FIG. 127. — THÈBES. LES OBÉLISQUES DE LA REINE HATASOU, A KARNAK
Un seul de ces obélisques est encore debout, l’autre est renversé; la grosseur exagérée de celui-ci n’est qu’un effet de perspective. J.'obélisque debout a 33 mètres de hauteur (un tiers de plus que celui de la place de la Concorde). C’est le plus grand «les obélisques connus. L'inscription qui le recouvre indique qu’il n’a nécessité que sept mois de travail.il fut édifié par la reine Ilatasou, tille de Thoutmès I” de la xvme dynastie, au XVIIe siècle avant notre ère. On croit qu’il était entièrement doré.
Le dernier roi de la troisième dynastie, Snéfrou, fut déjà un prince de valeur. Il passa l’isthme de Suez et alla installer au mont Sinaï ces colonies minières, qui y exploitaient le cuivre et la turquoise, et furent de tous temps une source de richesse pour l’Égypte. Mais la renommée de Snéfrou s’efface devant celle de ses successeurs Khéops, Khéphren et Mykérinus, de la quatrième dynastie. Leurs noms ne cesseront pas d’étre familiers tant qu’il y aura des lèvres humaines pour les prononcer. Ce sont eux qui ont construit les trois grandes Pyramides du plateau de Gizeh. Nous décrirons dans un autre chapitre ces œuvres colossales, moins extraordinaires peut-être par l’effet extérieur qu’elles produisent que par leur structure intérieure, par la science architecturale incomparable dont elles témoignent, en présentant encore intacts leurs chambres et leurs passages dont les plafonds n’ont pas fléchi sous le poids séculaire de. millions de kilogrammes. Ces monuments gigantesques devaient représenter éternellement à la fois le néant et la gloire de ceux qui les édifièrent, car ils étaient faits pour leur servir de tombeau. Jamais effort plus énergique et plus obstiné ne fut tenté par un être éphémère contre le temps qui l’emporte et l’oubli qui l’engloutit. Grâce à leurs prodigieux travaux, les grands rois de la quatrième dynastie égyptienne ont gravé sur la face de la terre un souvenir qu’elle portera jusqu’à ce qu’elle s’anéantisse. En vain la destinée a brisé leurs statues et dispersé leurs cendres. Ce sont leurs noms, et leurs noms seuls que les grandes Pyramides proclament dans la tristesse infinie du désert. Là où le voyageur s’arrête, ému et étonné du sentiment de sa petitesse, les fantômes de Khéops, de Khéphren ét de Mykérinus se dressent majestueux et immobiles sur leurs formidables piédestaux.
Et une quatrième ombre, gracieuse et douce, erre aussi autour des étonnantes montagnes de pierre. C’est celle de cette reine Nitokris, qui, plusieurs siècles plus tard, fit achever la pyramide de Mykérinus, la fit recouvrir d’un coûteux revêtement de syénite, et voulut y reposer elle-même dans un sarcophage de basalte bleu, au-dessus de la chambre du pieux roi, le seul des trois grands constructeurs dont le peuple eût respecté le pompeux repos.
Nitokris appartenait à la sixième dynastie. C’est elle qui termine
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
la série des glorieux souverains et qui voit clore la période brillante de l’Ancien Empire. Depuis Khéops et Khéphren, l’Égypte, arrivée à son point culminant, non seulement pour les arts, les sciences, mais pour la prospérité générale, n’avait pu monter davantage, mais du moins elle n’était pas descendue. Le rôle des rois de la cinquième et de la sixième dynastie avait consisté à maintenir l’œuvre grandiose de leurs prédécesseurs.
Sous l’un d’eux, un grand fonctionnaire prenait le titre de gouverneur de la maison des livres, ce qui nous montre l’existence de bibliothèques et l’importance qu’on y attachait. Le Papyrus Prisse, surnommé le plus ancien livre du monde, nous présente, mêlés à.des écrits postérieurs, des fragments des ouvrages philosophiques et scientifiques de cette époque reculée.
Au point de vue militaire, les rois des grandes dynasties de l’Ancien Empire ne laissèrent pas de se distinguer, comme ils se distinguaient déjà au point de vue littéraire et artistique.. Papi Ier, second roi de la sixième dynastie, soumit l’Éthiopie, la Nubie, et vainquit les nomades de Syrie. Son ministre Ouna, qui le seconda puissamment, nous a laissé le récit de ses travaux et de ceux de son maître.
• Vers cette époque, Memphis, qu’avaient embellie les souverains de la quatrième dynastie, et qui avait alors brillé de tout son éclat, commença à décliner et se vit préférer le séjour d’Abvdos. L’activité des Pharaons ne s’enferma toutefois pas dans leur capitale. L’Égypte entière se couvrait de monuments, et le roi Menrerâ fît graver son image jusqu’à la première cataracte. Le règne séculaire de Nowerkarâ, et enfin la régence de Nitokris terminèrent une époque de splendeur et de prospérité ininterrompue, qui avait duré près de 800 ans.
La charmante princesse, « la belle aux joues de roses », devint l’héroïne de bien des légendes. Pour venger son frère, et époux, mort assassiné, « elle fit bâtir, dit Hérodote, une immense salle souterraine; puis, sous prétexte de l’inaugurer, mais en réalité dans une tout autre intention, elle invita à un grand repas, et reçut dans cette salle bon nombre d’Égyptiens, de ceux qu’elle savait avoir été surtout les instigateurs du crime. Pendant le repas, elle fit entrer les eaux du Nil dans la salle par un canal qu’elle avait tenu caché.
Elle se jeta ensuite dans une grande salle remplie de cendres, afin d’éviter le châtiment. »
On crut longtemps en Égypte que l’ombre de cette héroïque, intelligente et gracieuse reine, flottait autour de la pyramide de Mvkérinus, dans laquelle elle fut ensevelie, et que sa vague et ravissante image affolait d’amour l’imprudent voyageur qui s’arrêtait à la contempler. Quoi qu’il en soit, le doux spectre, s’il ne se montre pas réellement autour de l’immense tombeau, nous apparaît dans l’histoire comme fermant la période brillante de l’Ancien Empire, et comme suspendu au-dessus d’un espace béant et sombre de cinq siècles, duquel rien ne surgit et dont tous les échos sont muets. C’est la seule importante lacune de toute l’histoire d’Égypte. Quatre dynasties la remplirent sans laisser d’œuvres qui les fissent revivre pour nous, et lorsqu’enfïn la lumière se montre de nouveau, le Moyen Empire est établi, la capitale de l’Égvpte est changée et tout est transformé dans la vallée du Nil.