CHAPITRE V
NAISSANCE ET DÉVELOPPEMENT DE LA PROPRIÉTÉ, DE L’INDUSTRIE ET DES GOUVERNEMENTS
§ 1er. — DÉVELOPPEMENT DE LA PROPRIETE
Nos idées actuelles sur la propriété individuelle, qui nous semblent si justes et si simples, se sont pourtant implantées fort lentement dans le cerveau des hommes, et ont été, pendant de longs siècles, absolument inconnues. L’idée de propriété individuelle est aussi peu innée que celles qui se rapportent au droit et à la morale. Elle est même si récente qu’aujourd’hui encore, et jusque dans l’Europe civilisée, nous voyons persister, souvent même en dépit des lois, des vestiges de ses formes antérieures.
Les facteurs principaux qui déterminent l’évolution de la propriété se trouvant fréquemment contrariés par des facteurs secondaires nombreux, il en résulte que son développement s’est arrêté à des phases très différentes chez des peuples arrivés cependant au même degré de civilisation. Dans le court aperçu que nous donnerons ici, nous ne pourrons présenter que les formes générales par lesquelles la propriété a normalement passé chez la plupart des peuples. Cet exposé suffira à montrer que cette institution fut, comme toutes les autres, soumise aux lois générales de l’évolution.
Les premiers hommes, ignorant, comme nous l’avons vu, l’agriculture et l’art de rendre les animaux domestiques, ne pouvaient guère vivre que du produit de leur chasse et de leur pêche. D'après ce que nous observons aujourd’hui chez les peuples sauvages inférieurs, nous devons supposer, d’une part que le sol et les cours d’eau étaient possédés en commun, et d’autre part que cette communauté ne s’étendait pas au delà d’une même tribu. Chacune avait son territoire de chasse ou de pèche, et le défendait énergiquement contre
Si l’idée de propriété passa réellement par la forme primitive que nous venons de dire, nous devons retrouver le communisme par tribus chez tous les peuples vivant exclusivement de chasse et de pêche. C’est en effet ce qui arrive; et les exemples abondent encore aujourd’hui dans l’Océanie, en Afrique et chez les Indiens d’Amérique. Nous nous bornerons à en citer quelques-uns.
tout envahissement extérieur. Cette propriété en commun fut la seule que pouvaient alors concevoir les hommes, et par là ils ne s’élevaient pas au-dessus des animaux. Il suffit de considérer avec quelle ardeur belliqueuse une bande de fourmis défend ses galeries contre l’invasion de tribus étrangères, pour s’en convaincre. Les abeilles agissent de même pour leurs ruches, et de même aussi certains carnassiers pour leurs territoires de chasse.
FIG. 61. - THÈBES. RUINES DES PYLÔNES D'UN TEMPLE DE KARNAK PRÈS DE L'ÉTANG SACRÉ.
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Dans la Nouvelle-Zélande, on rencontre des tribus vivant dans un état de communisme absolu. Non seulement le sol et les eaux, mais les instruments de pèche et de chasse appartiennent également à tous. Au sein de l’Afrique noire, dans les régions où règne la sauvagerie complète, le sol est à qui peut en tirer parti; les vil-
FIG 6b. — FEMMES ÉGYPTIENNES PUISANT DE L’EAU DANS LE NIL.
lages mêmes n’ont pas de territoire déterminé: on les détruit et on les transporte ailleurs pour les motifs les plus futiles.
Les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord ne connaissent, en fait de propriété, que le territoire de chasse, appartenant à chaque tribu; ils l’ont défendu, ce territoire, non seulement dans leurs guerres mutuelles, mais encore contre les Européens; et, quand ils
ont dû l’abandonner, ils ont pour la plupart préféré mourir que de changer leur genre de vie.
Le communisme complet s’observe également chez les Esquimaux. Ce peuple se divise en petits groupes, et tous les. objets possédés par chaque groupe appartiennent à tous les membres qui le composent. L’instrument dont chacun se sert n’est sa propriété que pendant qu’il s’en sert. Si l’on prend à la chasse ou à la pêche une baleine, un ours, un phoque, l’animal est partagé entre tous. On ne considère comme propriété personnelle que de petites captures, des morceaux de bois n’excédant pas la charge d’un homme, quelques objets d’un usage tout à fait personnel, les vêtements, par exemple. Les huttes, les bateaux, le territoire du village sont possédés en commun par le groupe.
