FIG. 106. — THÈBES. VDE PRISE DANS LE RAMESSEUM
L’histoire de ce monument, un des plus célèbres de l’Égypte, est indiquée dans la planche suivante.
que les effroyables guerres des temps modernes ne contribueront pas à restreindre.
Les sentiments de férocité naturelle qui sommeillent toujours au fond de l’homme, prêts à se réveiller à la moindre occasion, sont cependant un peu contre-balancés par les sentiments de charité, de bienveillance et de sympathie, que la civilisation tend à développer de plus en plus. Il faut nous en féliciter quand nous ne faisons que considérer la satisfaction de nos goûts philanthropiques; mais bien des philosophes se sont demandé si le développement de ces sentiments de charité ne prépareraient pas de durs soucis à nos descendants et ne pourraient pas devenir funestes au développement de la civilisation. Certains penseurs font remarquer que la lutte pour l’existence, en opérant une sorte de triage qui ne laisse survivre et se reproduire que les intelligents, les persévérants et les forts, améliore de siècle en siècle notre espèce. La charité moderne prend, suivant eux, le contre-pied de cette loi de la naturd| Ceux qu’elle protège, qu’elle recueille, qu’elle nourrit, ce sont lesf incurables, les idiots, les imprévoyants, les incapables, toutes les non-valeurs de la société. Si elle ne faisait qu’assurer leur inutile existence, il n’y aurait aucune critique à formuler; mais les tristes êtres qu’elle sauve peuvent, grâce à elle, se reproduire, perpétuant et multipliant ainsi les éléments de décadence, de dégradation, d’affaiblissement au sein des nations. Nous ne serions pas aujourd’hui ce que nous sommes, si, dans le passé, les êtres faibles et les races faibles n’avaient disparu devant des êtres forts et des races énergiques qui ont rudement mais puissamment déblayé la route où nous avançons aujourd’hui d’un pas si rapide et si fier.
g 2. INFLUENCE DE L’APTITUDE DES PEUPLES A VARIER
Pour qu’un peuple puisse progresser, il faut d’abord qu’il puisse se transformer. Il ne s’élève progressivement sur l’échelle de la civilisation qu’à la condition d’acquérir graduellement des qualités nouvelles et, par conséquent, de varier.
ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
Mais si la variabilité est l’essence même du progrès, la stabilité ne lui est pas moins nécessaire. Pour arriver à sortir de la barbarie et à s’élever sur l’échelle de la civilisation un peuple doit d’abord réussir à se plier à des lois fixes. La condition fondamentale du développement de la civilisation d’un peuple est donc double et en apparence contradictoire, puisque ce peuple doit posséder à la fois, dans ses idées, dans ses institutions, dans son caractère, deux qualités aussi contraires que la stabilité et la mobilité.
Un juste équilibre entre ces deux qualités est fort difficile à atteindre. Très peu de peuples ont réussi à le réaliser et surtout à le maintenir. Si à un moment donné la stabilité devient trop grande, le peuple s’arrête, comme la Chine, dans son évolution vers le progrès. Si c’est la mobilité qui est, au contraire, trop développée, il perd toute cohésion et se dissocie bientôt. Cette dernière destinée atteint nécessairement les peuples dont les institutions et le gouvernement changent trop fréquemment.
L’aptitude à varier n’est autre chose que la faculté de s’adapter aux conditions extérieures d’existence. Un individu, comme un peuple, variera d’autant plus que les conditions de son existence changeront davantage, et qu’il sera en relation avec un plus grand nombre d’individus ou de peuples différents.
La vie des hommes primitifs étant, à peu de chose près, partout la même, l’obligation de varier et la naissance de cette aptitude durent se manifester bien lentement et bien tard. Certains peuples sauvages n’ont point éprouvé la nécessité de modifier leur genre de vie depuis des centaines de siècles. Ne s’étant trouvés en rapport qu’avec des sauvages comme eux, rien ne pouvait les induire à varier, et, par suite, à progresser. Leur esprit d’imitation s’appliquant toujours aux mêmes modèles, ils ont fini par être tous semblables les uns aux autres. Un sauvage est absolument pareil, moralement et physiquement, à un autre sauvage de sa tribu. Si l’un fait un geste, il n’est pas rare de voir ce geste reproduit par ses compagnons, comme par une bande de singes.
La nécessité de se soutenir mutuellement et de se défendre, fut Via première cause de la fixité des coutumes chez les communautés antiques. Il fallait agir de concert, si l’on ne voulait être exterminé séparément. Les premiers groupes humains qui purent
établir dans leur sein un peu de discipline, acquirent immédiatement une supériorité immense sur les autres. L’importance évidente de cette discipline rendit très rigoureuses les coutumes au moyen desquelles elle s’était établie. On y attacha bien vite une idée religieuse, et des châtiments sévères empêchèrent de les enfreindre. Peu à peu, des lois nouvelles s’ajoutèrent aux premières. Mais toutes avaient pour objet la sécurité et le bien-être du groupe. Aucune ne s’occupait de l’individu : son existence isolée étant impossible, il semblait tout naturel qu’il fût entièrement sacrifié à l’intérêt général.
