l’Égypte que pour

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passer sous celui de l’Assyrie, puis sous la domination de Babylone et enfin sous celle des Perses. Ninive seule lui inspira de l’antipathie; mais elle accueillit Cyrus comme un libérateur.

Peuple de marchands, ne devant leur grandeur qu’au commerce, les Phéniciens avaient besoin de la paix pour prospérer. Ils l’achetèrent presque toujours au prix de leur indépendance.

Le caractère de la race phénicienne fut d’être pratique avant tout. Elle écartait toute entreprise inutile, dont le résultat n’eût été qu’une vaine gloire, et qui l’eût détournée sans résultats directs de ses occupations fructueuses. Mais elle savait, quand il le fallait, courir aux armes, et tenir vaillamment tête à l’ennemi. Dans plusieurs sièges fameux, Tyr tint l’Asie en échec, et pendant longtemps Carthage balança la fortune de Rome.

L’histoire des Phéniciens peut se résumer succinctement en trois périodes :

Celle de la puissance de Sidon jusqu’à sa destruction par les Philistins, vers 1209 avant J.-C.

Celle de la puissance de Tyr jusqu’à sa lutte contre Nabuchodonosor, en 574 avant J.-C.

Et celle de Carthage jusqu’aux guerres puniques (IIP siècle

avant J.-C.).

Tyr ne fut complètement ruinée que par Alexandre, en 332 avant J.-C., mais, depuis deux siècles déjà, la rivalité des Grecs dans le bassin oriental de la Méditerranée, et celle des Carthaginois à l’Occident, lui avaient enlevé la situation prépondérante qu’elle avait occupée pendant des siècles.

L’époque de la puissance de Sidon marque la prise de possession par les Phéniciens de tout le commerce de la mer Égée, de la mer Noire et de la Méditerranée jusqu’à la Sicile.

Les principaux comptoirs ou colonies des Sidoniens furent ceux de Chypre, de Rhodes, de Crète, de Gilicie, de Lycie, de Paros, de Thasos, etc. Ils envoyèrent des vaisseaux dans la mer Noire jusqu’en Colchide, et fondèrent Camhé sur l’emplacement actuel de Tunis, là où devait plus tard s’élever Carthage.

A cette époque se rattache également la fondation de Thèbes, en Béotie, par le Phénicien Cadmus.

Tyr, en prenant la suite des entreprises de Sidon, alla plus loin encore. Elle fonda Utique et Hippone sur la côte d’Afrique, couvrit de ses comptoirs l’île de Malte, les côtes de la Sicile, de la Corse, de la Sardaigne, de la Bétique, les îles Baléares, se risqua sur l’Océan, et alla peut-être avant Carthage jusqu’aux îles Açores et auxCassitérides.

Vers 833 avant notre ère, avait été fondée cette ville qui devait devenir sa rivale, et qui se lança dans des aventures plus hardie encore en explorant la côte occidentale de l’Afrique jusqu’à quelques degrés de l’équateur.

Rien n’intimidait l’esprit entreprenant de la race phénicienne. Si Rome n’avait pas détruit Carthage, le cap des Tempêtes eût été doublé avant Yasco de Gama et l’Amérique découverte avant Christophe Colomb.

Nous ne saurions entrer ici dans le détail des expéditions accomplies par les Phéniciens, pas plus que dans les événements particuliers dont leurs différentes cités furent le théâtre.

g 3. — LA RELIGION.

La religion des Phéniciens était étroitement apparentée à celle de l’Assyrie et contribua à donner naissance à celle des Grecs.

Le rôle d’intermédiaire que joua ce peuple au point de vue des arts, de l’industrie et des connaissances générales, il le joua également en ce qui touche les croyances religieuses.

Son Baal, qui n’est autre que le Bel Chaldéen, devint le Jupiter des Grecs; son Melkarth, fils des dieux dompteurs de lions de la Mésopotamie, fut le prototype d’Hercule; son Adonis, le beau jeune dieu du printemps, est Tammouz, le fils chéri qu’Istar alla chercher jusqu’au fond des enfers, et qui se transmit dans la mythologie grecque sans même changer de nom. Quant à son Astarté, c’est l’éternelle déesse de l’amour, la grande voluptueuse que l’Asie avait adorée dès les plus anciens temps sous le nom d’Istar, et qu; régna par sa grâce toute-puissante sur la Grèce et sur Rome, sous les noms d’Aphrodite et de Vénus.

