FIG. 79. — SOLDATS ÉGYPTIENS FAISANT L'EXERCICE DEVANT UNE FORTERESSE
façon sommaire comment sont nés et se sont développés les gouvernements au sein des premières civilisations.
L’influence du milieu est certainement une de celles qu’il faut placer au premier rang. Nous en montrerons l’importance dans un chapitre spécial. Nous ferons voir que certains milieux impliquent certaines institutions et n’en impliquent pas d’autres; que, par exemple, les peuples qui vivent dans les steppes sont forcément nomades , ont nécessairement un gouvernement central très faible et une autorité paternelle très forte, qu’ils sont pliés sous le joug de traditions rigides, et sont à ce point envahisseurs que l’on peut dire qu’ils ont peuplé le monde; alors que les peuples qui vivent de chasse sur les sols forestiers possèdent un gouvernement despotique central très dur et une autorité paternelle très faible, ne connaissent guère de traditions et n’ont jamais eu aucune tendance à envahir le monde. Mais ce sont là des cas particuliers que nous ne voulons pas étudier maintenant. Notre but actuel est de montrer comment les institutions fondamentales de gouvernement qu’on rencontre à peu près chez tous les peuples se sont développées.
Les plus anciennes ébauches de gouvernement sont nées de la nécessité où se trouvèrent les premières familles humaines de s’associer pour se défendre contre leurs ennemis. Au début de son existence, tout était crainte pour l’espèce humaine et risque permanent de destruction. La première inspiration qui vint à nos sauvages ancêtres, en face de la cruauté des bêtes féroces et des attaques de leurs propres semblables, fut naturellement de se réunir en groupes et de créer une première force avec quelques-unes de leurs faibles unités rassemblées. Nous avons vu dans un précédent chapitre ce qu’étaient ces associations, qui mériteraient plutôt le nom de troupeaux que celui de sociétés. Mais il ne sert à rien d’être plusieurs, si l’on n’agit pas par une impulsion commune; et d’où viendra l’impulsion, sinon d’un chef, qui tout naturellement devait être le plus sage, le plus fort ou le plus adroit de la bande. Les singes ne vivent pas autrement; ils forment de petits groupes, dont chacun est dirigé par un mâle robuste. Cette première ébauche d’État et de gouvernement se retrouve même dans l’espèce humaine, chez les Patagons, les Néo-Zélandais et les Australiens. Les petites sociétés chez ces derniers ne comptent pas plus de vingt à
ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
trente individus sous un seul chef, y compris les femmes et les enfants.
Ce qui prouve à quel point ces associations et ce pouvoir d’un seul naquirent des nécessités de se défendre contre l’ennemi, ou d’attaquer des rivaux afin de leur arracher des aliments trop rares, c’est que, chez certains peuples primitifs, l’organisation par groupes sous un même commandement n’existe que pei 'ant la guerre et se dissout en temps de paix. Les Tasmaniens n’avaient des chefs que temporairement; chaque petite horde choisissait son capitaine avant d’entreprendre une expédition; après la victoire ou la défaite, il redevenait l’égal de tous.
Les peuples qui ne connaissent pas la guerre ne peuvent acquérir la notion de l’autorité d’un seul. Les Esquimaux, vivant en petites communautés paisibles, ne sont pas arrivés à l’idée d’un roi. Ils furent supéfaits lorsqu’ils purent constater la discipline qui existait à bord des vaisseaux européens, et lorsqu’ils virent une vingtaine de robustes matelots se précipiter en tous sens au premier commandement d’un seul officier.
La guerre n’est pas, comme nous le verrons plus loin, la seule cause qui donna naissance aux primitifs gouvernements; mais quand c’est elle qui les produit, elle donne toujours le pouvoir à un seul. Dès leurs premières luttes, les hommes apprirent quelle force immense est créée par la discipline, force infiniment supérieure à celle du nombre. Combien de petits groupes humains, déchirés par leurs passions sauvages, durent s’éteindre et disparaître, faute de cette discipline si essentielle ! La nécessité de l’obéissance à une volonté, à une idée unique, s’impose en face du danger, même aux natures les plus rebelles. De cruelles expériences apprirent la soumission aux premiers hommes, et la leur inculquèrent parfois jusqu’à l’exagération. Les effrayants despotismes exercés encore de nos jours par les rois africains en sont une preuve. Nous avons vu que la crainte avait engendré les dieux; nous pouvons dire aussi que le plus souvent elle a créé les rois. Lorsque les deux idées se mêlèrent, lorsque les premiers conducteurs d’hommes eurent l’habileté de donner à leurs lois une sanction divine, leur puissance ne connut plus de bornes, et le caprice d’un seul put se jouer de la vie do milliers de ses semblables devenus ses adorateurs.
Ainsi, la guerre est, on peut le dire, la mère de toutes les monarchies absolues. Elle seule peut conduire à remettre le pouvoir entre les mains d’un seul.
C’était le danger public qui, à Rome, avait fait imaginer la dictature; aussitôt ce danger passé, Cincinnatus retournait à sa charrue. Dans les pays les plus épris de liberté, c’est la guerre qui fait surgir les tyrans, et ces tyrans ont commencé généralement par être les protecteurs et les défenseurs de la patrie. Un ennemi puissant et qu’on redoute fait naître le césarisme chez ses voisins.
D'une manière générale, toutes les nations que leur situation géographique force à rester belliqueuses ont conservé la monarchie absolue comme système de gouvernement. De vastes États, ouverts aux invasions, exposés aux révoltes intérieures, seront des autocraties, comme on en a tant vu et comme on en voit encore en Orient. Au contraire, des pays restreints, protégés par des montagnes, formeront plutôt de petites républiques libres, telles que celles de la Grèce dans les temps anciens et la Suisse dans les temps modernes. Les nomades, qui n’ont pas de territoire à défendre, ne connaissent pas le despotisme; les Turcomans nomades s’indignent à la seule idée d’obéir à un chef.
Immédiatement après la guerre, il faut placer l’industrie comme un des plus puissants facteurs ayant déterminé, sinon la naissance, du moins la forme des gouvernements. Les premières richesses qu’elle créa et les premières inégalités qui en furent la conséquence, firent naître le pouvoir aussi rapidement que les premiers combats.
Aussitôt que l’outillage de l’homme fut un peu perfectionné, l’industrie se développa au sein des communautés primitives. Les artisans, les agriculteurs habiles créèrent plus d’objets qu’il n’en fallait pour leurs besoins; ils les échangèrent, les vendirent, et acquirent ainsi des richesses. Les riches formèrent bientôt une sorte de caste; et comme ils avaient à protéger leurs biens contre la masse pauvre et avide, ils constituèrent des règles, des lois, en un mot, un gouvernement. Ce gouvernement, né de l’industrie, ne pouvait être absolument de même essence que celui qu’avait créé la guerre. Chez les peuples industriels, le pouvoir est toujours moins concentré que chez les peuples guerriers. La richesse colo-
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niale de Tyr faisait de ses marchands des princes, comme dit Isaïe, et bien que Tyr, comme les autres cités de la Phénicie, ait eu des rois, les marchands et les armateurs étaient tout-puissants dans la cité. L’oligarchie de la commerçante Venise, la répu-