Ainsi s’explique la puissance de la coutume et l’influence de l’État dans les sociétés antiques. Leur joug semblait tellement naturel qu’on ne le sentait même plus. La liberté individuelle était alors une chimère à laquelle ne rêvaient pas les esprits les plus avancés.
Ces républiques de la Grèce, que tant de démagogues ont voulu prendre pour modèles dans leurs rêves d’indépendance, enfermaient leurs membres dans un réseau de règlements qui aujourd’hui nous paraîtrait intolérablement dur. Elles n’admettaient ni liberté religieuse — puisque discuter les lois de l’État eût été ébranler la base môme de l’édifice social — ni liberté d’éducation, puisque les enfants étaient élevés par l’État et pour l’État. A Sparte, les citoyens n’avaient même pas le droit de choisir l’heure et le menu de leur repas, qu’ils devaient prendre en commun. Dans toutes les premières civilisations, le novateur était considéré comme l’ennemi, et, s’appelât-il Socrate, il voyait tout le peuple s’élever contre lui et réclamer sa mort.
On comprend aisément d’ailleurs la nécessité d’une organisation semblable chez des nations constamment menacées par des ennemis extérieurs. Elles ne peuvent résister que grâce à cette discipline puissante qui fait de tout un peuple un seul homme. La Grèce périt faute d’avoir pu étendre le joug de coutumes uniformes aux diverses cités qu’elle renfermait.
Un des peuples de l’antiquité qui ont le mieux réussi à maintenir pendant de longs siècles l’équilibre entre la stabilité et la variabilité fut le peuple romain. Toujours en contact par ses conquêtes avec des peuples étrangers, il sut modifier peu à peu ses institutions, sçit par suite des conditions nouvelles où le plaçait un pouvoir plus étendu, soit en s’assimilant ce qu’il trouvait d’utile
ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
dans les contrées dont il se rendait maître. Mais la période de conquêtes et de changements progressifs ne s’ouvrit pour lui qu après un temps fort long, passé à constituer solidement son gouvernement et ses lois. L’aptitude à varier ne se développa donc dans Rome qu’après que ses institutions eurent acquis une stabilité très grande. Les deux qualités se contre-balancèrent pendant deux ou trois
D apres une photographie.
FIG. 107. — THÉBES. VUE D’ENSEMBLE DU RAMESSEUM.
Le Ramesseum, ou palais de Memnon, fut un des plus célèbres monuments de l’antiquité. 11 a été longuement décrit par Diodore, sous le nom de tombeau d’Osvmandias. Il fut édifie par Sésostris pour les cérémonies du culte qui serait consacré à sa mémoire après sa mort. On y voit, couchés sur le sol, les débris d’une statue colossale de ce roi, en granit rose, de 17 mètres de hauteur et du poids de 120,000 kilogrammes. Elle était taillée dans un seul bloc de granit; c’est celle que Diodore décrivait comme la plus grande statue de l'Égypte. Sur les parois du temple est gravée la bataille de Ramsès contre les Khétas, qui fait le sujet du poème historique de Pentaour, une des plus intéressantes productions de la littérature égyptienne.
siècles, qui furent les plus beaux et les plus prospères que jamais peuple ait connus.
Dans les temps modernes, où les conditions d'existence se trouvent si brusquement transformées par les découvertes de la science et de l’industrie, par la marche rapide des idées et les rapprochements subits entre civilisations très différentes, on rencontre rarement un équilibre si favorable. La variabilité domine et amène
des révolutions, de plus en plus fréquentes au sein de notre vieux monde.
Le seul peuple qui, en Europe, ait su combiner la stabilité avec l’aptitude à varier au même degré que les Romains, c’est le peuple anglais. Lui seul améliore depuis des siècles ses institutions d’une façon régulière et presque sans secousse. C’est surtout à ce sage équilibre entre la variabilité et la fixité qu’il doit son imposante puissance.
Ainsi donc le problème pour une nation consiste à posséder des coutumes à la fois assez rigides pour ne pouvoir aisément changer, et assez élastiques pour pouvoir lentement se transformer. L’histoire est jonchée des débris de peuples qui ont péri pour n’avoir pu résoudre ce difficile problème.