Pour cette déesse surtout, la filiation est facile à suivre.

D'acres uoe photographie.

Nous l’avons vue déjà, dans Babylone, présider à la fête éternelle de l’amour et de la vie, cette divinité dont le beau corps nu tentait déjà le ciseau maladroit des artistes chaldéens et hanta l’imagination des hommes jusqu’à ce que les Phidias et les Praxitèle l’eussent fait jaillir du marbre dans son imposante splendeur.

Déjà nous l’avons vue conduisant, sous les portiques de son temple, la foule palpitante et secrètement troublée des femmes qui venaient, pour la seule fois de leur vie, se livrer à un inconnu, et qui attachaient une idée religieuse à cette étonnante aventure.

Nous l’avons rencontrée également chez les fils lascifs d’Israël, dissimulée dans le mystère des bocages où roucoulaient ses tourterelles sacrées.

Et nous savons comme elle domina, radieuse, embellie par la poétique imagination des Aryens, dans les archipels délicieux de la mer Égée, à Chypre, à Cythère, cette île riante et corrompue, dont le nom devint synonyme de toutes les voluptés.

Plus femme que déesse alors, elle cessa d’être, parmi les bois de myrtes et de roses, et dans la caresse éternelle des flots d’azur, la sombre Astarté phénicienne, qui demandait des mutilations, des flagellations, des jeûnes, des contorsions de démoniaques aussi bien que des prostitutions et de licencieux sacrifices. Elle ne garda de ses attributs que la colombe, blanche comme le marbre blanc sous lequel elle sembla sourire, soupirer et frémir.

Cependant, quoique changée, elle n’aurait pu nier son origine. C’étaient les Phéniciens qui avaient institué son culte à Chypre, à Cythère, comme à Éryx, en Sicile; et les Grecs, en l’adorant sous le nom d’Aphrodite, continuèrent à l’appeler encore Cypris, Cythérée, Èricina, montrant bien où ils avaient appris ses mystères et qui les y avaient initiés.

Les types des dieux de l’Asie furent répandus par les Phéniciens sur tous les rivages de la Méditerranée au même titre que leurs nombreux objets d’exportation.

Non seulement ils leur élevèrent des sanctuaires dans la plupart des comptoirs qu’ils établirent, mais encore ils colportèrent leurs images dont ils faisaient un considérable trafic.

Les populations primitives qu’ils visitaient n’avaient pour la plupart aucune idée de la statuaire, de la sculpture de l’ivoire, de la

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fonte des métaux, et, ne sachant donner que des figures grossières à leurs propres dieux, s’émerveillaient devant les statuettes de pierre, de bronze, d’ivoire, de terre cuite, que leur apportaient les Phéniciens. Elles accueillaient avec faveur des divinités qui, bien que d’un travail fort sommaire la plupart du temps, leur semblaient des êtres supérieurs et admirables.

On a retrouvé sur toutes les côtes de la Méditerranée ces figurines, ces amulettes, que les habitants de Tyr et de Sidon transportaient par quantités prodigieuses.

Les fabriques de dieux pour l’exportation ne devaient pas être les moins prospères que ces habiles négociants possédassent.

Tous les types populaires en Égypte et en Mésopotamie : êtres divins, hommes, animaux, monstres, génies, reproduits en verre, en ivoire, en métal, en terre cuite, devinrent familiers depuis Chypre jusqu’aux bords du Guadalquivir.

Le scarabée, le sphinx, le globe ailé, la figure nue d’Istar, le dieu Bès, le cône sacré, les taureaux ailés, les génies difformes, furent placés sur les autels des temples ou portés comme talismans, en bagues, en colliers, en cachets, par tous les peuples que visitaient les vaisseaux phéniciens. Il y en avait toujours un chargement à côté des armes, des poteries, des verroteries, des étoffes de pourpre qu’apportaient les ingénieux marchands.

En Phénicie même, le culte était moins idolâtrique que sidéral et naturaliste. Les montagnes, les fleuves, les astres restèrent, au fond, les divinités les plus respectées par ce peuple réfractaire aux abstractions.

Par là encore il se montra l’héritier direct des vieux Chaldéens.

