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DE L’APTITUDE DES PEUPLES A VARIER, DES ILLUSIONS ET DES CROYANCES

§ 1er. — INFLUENCE DE LA LUTTE POUR L’EXISTENCE

La lutte pour l’existence est l’état naturel et permanent des races humaines comme des espèces animales. Loin d’être, comme on a voulu le voir, un reste de barbarie en voie de disparaître, la guerre semble une condition essentielle de l’existence des peuples et du développement de la civilisation.

Si elle n’était, en effet, qu’une coutume des époques de sauvagerie, elle aurait éclaté de plus en plus rarement, serait devenue de moins en moins meurtrière, et n’existerait peut-être même plus entre nations très avancées. Elle aurait eu le sort de tant d’autres formes d’institutions primitives, telles que la communauté des biens, l’esclavage et le matriarcat.

Or, nous sommes obligés de constater le contraire. L’art de la guerre, le premier auquel se soit adonnée l’humanité, a toujours été celui auquel elle a apporté le plus d’application et de génie, celui qu’elle a tenu en plus haute estime, et auquel les gouvernements de nos jours consacrent le plus de temps, de soins et d’argent. Tuer le plus d’individus possible, dans le plus court espace de temps possible, est un problème que se sont toujours posé toutes les nations.

Les progrès de la science se mettant au service de la fabrication des engins de guerre, le pouvoir destructif devient chaque jour plus terrible. De nos jours, les grands États de l’Europe sont obligés de renouveler périodiquement, au prix de gigantesques dépenses, l’armement de leurs troupes. Les exterminations savantes détruisent un nombre toujours plus considérable d’existences humaines. Les guerres de la Révolution et de l’Empire, qui ont

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coûté plusieurs millions d’hommes à l’Europe, ne furent certainement pas aussi meurtrières que le seront celles de l’avenir.

Cette lutte incessante, qui répond aux instincts les plus indestructibles de l’humanité, ne se poursuit pas seulement par la force des armes et par l’effusion du sang. Elle emploie égale-

(Bas-relief du temple de Beit-el-Ouali (Nubie).

ment des moyens en apparence pacifiques, mais en réalité aussi implacables. Les rivalités industrielles et commerciales, qui ruinent des contrées entières en comblant les autres de richesses, ont souvent des résultats parfaitement comparables à ceux des batailles les plus sanglantes.

Elle règne partout, cette lutte pour l’existence, où le plus fort triomphe du plus faible et l’écrase. C’est elle qui met les armées aux prises; mais c’est elle aussi qui, en amenant sur nos marchés les blés de l’Inde ou de l’Amérique, met la gêne et l’épouvante au foyer de nos laboureurs; c’est elle encore qui fait éteindre les fourneaux de la fabrique impuissante à lutter contre une rivale mieux outillée ou mieux dirigée; c’est elle qui, dans une même usine, laisse au dernier rang l’ouvrier ignorant ou incapable alors qu’elle élève au premier son camarade plus persévérant et plus instruit.

Le droit du plus fort! C’est en vain que les philosophes humanitaires en contesteraient la puissance du fond de leur cabinet. C’est le seul droit qui se soit imposé toujours, et c’est aussi celui qui a fait le plus progresser l’humanité. Ses résultats seraient bien grossiers, sans doute, si la force ne résidait que dans les muscles. Mais la force de l’intelligence prime la force physique, puisqu’elle invente l’arme ingénieuse qui brise les bras les plus robustes, la tactique habile qui rend l’arme elle-même impuissante, et la machine formidable qui remplace les mains de mille travailleurs. Elle est l’aiguillon le plus énergique de l’intelligence, cette lutte perpétuelle pour l’existence. Elle est aussi le plus puissant facteur du caractère. C’est elle qui développe l’énergie, le sang-froid, la patience et la persévérance, qui sont les principaux éléments du succès aussi bien dans la vie des individus que dans celle des peuples. Dès que la lutte s’est ouverte pour l’espèce humaine — et elle s’est ouverte le jour où les premiers hommes connurent leurs premiers frères — une sélection impitoyable a condamné les plus faibles et les plus incapables à disparaître. C’est par cette sélection continuée pendant le cours des siècles que se sont perfectionnées les espèces animales, et c’est aussi par elle que s’est lentement periectionnée notre espèce.