Après avoir été exclusivement chasseur, l’homme domestiqua les animaux et commença à vivre du produit de ses troupeaux. Mais la vie pastorale ne changea pas d’une façon fondamentale le régime de la propriété.
Les pâturages, comme la chasse, demandent en effet de vastes territoires. Les migrations des troupeaux, comme les évolutions du gros gibier, réclament de grandes étendues de terre, qu’un homme seul ou même une famille ne peut posséder, c’est-à-dire garder et défendre. La communauté s’imposa donc aux peuples pasteurs comme aux peuples chasseurs.
Les Hottentots, dont les bestiaux forment la principale richesse, possèdent leurs pâturages en commun. Un peuple infiniment plus élevé dans l’échelle de la civilisation, le peuple arabe, en est resté, pour ses tribus pastorales, au régime de la propriété du sol possédé en commun par tous les membres de la tribu.
Le communisme primitif n’a persisté que très exceptionnellement chez des peuples ayant atteint un certain niveau de civilisation. En dehors des Arabes que nous venons de mentionner, et chez lesquels par suite de la nature du sol et du genre de vie, ce régime s’impose, on ne pourrait guère citer, parmi les peuples un peu civilisés chez lesquels il se soit maintenu, que les anciens Péruviens avant l’époque de la conquête espagnole. Chaque citoyen se mariait à un certain âge, recevait une maison et une portion de terre qui s’augmentait à la naissance de chaque enfant. Les dieux, le roi,
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les vieillards et les infirmes étaient entretenus par le peuple et servis les premiers. Tous les autres membres de la société étaient astreints au travail et ne pouvaient s’enrichir, car dès qu’ils possédaient des objets ou des étoffes dont ils n’eussent pas l’emploi, ils étaient tenus de les envoyer dans les magasins des dieux ou du roi. Il n’y avait donc dans l’empire des Incas ni riches ni pauvres. Le communisme idéal, l’égalité idéale y régnaient. Nous connaissons trop peu de leur histoire pour pouvoir dire si la paix, la prospérité, et le bonheur tel qu’on peut le rêver ici-bas, y régnaient en même temps.
Ce fut la découverte de l’agriculture qui amena la première transformation du mode de propriété. Lorsqu’un homme eut, à la sueur de son front, défriché un coin de terre et lui eut fait rapporter une maigre moisson, l’idée que lui seul avait le droit d’en jouir dut lui venir tout naturellement à l’esprit. On ne lui disputa guère ce droit au début, car son travail dut tout d’abord paraître disproportionné au résultat. Les profondes forêts primitives, riches en gibier, tentaient bien davantage des hommes aventureux, tout remplis de l’impatience des êtres jeunes et imprévoyants, qui ne savent pas attendre de longs jours pour voir lever le grain et mûrir l’épi.
Toutefois, et justement parce que l’agriculture était si laborieuse, un homme ne se mit guère à cultiver seul son champ ; il contraignit ses enfants, ses femmes, ses esclaves, s’il en avait, à l’aider; ses frères et ses parents se joignirent à lui. Le sol n’était plus exploité en commun comme un vaste territoire de chasse où toute une tribu trouve largement sa subsistance. Les familles se séparèrent et s’isolèrent, et chacune dépensa tout son travail et tous ses efforts à labourer et ensemencer une terre dont elle devait seule recueillir les fruits.
Dès lors, la propriété par famille se substitua à la propriété par tribu. En Abyssinie, chaque famille possède son domaine, indivis entre ses membres, et dont les filles ne doivent pas généralement hériter, parce qu’elles pourraient le transmettre par mariage à des étrangers; elles n’en sont investies qu’à défaut d’héritiers mâles jusqu’au sixième degré. C’était une loi analogue qui régissait la terre salique, chez les Francs, cette terre étant également un domaine familial. Chez les Hébreux, les terres étaient partagées entre les
familles; mais comme les fortunes devenaient fatalement inégales, on procédait tous les cinquante ans à un nouveau partage. C’est ce qu’on appelait l’année du jubilé. Cette répartition périodique égale de toutes les terres entre les familles était un reste évident du communisme primitif.