Son principal dieu, Baal, représentait le soleil, comme Astarté s’identifiait avec la lune; Il adorait encore les sept planètes sous le nom de Cabires. Un huitième Cabire était Eshmoun, le chef de cette pléiade, lequel n’était autre que l’étoile polaire.

Quel culte instinctif, passionné, fanatiquement superstitieux, cette nation de marins ne devait-elle pas avoir voué à la mystérieuse étoile du Nord, seule conductrice de ses vaisseaux sur le sombre abîme des mers 1

On ne trouve en Phénicie que de faibles traces du culte des morts. Cette forme constante de l’évolution religieuse avait sans

doute été dépassée depuis longtemps par eux lorsqu’ils apparurent dans l’histoire. Comme leurs frères les Juifs, ils ne croyaient que Lien vaguement à l’immortalité des âmes.

Un grand nombre de superstitions leur étaient d’ailleurs communes avec les Béni-Israël. La principale était le culte des pierres.

On se rappelle les deux pierres que contenait l’arche sainte, et celles dressées par les Hébreux en commémoration de tout événement un peu important. Ils croyaient ces blocs de rochers sanctifiés par la présence de leur dieu.

Jacob, raconte la Genèse, prit une pierre et la dressa pour monument, et il versa de l’huile sur le sommet de cette pierre et il l’appela Béth-El, ce qui veut dire : « maison de Dieu. » Ce mot hébreu de béth-el « maison d’El », devenu en phénicien bétyle , désigna toutes les pierres sacrées, que le peuple dressait, adorait ou portait en guise d’amulettes.

La représentation la plus vive que les Phéniciens eurent jamais de leurs divinités, était une pierre, généralement sous forme de colonne ou de cône.

Ce culte des pierres subsista très tard, et jusqu’à l’époque de la domination romaine. Au temps de Tacite, Astarté était encore figurée dans son temple par un bétyle. L’empereur syrien Héliogabale était pontife de la pierre noire d’Émèse. Cette superstition, populaire chez les Chananéens et les Sémites, subsiste encore parmi les Arabes dans l’adoration de la pierre noire, enchâssée dans la Kaaba, à la Mecque.

Les principaux temples phéniciens présentaient, à droite et à gauche de l’entrée du sanctuaire, deux colonnes, qui étaient, sans doute, moins un motif d’ornement qu’une représentation divine. Hérodote mentionne les deux colonnes du fameux temple de Melkarth, à Tyr : « L’une, dit-il, était d’or fin, et l’autre d’émeraude, qui jetait la nuit un grand éclat. »

Cette colonne d’émeraude lumineuse n’était probablement qu’une colonne de verre coloré et traversé par la lumière d’une lampe.

Le temple de Jérusalem, ayant été construit par des architectes phéniciens, eut aussi ses deux colonnes, qui furent placées, disent les Chroniques, l’une à main droite et l’autre à main gauche en

ROLE DES PHÉNICIENS DANS L'HISTOIRE

avant du lieu saint. « Et Salomon appela celle qui était à droite Jakin, et celle qui était à gauche Bohaz. »

Ces noms donnés aux colonnes montrent bien qu’elles étaient personnifiées comme des divinités.

La religion, en Phénicie, se ressentait de l’organisation fédérative de la contrée. Chaque ville avait son Baal, qui changeait un peu de physionomie suivant les lieux. Il y avait Baal-Tsour, Baal- Sidon, Baal-Hermon, Baal-Phégor, etc.

Melkarth, le grand dieu de Tvr, n’est que le Baal de cette ville, dit une inscription retrouvée dans l’ile de Malte.

Les attributs des grands dieux variaient pour des raisons plutôt géographiques et politiques que philosophiques. Au fond, le Phénicien avait une tendance vague à reconnaître un dieu supérieur à tous les autres. Les nombreux Baalims et Baalats, c’est-à-dire les dieux et les déesses secondaires, étaient plutôt des attributs personnifiés de Baal que des êtres indépendants.

Astarté elle-même est appelée sur les inscriptions : « Astarté, nom de Baal ». Tanit, l’Astarté carthaginoise, est désignée comme « Tanit, lace de Baal. »

La plus haute personnification de Baal était ce Melkarth, spécialement adoré à Tyr, et dont les Grecs ont fait leur Héraclès.

