‹ Les premières civilisationsChapitre 31 sur 189 · FIG. 100. — THÈBES. LE PROPYLONE DU GRAND TEMPLE DE KARNAK · texte numérisé non relu

FIG. 100. — THÈBES. LE PROPYLONE DU GRAND TEMPLE DE KARNAK

J’ai donné dans cet ouvrage une autre vue (planche VII) de cette porte monumentale prise en tournant le dos an pylône qu’on voit au second plan. J’ai pris de face la vue représentée ci-dessus de façon à montrer les constructions placées derrière elle. Ce propylône, précédé d’une longue avenue de sphynx, annonçait do loin les abords du temple.

de telles découvertes, on voit toujours qu’elles sont nées d’une longue série d’efforts préparatoires : l’invention finale n’est qu’un couronnement. L’ohservation de Galilée sur l’isochronisme des oscillations d’une lampe suspendue prépara l’invention des chronomètres de précision, d’où devait résulter pour le marin la possibilité de retrouver sa route sur l’Océan. La poudre à canon est sortie du feu grégeois lentement transformé. La machine à

vapeur représente la somme d’une série d’inventions dont chacune a exigé d’immenses travaux. Un Grec, eût-il eu cent fois le génie d’Archimède, n’aurait pu concevoir la locomotive. Il ne lui eût aucunement servi d’ailleurs de la concevoir, car, pour l’exécuter, il lui eût fallu attendre que la mécanique réalisât des progrès qui ont demandé 2,000 ans d’effort.

Pour être, en apparence, plus indépendant du passé, le rôle politique des grands hommes d’État ne l’est cependant pas beaucoup moins que celui des grands inventeurs. Aveuglés par l’éclat bruyant de ces puissants remueurs d’hommes qui transforment l’existence politique des peuples, des écrivains tels que Hegel, Cousin, Carlyle, etc., ont voulu en faire des demi-dieux devant lesquels tout doit plier et dont le génie seul modifie la destinée des nations. Ils peuvent sans doute détruire une société, mais il ne leur est pas donné de changer le cours de son évolution. Le génie d’un Cromwell ou d’un Napoléon ne saurait accomplir une telle tâche. Les grands conquérants peuvent détruire par le fer et le feu les villes, les hommes et les empires, comme un enfant peut incendier un musée rempli des trésors de l’art, mais cette puissance destructive ne doit pas nous illusionner sur la grandeur de leur rôle. Ce rôle des grands hommes politiques n’est durable que, lorsque, comme un César ou un Richelieu, ils savent diriger leurs efforts dans le sens des besoins du moment; la vraie cause de leurs succès est généralement alors bien antérieure à eux-mêmes. Deux ou trois siècles plus tôt, César n’eût pas plié la grande république romaine sous la loi d’un maître, et Richelieu eût été impuissant à réaliser l’unité française. En politique, les véritables grands hommes sont ceux qui pressentent les besoins qui vont naître, les événements que le passé a préparés, et qui montrent le chemin où il faut s’engager. Nul ne le voyait peutêtre, mais les fatalités de l’évolution devaient bientôt y pousser les peuples aux destins desquels ils semblent seulement présider. Eux aussi, comme les grands inventeurs, synthétisent les résultats d’un long travail antérieur.

11 ne faudrait pas cependant pousser trop loin les analogies. Les grands inventeurs jouent un rôle important dans l’évolution de la civilisation, mais aucun rôle apparent dans l’histoire politique des peuples. Le développement de la civilisation n’est pas toujours parai-

ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS

lèle à celui de l’histoire. Les hommes supérieurs auxquels sont dues, depuis la charrue jusqu’au télégraphe, les découvertes qui sont le patrimoine commun de l’humanité, n’ont jamais eu les qualités de caractère nécessaires pour fonder une religion ou conquérir un empire, c’est-à-dire pour changer visiblement la face de l’histoire. Le penseur voit trop la complexité des problèmes pour avoir jamais des convictions bien profondes, et trop peu de buts politiques lui paraissent dignes de ses efforts pour qu’il en poursuive aucun d’une façon bien vive. Les inventeurs peuvent transformer une civilisation; les fanatiques, à l’intelligence étroite, mais au caractère énergique et aux passions puissantes, peuvent seuls fonder des religions, des empires, et soulever le monde. A la voix d’un Pierre l’Ermite, plusieurs millions d’hommes se sont précipités sur l’Orient; les paroles d’un halluciné, comme Mahomet, ont créé la force nécessaire pour triompher du vieux monde gréco-romain; un moine obscur, comme Luther, a mis l’Europe à feu et à sang. Ce n’est pas parmi les foules que la voix d’un Galilée ou d’un Newton aura jamais le plus faible écho. Les inventeurs de génie transforment une civilisation. Les fanatiques et les hallucinés créent l’histoire.

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