Ce n’est qu’après avoir passé par ces deux formes du communisme par tribu et du communisme par famille que la propriété en arriva à être individuelle. Même alors, elle n’eut pas ce caractère absolu que nous constatons aujourd’hui, et qui fait d’un homme le maître souverain de son domaine, non seulement pendant sa vie, mais jusqu’après sa mort, puisqu’il peut, et presque sans aucune entrave, le léguer à qui bon lui semble. Cette idée de propriété individuelle qui, de nos jours, apparaît comme indestructible et presque sacrée, n’a germé que très tard dans le cerveau des hommes.
Quelques sociétés primitives y sont arrivées assez vite cependant; mais on ne peut les citer que comme des exceptions frappantes. Les Néo-Calédoniens, les Yitiens, quelques tribus australiennes connaissent la propriété individuelle; mais plusieurs de ces peuples pratiquent l’agriculture. Pour ceux qui sont chasseurs, aucun ne possède de gros gibier; les proies qu’ils recherchent, l’opossum, les reptiles, les poissons, les coquillages, pullulent sur des étendues de territoire très restreintes, qu’un seul homme peut exploiter et conserver.
Un état de chose si peu répandu chez les sauvages modernes et qui n’exista jamais chez les peuples des temps primitifs, ne doit donc pas nous occuper lorsque nous traçons l’évolution de la propriété. Au moment où s’ouvre l’histoire, la seconde phase de cette évolution commençait. Partout les nations se dégageaient du communisme par tribu et arrivaient au communisme par famille. Ce dernier régime devait atteindre son apogée dans la Rome républicaine, avec la gens et son territoire inaliénable, sur lequel s’élevaient l’autel des dieux lares et le tombeau des ancêtres. Mais pendant toute l’antiquité, et même durant le moyen âge, le souvenir du communisme primitif planait encore. Au début de la féodalité, l’idée que toutes les terres appartenaient au chef de la nation et que les possesseurs de fiefs n’étaient que des usufruitiers, montre à quel point le régime de la propriété a toujours été indépendant de la forme du gouvernement.
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Nous venons d’exposer d’une façon très brève les lois générales de l’évolution de la propriété. Cette institution est trop récente pour
(Peintures de Thèbes du quinzième siècle avant notre ère.)
que les formes anciennes aient complètement disparu, même chez les peuples civilisés. Le communisme par tribus, ou, ce qui revient
à peu près au même, le communisme par villages, subsiste encore à Java, et dans une grande partie de l’Inde et de la Russie. Le communisme par familles persiste chez les Basques, et a laissé des traces jusqu’en Angleterre, dans la coutume du droit d’aînesse.
On voit aisément par ce qui précède que ce n’est pas un régime nouveau que celui auquel voudrait nous ramener le socialisme actuel. Le communisme complet constitue la plus primitive, et par conséquent la plus inférieure des formes de la propriété que l’humanité ait connue. Pour avoir des chances de le faire revivre, il faudrait d'abord faire disparaître tous les éléments de nos civilisations.
§ 2. — DÉVELOPPEMENT DE L’iNDUSTRIE
Depuis ses débuts les plus humbles, l’industrie a exercé sur la marche de la civilisation et sur les conditions d’existence de l’homme une influence capitale. Plus elle s’est développée, plus elle a mené les sociétés tout en les servant. Son influence n’a cessé de croître à travers les siècles, jusqu’à dépasser aujourd’hui celle de tous les autres facteurs. La guerre, que l’histoire nous a montrée jusqu’ici comme élevant et renversant les empires au gré de ses caprices, n’est pas comparable dans ses conséquences à la toutepuissante industrie. C’est l’industrie qui a créé l’esclavage, et c’est elle aussi qui l’a fait cesser. C’est elle qui dirigera presque seule dans l’avenir les rivalités meurtrières des races humaines. Les luttes que verront les halles et les marchés dans l’avenir seront bien autrement terribles pour les vaincus et plus décisives pour les vainqueurs que celles qui ont ensanglanté les champs de bataille pendant toute la durée de l’histoire.