Melkarth, avec ses prodigieux travaux, bien autrement considérables que ceux d’Hercule, est l’incarnation du génie phénicien. C’est à lui qu’on attribuait toutes les grandes découvertes, celle de l’alphabet comme celle même de la navigation, et la création des plus lointains comptoirs.

C’est lui qui, de ses bras puissants, avait écarté l’Europe de l’Afrique en créant le détroit de Gadès, ouvrant ainsi à ses fils aventureux de nouveaux espaces et des mers inconnues. Au seuil du redoutable Atlantique se dressaient les deux montagnes appelées les Colonnes d’Hercule, dont la vue rappelait, à l’âme troublée du marin, les mystérieuses colonnes d’or et d’émeraude si souvent contemplées dans la cité natale aux deux côtés du sanctuaire. Il lui semblait alors que le grand Melkarth le protégeait et le suivait encore sur les vagues inexplorées où il risquait son vaisseau fragile.

Melkarth inspirait aux Phéniciens le désir de conquérir toutes

les mers, comme le sombre Assur imposait à Ninive le devoir de lui soumettre toutes les nations.

A Carthage, la religion fut la même que dans la mère patrie. Le couple divin : Baal et Astarté, devint 3aal-Hammon et Tanit. Il eut un caractère plus exclusivement sidéral; sous ces deux noms, les Carthaginois "adoraient surtout le soleil et la lune.

Mais à Carthage comme à Tyr, comme à Sidon, le caractère du culte fut d’être à la fois lascif et sanguinaire. Les raffinements de la volupté n’y étaient égalés que par les raffinements des supplices. Les bras rougis au feu de Baal-Moloch étaient constamment ouverts pour recevoir leur proie : les beaux enfants que leurs parents euxmêmes venaient offrir à l’idole monstrueuse.

Peut-être, par ces hétacombes volontaires, espérait-on fléchir l’implacable avidité des flots, et sauver la vie de tant de matelots voguant au loin, par des mers sauvages, sous des cieux sans étoiles.

Tous les peuples marins sont superstitieux. De nos jours, les chapelles des Notre-Dame-des-Flots sont pleines de touchants ou naïfs ex-voto. Que de vœux sont prononcés et accomplis par les fiancées, les sœurs et les femmes, dans la terrible anxiété de l’attente, alors qu’on donnerait tout pour voir apparaître au loin la voile bien connue, ou sur le port le visage bronzé, qui peut-être ne reparaîtra jamais et repose là-bas sous la sinistre caresse du flot livide.

Et là-bas, dans la rude Tyr, dans la fanatique Carthage, on faisait aussi des promesses à Moloch : des promesses de chairs blanches, de membres délicats et de belles jeunes chevelures. Et les mères farouches, au retour de l’époux, n’ouhliaient pas, car la sombre menace de la mer planait toujours, et le châtiment ne se fût pas fait attendre.

C’était un génie impitoyable et farouche que celui de ces populations toujours aux prises avec un mystérieux danger. Les orgies succédaient aux sacrifices, car ils devaient se hâter de jouir, ceux qui repartiraient demain peut-être pour toujours.

Nul peuple n’apporta, à un tel degré, dans la satisfaction des instincts licencieux et cruels, la même âpre et froide fureur.

Et naturellement, en Phénicie comme partout ailleurs, les rites religieux portaient l’empreinte des passions populaires et n’en étaient le plus souvent que la consécration.

RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE

La Phénicie eut ses écrivains religieux.

Le plus célèbre est Sanchoniathon, qui, à une époque indéterminée mais très antérieure à notre ère, réunit, dans un ouvrage malheureusement perdu, toutes les légendes et toutes les croyances de sa patrie.

Quelques fragments des écrits de Sanchoniathon nous ont été transmis par Philon de Byblos, qui le traduisit. On y retrouve les traces d’une cosmogonie vague, à caractère matérialiste et panthéistique, directement dérivée de la cosmogonie des Chaldéens. Pour Sanchoniathon, la matière est éternelle; l’univers est issu de l’union du souffle et du chaos ; les dieux sont nés, comme les hommes, par une série d’évolutions spontanées.