Cette perpétuité de la lutte pour l’existence, et la sélection des plus aptes qui en est résultée à chaque génération, a toujours obligé les peuples comme les individus à ne jamais s’arrêter dans leur marche en avant, sous peine d’être dépassés et foulés aux pieds par des compétiteurs ardents. Elle est le facteur le plus énergique du progrès, facteur tout-puissant, dont l’influence ne peut que grandir encore à mesure que les différences s’accentueront entre

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les races et entre les classes, que la supériorité des unes grandira et que se montrera davantage l’infériorité des autres.

Elle a donc eu une incontestable utilité, cette loi de la lutte pour l’existence, loi nécessaire, mais terrible. Elle est tout à la fois clairvoyante et aveugle, bienfaisante et cruelle. Nous pouvons la maudire, mais ne pourrons l’éluder jamais. Partout où elle s’est ralentie, les progrès se sont ralentis également. Ce qui a fait la grandeur de Rome, ce sont les guerres incessantes qu’elle eut à soutenir dès sa naissance contre ses voisins. Ces guerres lui donnèrent l’unité, l’énergie, la discipline, le culte de la patrie, en un mot, toutes lés qualités militaires qui devaient en faire la maîtresse du monde. Lorsqu’elle eut vaincu l’Italie, ses goûts belliqueux s’étaient trop développés pour qu’elle s’arrêtât, et elle avait peu à peu conquis une force morale non moins redoutable que sa puissance matérielle. Elle s’en alla donc à la conquête du monde et atteignit une formidable grandeur. Mais dès qu’elle n’eut plus d’adversaires, dès que la lutte cessa pour elle, sa décadence commença. Elle s’endormit dans son repos, et son immense empire, faute d’avoir un rival, fut condamné à la déchéance, puis à la mort.

Tous les peuples pour qui des frontières naturelles, puissantes, un climat heureux, l’abondance des aliments, ont plus ou moins supprimé la lutte pour l’existence, sont demeurés sans un état de civilisation inférieure. Tels sont les Chinois, dont l’immense empire n’a connu pendant longtemps ni ennemis, ni rivaux. Tels sont surtout, et très bas sur l’échelle des races, les peuples de l’Océanie, dont chacun, isolé dans une petite île, favorisé par un climat fortuné, n’a jamais eu aucun effort à accomplir et est resté pour cette raison enfoncé dans la sauvagerie tout à fait primitive.

La lutte pour l’existence nous apparaît donc dans l’histoire de l’humanité comme incessante, inéluctable, éternelle, et, si dure qu’elle puisse paraître, comme féconde en résultats utiles. Sa forme la plus apparente, la plus naturelle et la plus ancienne, c’est la guerre. C’est seulement sous cette forme qu’elle se manifesta dans les sociétés antiques, alors que le monde barbare était bien grand et le monde civilisé bien petit. Pour que les compétitions industrielles et commerciales naquissent, il fallait que le commerce et l’industrie se fussent développés.

Tant de siècles de luttes perpétuelles à main armée n’ont fait que développer chez l’homme ses instincts naturels de férocité primitive. Le vernis brillant des civilisations modernes les dissimule quelquefois, mais ce vernis est peu solide et il éclate facilement. Nos

FIG 103, 104 ET 105. — SOLDATS ÉGYPTIENS DE DIFFÉRENTS CORPS FAISANT L’EXERCICE.

(Peinture de Thèbes.)

révolutions ont fait commettre dans notre Paris élégant, charitable et raffiné, des actes de froide sauvagerie, aussi affreux que les carnages des temps les plus barbares. La cruauté sans pitié de l’enfant nous révèle le fond de notre nature, à l’âge où nous ne savons pas encore dissimuler nos sentiments. Le goût des combats de taureaux et celui de la chasse témoignent de dispositions invétérées

D’après une photographie.

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