Il suffira de tracer à grands traits l’évolution de l’industrie pour montrer l’importance du rôle qu’elle a joué dans le développement des civilisations.
Les débuts de cette formidable puissance, qui devait asservir un jour le monde à ses lois, furent des plus humbles. L’homme fut pendant longtemps moins industrieux que le castor, la fourmi, l’hirondelle ou l’abeille. Puis il fit ses premiers pas; il apprit à tailler des silex en les percutant et se façonna des armes et des instru-
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ments grossiers. La chasse constituant sa principale ressource, les outils de mort furent ceux qu’il perfectionna les premiers.
La massue, le javelot, l’épieu, puis l’arc et la fronde, furent bientôt fabriqués par lui. Ces deux derniers instruments de balistique élémentaire sont employés en Australie et môme en Polynésie par des sauvages qui ne connaissent pas encore l’usage des métaux. Les armes défensives, les boucliers d’écorce, les cuirasses en peau, en bourre de coton, se rencontrent chez des peuples très primitifs.
Ainsi l’art de tuer, le plus nécessaire pour l’homme, fut naturellement le premier à être perfectionné. Il n’a jamais cessé d’exercer notre intelligence. Aujourd’hui il se maintient à la hauteur des autres découvertes et met en usage toutes les ressources de la science. Le niveau de la civilisation d’un peuple a toujours pu se mesurer au perfectionnement de son armement.
Après la fabrication d’armes grossières, capables d’accroître le pouvoir d’attaque et de défense des premiers hommes, la découverte la plus importante fut celle qui permit de se procurer du feu à volonté. L’utilité du feu est telle que nos pères adorèrent bientôt la puissance qu’ils venaient pourtant d’asservir. Le culte du feu est général chez la plupart des peuples primitifs. Nul ne l’a plus poétisé que les Aryens. Agni était pour eux le principe de toute vie. C’était lui qui, éclatant ou caché, circulait dans l’univers et animait toutes choses.
La découverte du feu fut l’origine de progrès industriels importants. Elle rendit plus facile la préparation des aliments, fît naître l’art de la poterie, et, beaucoup plus tard, le travail des métaux. Le bronze, puis le 1er, devaient permettre à l’homme de conquérir le monde. Ce n’est que lorsque les métaux furent .mis en œuvre que les civilisations purent progresser réellement. Toutes les matières, jadis travaillées avec tant de peine, se laissaient façonner sans résistance par le métal tout-puissant. L’arbre qu’il fallait des semaines pour abattre avec la hache de pierre, tombait en quelques heures sous les coups de la hache métallique; le canot, creusé laborieusement autrefois pendant des mois avec les outils de silex, élargissait rapidement ses flancs sous le couteau tranchant de l’ouvrier. On ne peut donc s’étonner que, chez certaines peuplades
d’Afrique, le forgeron soit respecté comme le prêtre, et que sa caste soit considérée comme une sorte d’aristocratie.
L’origine de tout progrès industriel sérieux a été la division du travail. Dès que les premières familles humaines s’agrégèrent en tribus, cette division s’imposa. Auparavant chacun avait fabriqué pour soi et pour sa famille ses armes grossières, ses vêtements, sa cabane, son canot. Une fois réunis, les hommes commencèrent à
D'apres une photographie*
FIG. 74. — PAYSANS ÉGYPTIENS ATTAQUANT UN CROCODILE SUR LES BORDS DU NIL.
échanger les produits de leur industrie, et alors seulement la division du travail put naître.
La division du travail amena nécessairement le perfectionnement rapide des produits. Ceux qui fabriquaient sans cesse des objets semblables améliorèrent peu à peu la forme et la qualité de ces objets. L’habitude les y aida, puis l’hérédité, quand plus tard l’usage se répandit pour les fils d’adopter la profession de leurs pères.