L'influence dont se dégagent le moins aisément les peuples enfermés dans le lien de la coutume — lien tout-puissant, parce qu’il est implanté dans les âmes — est celle de leur milieu. La tyrannie du milieu s’exerce jusque sur les génies les plus personnels. Non seulement les productions d’art et de science écloses chez un peuple portent l’empreinte de l’esprit national, mais encore la marque spéciale de l’époque où elles sont nées. Philosophes, artistes, écrivains, poètes, ne font que traduire, chacun dans leur langage spécial, les pensées, les préjugés, les croyances de leur race et de leur temps. C’est môme précisément pour cette raison que leurs œuvres sont si utiles à connaître pour la reconstitution d’une civilisation. L’originalité, c’est-à-dire l’aptitude à se différencier des personnes avec lesquelles on vit et à dédaigner le joug de l’opinion, est le don le plus exceptionnel, et généralement cette originalité est beaucoup plus apparente que réelle. Le penseur qui devance trop ses contemporains n’a d’ailleurs aucune chance d’être écouté de son vivant. La destinée naturelle du novateur est d’être plus ou moins martyr. Des vérités aujourd’hui banales, telle que celle que défendit Galilée sur le mouvement de la terre, ne pouvaient que susciter un sentiment de réprobation universelle quand elles furent énoncées. Chaque époque ne peut supporter qu’une certaine dose de vérités. Il n’est donné qu’au temps de pouvoir transformer les idées et les croyances. Il a toujours été impossible de rien édifier de durable sans lui.
ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
Les brèves considérations contenues dans les pages qui précèdent suffisent à montrer combien sont éloignés de la civilisation les peuples inférieurs enfermés depuis des siècles dans un réseau de coutumes invariables devenues trop puissantes pour pouvoir être changées, et, d’un autre côté, combien sont près de leur chute les nations auxquelles les circonstances ont fait perdre toute stabilité en les lançant dans la voie des changements peu durables et violents. Notre esquisse aura été suffisante si elle a mis en évidence que la stabilité et la variabilité sont deux des plus énergiques facteurs de la naissance des civilisations, de leurs progrès et de leur décadence.
g 3. — INFLUENCE DES ILLUSIONS ET DES CROYANCES
Les peuples, de même que les individus, consacrent la plus grande partie de leur existence à la poursuite d’un idéal. Réalisable ici-bas pour les uns, dans une vie future pour les autres, le rêve de félicité que tous poursuivent est un puissant facteur de l’évolution des civilisations. Il soutient l’homme dans son pénible labeur et l’empêche de trop sentir les duretés du sort. Chacun de nous se console, parce qu’il regarde en avant et compte sur le lendemain pour lui apporter, soit la richesse, soit la gloire, soit la lumière de la vérité, soit un des bonheurs que nous poursuivons tous, de l’enfance à la vieillesse. Chacun va devant soi les mains étendues pour saisir son fantôme, toujours prêt à le toucher sans jamais l’atteindre, jusqu’à ce qu’il trébuche dans le gouffre du tombeau.
Cette aspiration universelle, dont la psychologie s’ efforce, d’analyser l’essence et l’impérissable obstination, est, en dernière analyse, le levier du monde. C’est elle qui se trouve à la base de tout l’édifice de progrès qu’élève depuis tant de siècles la laborieuse humanité — Babel audacieuse, qui porte son Iront toujours plus haut, par-dessus les régions de la foudre céleste et les nuées menaçantes.
Depuis les débuts du monde, c’est pour son idéal, sublime ou grossier, belliqueux ou pacifique, fugitif toujours, que l’homme
vit, lutte et meurt. L’histoire n’est guère que le récit des efforts accomplis par lui pour atteindre un idéal, l’adorer, puis le détruire. Pour défendre les plus chimériques croyances, des fleuves de sang ont inondé le monde, des empires gigantesques ont été détruits ou fondés.
Durant les premiers âges, l’idéal des peuples consistait dans la prospérité matérielle; plus tard, dans la grandeur et dans la gloire de la communauté, cité ou patrie. Le découragement de
FIG. 108 A 111. — EXERCICES DE L'ARC, DE LA HACHE, DE LA MASSUE ET DE LA PIQUE CHEZ LES ÉGYPTIENS.
(Peinture d’une tombe de Béni-Hassan.)
l’univers sous la tyrannie romaine, et la menace des barbares, fit rejeter cet idéal dans la vie future, et le christianisme n’en promit l’accomplissement qu’au ciel. Aujourd’hui, on en cherche la réalisation dans le perfectionnement futur de l’humanité, on la place entre les deux termes déjà adoptés, à la fois hors de la portée de chacun, mais pouvant être atteinte par tous, dès ce monde, et dans un avenir lointain.
C’est seulement d’ailleurs par leurs très grandes lignes qu’on peut grouper ainsi les divers idéàls qui ont été successivement les buts poursuivis par l’homme.