Ce sont bien là les antiques conceptions babyloniennes, profondes et grandioses, supérieures aux enfantines créations qu’on en a tirées en les simplifiant et dont l’esprit humain s’est contenté pendant des siècles. La Phénicie, d’ailleurs, s’en fit l’écho sans les comprendre. Cette nation pratique ne s’attardait pas à chercher d’où était sorti l’univers, qu’elle se contentait d’exploiter avec une activité dévorante.

Il n’y eut guère sans doute de rêveurs et de poètes chez ces marchands à l’âme positive. Les prophètes j uifs n’y auraient trouvé nul écho. Israël, resté plus voisin du désert, gardait encore des visions impossibles dans les étroites et bruyantes cités de Si don, de Tyr et

d’Arad.

Et la mer, cette grande charmeuse, devint trop rapidement aux yeux des Phéniciens la dispensatrice de toutes les richesses palpables et matérielles, pour qu’ils s’attardassent sur ses rives à écouter ce que ses vagues disent à l’âme des hommes, lorsqu’elles chuchotent le soir sous les étoiles ou lorsqu’elles chantent le matin parmi les caresses du soleil.

§ 4. — LES ARTS ET L’iNDUSTRIE.

L’art phénicien fut un art de fusion et de transition.

Toutes les œuvres qu’il produisit pourraient être réparties en trois classes : celles qui furent inspirées par l’Égypte ; celles qui

offrent un caractère purement assyrien; et enfin celles qui présentent mêlées les deux influences de l’Assyrie et de l’Égypte.

Les statues et les édifices qui appartiennent à cette dernière catégorie sont de beaucoup les plus nombreux. Leur production fut tout à fait particulière; à la Phénicie, qui, placée à égale distance de Memphis et de Ninive, et soumise tantôt à l’une, tantôt à l’autre des deux capitales, remplaça l’originalité qui lui manquait complètement par une imitation alternative ou combinée des types célèbres de l’art oriental antique.

On peut deviner facilement que, durant la domination égyptienne, l’art porta plutôt le cachet égyptien, et que l’Assyrie, à son tour, fit prévaloir son influence artistique avec son autorité politique.

En effet, les œuvres les plus anciennes de la Phénicie, exécutées durant la période où Sidon obéit aux Pharaons, se rapprochent plus de celles écloses dans la vallée du Nil, que celles que vit naître l’époque où Tyr obéit aux rois d’Assyrie.

Cependant cette loi n’est pas absolue. Les circonstances variées du commerce et des relations générales, comme le goût personnel des artistes, fit. osciller, dans les cas particuliers, la balance d’une double inspiration, qui, pour l’ensemble de l’œuvre phénicienne se maintient à peu près égale.

Une troisième influence vint modifier, dans les derniers siècles avant notre ère, l’art mixte de la Phénicie. Ce fut l’influence de la Grèce, qui, après avoir reçu de l’Orient ses premiers modèles, commença bien vile à les modifier heureusement, et à propager ses propres idées en sens inverse.

Dès le Ve siècle avant J.-C., en effet, la Grèce ne reçut plus guère, par l’intermédiaire des Phéniciens, que ses matières premières.

Après avoir été initiée par eux aux arts merveilleux de l’Égypte et de l’Assyrie, après avoir pris chez eux tous les types que l’on copiait et que l’on mélangeait à Sidon et à Tyr, elle finit par leur donner les modèles nouveaux qu’elle inventait, et vit même ses artistes devenir les fournisseurs attitrés des Carthaginois, ces Néo- Phéniciens.

C’est dans Pile de Chypre que l’on rencontre les œuvres d’art où se combinent le plus intimement les trois influences de l’Égypte, de

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l’Assyrie et de la Grèce. Telle est, par exemple, la fameuse statue du Prêtre à la Colombe , qui se trouve aujourd’hui au musée de New-York. La tète coiffée d’une sorte de tiare, la longue barbe frisée, rappellent les types représentés sur les murs de Koyoundjik et de Khorsabad, tandis que l’arrangement des draperies, bien qu’ encore assez gauche et raide, fait pressentir les effets magnifiques de grâce et d’harmonie qu'obtiendront les Grecs par la disposition des étoffes souples sur la forme animée.

L’inspiration de l’Égypte, qui s’efface déjà dans cette célèbre statue, se retrouve dans une foule d’autres, et reste longtemps dans

Muséo du Louvre»

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