NAISSANCE ET DEVELOPPEMENT DES GOUVERNEMENTS
Les institutions politiques ne doivent pas être considérées, dans l’histoire de l’évolution des sociétés humaines, comme des causes, mais bien comme des effets. Elles sont l’expression de l’état de civilisation d’un peuple et évoluent avec lui. Le régime politique d’une nation indique seulement ses conditions d’existence et quelles sont les phases gouvernementales qu’elle a déjà traversées.
Cette vérité, qui paraîtra sans doute bien élémentaire un jour, commence à peine à être entrevue aujourd’hui. Nous ne sommes pas encore dégagés de la vieille erreur, si chère à tous les révolutionnaires, d’après laquelle un peuple peut choisir à son gré les institutions qui lui paraissent théoriquement les meilleures, et voit sa destinée changer suivant que telle ou telle institution a été adoptée par lui. On s’imagine volontiers encore que les constitutions se fabriquent en un jour et peuvent être imposées par la persuasion ou par la force, et que, pour civiliser un peuple inférieur, il n’y a qu’à lui appliquer en bloc les lois qui réussissent le mieux chez les peuples supérieurs. Lycurgue et Solon créant des codes de toutes pièces sont encore des modèles que citent les livres classiques. Et pourtant si ces grands législateurs firent œuvre durable, ce fut uniquement parce qu’ils se bornèrent à condenser des coutumes que l’habitude et la religion avaient fixées dans les âmes et qui n’étaient que l’expression des besoins du peuple qu’elles devaient régir. « Je n’ai pas donné aux Athéniens les meil-
ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
leures lois qu’on puisse imaginer, disait Solon, mais celles qui leur convenaient le mieux. »
L’étude des civilisations qui se sont succédé dans l’histoire nous montrera aisément à quel point les institutions politiques sont l’expression des besoins des peuples. Retrouvant toujours les mêmes institutions chez des nations arrivées à des phases d’évolution semblables, nous en conclurons nécessairement que les races chez lesquelles on les rencontre les subissent comme d’inévitables nécessités, mais ne les choisissent pas. Il n’y a pas d’exemple, dans l’histoire, d’un peuple qui ait brusquement changé ses institutions. C’est leur nom seul qu’il a transformé quelquefois, à la suite de révolutions sanglantes ou de violentes conquêtes. Les changements qu’a pu imposer le plus despote des conquérants n’ont jamais été durables qu’à la condition d’avoir été très faibles. Il en a toujours été ainsi dans les temps anciens, et il en est encore de même dans les temps modernes. La Corse, attachée aux pieds de la France comme un boulet, et qui, malgré son préfet, ses magistrats, son code et ses gendarmes, reste gouvernée par ses bandits, conserve ses clans et toute son organisation du moyen âge; l’Irlande à demi brisée, mais nullement changée sous la main de fer de l’Angleterre; les peuples inférieurs auxquels nous essayons vainement, comme aux Arabes de l’Algérie, d’imposer nos lois, sont des exemples de l’impossibilité de changer les institutions, ou, ce qui revient au même, de modifier la constitution mentale d’un peuple.
Une étude attentive de l’histoire des nations montré aisément que chacune a passé par des phases générales de constitution politique comme elle a passé par des phases religieuses ou industrielles, et qu’elle n’a jamais fabriqué aucune de ses institutions de toutes pièces. Les règles qui conviennent à un peuple ne sauraient convenir à un autre. Elles n’ont qu’une valeur toute relative. La tyrannie fut une chose excellente à certaines époques, et la liberté fut également excellente à d’autres.
Ce sont les nécessités d’existence et de milieu, d’une part; et, d’autre part, les sentiments et les idées héréditaires d’un peuple, et par conséquent son passé, qui font naître son organisation politique . Celle-ci se moule entièrement sur sa constitution mentale. Il ne
peut pas plus la choisir qu’il ne peut choisir les sentiments et les idées qu’il apporte en naissant. Les institutions d’un peuple ne peuvent changer qu’avec les changements de ses conditions d’exis-
tence. En vain tenterait-on de lui imposer d’autres lois que celles auxquelles le soumet son passé. Jamais il ne se les assimilera, puisqu’il est impossible de lui apporter en même temps, avec ces lois, qui sont des effets, toutes les causes qui les ont fait naître.
Ces principes généraux étant posés, nous allons tracer d’une
Cette restitution, faite pour cet ouvrage par M. Rochegrosse, a été obtenue en réunissant dans un même cadre des peintures empruntes aui tombes royales de Thèbes. Les costumes, les armes et les mouvements des soldats indiqués par les peintures originales ont été scrupuleusement respectés.