Cette spécialisation des diverses branches de l’industrie n’a fait, avec le temps, que s’accroître de plus en plus; non seulement chaque ouvrier s’attacha à la fabrication d’un seul genre d’objets toujours plus restreint et déterminé, mais il en arriva à ne plus produire qu’une partie d’un objet.
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La spécialisation complète du travail, qui est devenue la loi des civilisations modernes, ne dépassa jamais certaines limites dans
D’après VVilkiQ-
fig. 75 et 76. — détails d’une fête égyptienne, 16 siècles avant notre ère. (Peinture d’un tombeau de Thèbes.)
les civilisations antiques. Elle ne franchit pas le degré où elle en est encore dans tout l’Orient. Bien supérieure généralement, au point de
vue artistique, à l’ouvrier européen, l’ouvrier de l’Orient, quoique n’employant que très peu d’instruments, est resté un véritable artiste. La division du travail n’intervient pas pour l’empêcher de fabriquer entièrement de sa main un objet quelconque; c’est pourquoi cet objet possède toujours un cachet personnel que l’industrie moderne ne saurait lui donner. L’ouvrier n’a jamais été, en Orient, un simple manœuvre dont la vie se passe à percer un trou ou à laisser retomber un marteau, et dont l’intelligence s’affaisse bientôt devant l’accablante monotonie d’un travail automatique et toujours semblable.
Les premières civilisations, non plus que celles qui leur ont succédé en Orient jusqu’à nos jours, ne connurent guère les machines, ou du moins ne connurent que les machines les plus primitives. Tout était accompli par le travail de l’homme et généralement par le travail des esclaves. L’esclavage fut la conséquence du premier progrès de l’industrie, et aucun perfectionnement important n’aurait été réalisé sans lui. 11 n’y avait guère de progrès possibles aux âges où un seul homme devait tout faire par lui-même, être à la fois industriel, agriculteur et guerrier.
A l’époque où le travail manuel était le seul moyen dont disposait l’homme pour exécuter le moindre objet, il fallait un nombre immense de bras pour fabriquer tous les produits de nécessité ou de luxe : ces bras étaient naturellement ceux des milliers d’esclaves que fournissaient les guerres. Lorsqu’un conquérant prenait une ville ou une province, il s’empressait de la dépeupler pour remplir ses ateliers. Il n’y a pas longtemps d’ailleurs que ce système était pratiqué parles races blanches sur les côtes de l’Afrique noire.
L’institution de l’esclavage se retrouve à la base de toutes les sociétés antiques. Le fait seul qu’il exista partout prouve à quel point il fut fatalement nécessaire. Cette fatalité inévitable aurait dù modérer un peu les flots de discours aussi indignés qu’inutiles prononcés contre l’esclavage par les avocats et les historiens. Il eût été plus sage de tâcher de comprendre les origines et les conséquences de cette institution. Un peu de réflexion eût vite montré que ce fut l’esclavage seul qui rendit possible les progrès industriels dont nous héritons aujourd’hui et que le premier effet de l’esclavage fut d’adoucir les guerres et d’empêcher les effroyables
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exterminations dont elles étaient auparavant suivies. Les droits du maître sur l’esclave étant aussi étendus que celui du propriétaire sur son cheval, on ménageait un bon esclave, comme on ménage un beau cheval; et, par simple raison d’intérêt, le maître devait beaucoup plus s’occuper du bien-être d’un ouvrier habile que plus d’un chef d’usine de nos jours. Lorsqu’un facteur aussi puissant que l’industrie établit un ordre de choses, toutes les déclamations humanitaires des rhéteurs n’y pourraient rien changer. L’industrie moderne prépare peut-être à l’homme des temps beaucoup plus durs que ceux de l’esclavage antique. La découverte de la houille, de la vapeur et de l’électricité, réduit de plus en plus l’ouvrier à un rôle purement automatique. Tous les hommes se valent sur ce terrain-là. Or il est sur la terre des centaines de millions d’individus, Hindous, Chinois, etc., qui n’ayant pas les besoins de nos ouvriers occidentaux et se trouvant initiés par la rapidité et la régularité des communications au travail de nos manufactures, les supplanteront aisément devant les métiers. Qu’arrivera-t-il alors que ces races travailleuses et sobres pourront, grâce à leurs richesses houillères et à nos machines, inonder nos marchés de produits fabriqués à des prix vingt fois moins élevés qu’en Europe?
Une forme d’évolution industrielle peu supérieure à l’esclavage fut le servage. Nous le rencontrerons dans certaines sociétés antiques, et nous y verrons même parfois succéder la phase plus élevée encore qui correspond à nos corporations du moyen âge. Le mécanisme de ces dernières peut servir de type. Une grande perfection était exigée dans le travail de chacun; avant que l’apprenti passât compagnon, puis maître, il fallait qu’il eût fait ses preuves, qu’il eût produit son chef-d'œuvre et qu’il eût donné des années de travail. Chaque corporation était puissamment organisée., jalouse de ses privilèges, exclusive, exigeant beaucoup de ses membres, et fournissant ainsi des produits toujours plus achevés et plus beaux. Les marchés étaient restreints, les communications très lentes, les débouchés sûrs, la concurrence étrangère facile à repousser. Ces corporations, de même jadis que celles des Phéniciens, finissaient par acquérir une grande influence; elles armaient des vaisseaux, fondaient des villes et des colonies, et, comme les drapiers des Pays-Bas luttant victorieusement contre Charles -Quint, deve-
naient de véritables puissances. L’industrie, qui de l’homme libre avait fait un esclave, arriva dans bien des pays à faire de cet esclave un véritable souverain. Devant le pouvoir despotique et indiscuté de l’épée, elle avait créé la puissance plus irrésistible du travail.
Ces formes diverses d'évolution de l’industrie n’appartiennent qu’à la petite industrie, la seule qu’aient connue les sociétés antiques. La grande industrie moderne a créé une forme d'évolution nouvelle constituée par l’étroite spécialisation du travail et par la substitution de la machine à l’ouvrier.
Mais nous n’avons pas à nous écarter ici des sociétés anciennes. Si nous avions à faire l’histoire de l’industrie, nous montrerions aisément qu’elle fut un des plus puissants facteurs de l’évolution des sociétés modernes. Les révolutions et les guerres ne sont bien souvent que des épisodes de sa transformation, tout comme les tremblements de terre, qui étonnent et effraient l’imagination, ne sont que des épisodes insignifiants du lent travail d’évolution qui transforme peu à peu notre planète.
Ce rôle capital, bien qu’effacé, de l’industrie dans l’histoire, peu d’historiens et d’hommes politiques l’ont compris, et lorsque, pour renouveler l’édifice vieilli du gouvernement et des classes, et donner aux hommes des institutions libres, les législateurs de notre grande Révolution cherchaient des modèles dans l’antiquité classique, ils tombaient dans l’erreur la plus naïve qui puisse faire sourire un penseur. Leur République accessible à tous ne ressemblait guère à ces aristocratiques républiques des premiers temps de l’histoire, où un nombre bien restreint de privilégiés portaient le nom de citoyens, tandis, que des foules infinies d’esclaves, qui soutenaient pourtant ces sociétés par leur travail, n’étaient même pas comptés comme des hommes.
Cette œuvre gigantesque, qui du monde antique a fait le monde moderne, et que presque seule l’industrie a accomplie, n’est rien encore auprès des prodiges que nous voyons la même force sociale opérer sous nos yeux depuis quelques années, et auprès de ceux que, grâce aux découvertes de la science, elle est destinée à accomplir encore. La vapeur est une niveleuse autrement puissante que la guillotine; et, auprès des transformations sociales dues à l’évolu-
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tion de l’industrie, les résultats des batailles les plus meurtrières, des révolutions les plus sanglantes, peuvent être considérés comme véritablement bien faibles.
Je n’ai pas à rechercher ici, je le répète, quels seront les effets produits par la marche toujours plus rapide de l’industrie. Il nous a suffi de rapprocher en quelques mots son action actuelle de son point de départ, afin d’appeler l’intérêt du lecteur sur l’importance du moteur tout-puissant qui a créé les civilisations, les a transformées et continue à les transformer encore.