FIG. 136. — THÉBES. LA VALLÉE DES TOMBEAUX
On trouvera sur la figure suivante une vue de cotte vallée prise d’un autre point et exécutée directement d’après un cliché photographique.
Sous le fils de cet illustre despote, Ménephtah ou Aménophis, la débâcle commença. Une invasion redoutable, venue encore une fois par la Libye, faillit pénétrer jusqu’au cœur du Delta. Elle fut repoussée pourtant, mais à l’intérieur la discorde et le désordre pénétrèrent partout. Les hauts fonctionnaires se rendirent indépendants; quelques-uns tentèrent de prendre le titre de rois. En Égypte, aussitôt que le pouvoir central faiblissait, chaque nome essayait de former un petit État à part; un grand nombre de dynasties collatérales s’élevaient; la désagrégation était générale et immédiate. C’est sous le règne de Ménephtah ou Aménophis que la tradition la plus accréditée place l’Exode des Hébreux sous la conduite de Moïse. Au milieu d’une pareille anarchie, une bande d’esclaves pouvait quitter sans trop être inquiétée la terre de servitude.
De nombreuses compétitions rivales sortit la vingtième dynastie qui allait donner à l’Égypte son dernier grand Pharaon. Ramsès III, par ses victoires sur les Libyens envahisseurs et sur les Syriens rebelles^ par ses constructions, par l’essor qu’il rendit à l’industrie et au commerce, releva et maintint l’Égypte dans la situation brillante qu’elle avait connue sous la dix-neuvième dynastie. Mais ce fut le dernier éclair d’une civilisation agonisante. L’Empire, fils du Nil, avait maintenant quatre mille ans d’histoire; il était entouré de populations jeunes et remuantes, qui, malgré ses efforts de résistance, le pénétraient peu à peu, et il portait en lui les germes de décadence et de vieillesse qui rendaient facile l’audace de l’étranger.
Les influences sémitiques, libyennes, éthiopiennes et grecques l’envahissaient peu à peu. Elles se faisaient sentir partout et jusque dans la langue. L’œuvre de déchéance s’accomplissait lentement et d’une façon toute pacifique. La vingtième dynastie, en dehors de Ramsès III, n’a pas d’histoire.
Lorsqu’elle s’éteint, on voit l’empire divisé en deux. Un grandprêtre d’Ammon, Her-hor, a pris dans la Haute-Égypte le titre de roi, et ses descendants s’efforcent de garder le pouvoir, tandis qu’une vingt et unième dynastie, établie dans le Delta, leur dispute la Basse-Égypte. Thèbes, jusque-là maîtresse altière de la vallée du Nil, devient la capitale de l’autorité religieuse. Mais la race des grands-prêtres d’Ammon ne réussit pas dans sa tentative d’usurpation. Elle se retire en Éthiopie et y fonde un royaume ayant
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
Napata pour capitale et qu’elle arrache à l’unité de l’Égypte. La vingt-deuxième dynastie, qui s’est élevée dans le Delta, y demeure; elle y élève et y agrandit de nouvelles villes : Tanis, Bubaste, Saïs. Thèbes est définitivement abandonnée. L’œuvre de sa lente destruction commence; mais le temps ne fera qu’ajouter à sa splendeur le mystère du silence et de la ruine, et ses restes grandioses excitent encore aujourd’hui la curiosité passionnée de l’historien et du voyageur.
Le chef de la vingt-deuxième dynastie, Sheshonk, était Syrien d’origine. Avec lui, l’influence sémite s’accentue encore dans le Delta. C’est à peine s’il se cache pour célébrer le culte des divinités syriennes. C’est lui que la Bible appelle Sésac. Après le schisme des tribus d’Israël, il fît une expédition heureuse en Palestine, et rapporta de Jérusalem les trésors qu’y avait entassés Salomon. Après lui aucun roi d’Égypte ne revendiqua l’ancienne suprématie sur les provinces que baignent le Jourdain et l’Oronte. L’isthme de Suez redevint la frontière de l’empire.
Les quatre ou cinq siècles suivants sont pour l’Égypte des siècles de guerres civiles et de lente décroissance. Deux ou trois dynasties se succèdent dans le Delta, n’ayant guère de royal que le nom, car les chefs de nomes ont chacun autant de pouvoir dans leurs gouvernements respectifs, et plusieurs arborent môme les insignes de la royauté. A chaque instant, l’étranger est appelé pour prêter secours dans les mille rivalités qui s’élèvent : l’Éthiopien, le Libyen, l’Assyrien lui-même s’habituent à remonter et à descendre en armes le cours du Nil, le fleuve sacré, dont jadis aucun impur ne pouvait approcher sans perdre la vie.
Une dynastie plus énergique que les autres, la vingt-quatrième, originaire de Sais, réunit un moment de nouveau toute l’ancienne Égypte sous son autorité. L’un de ses rois, Tawnekht, s’empara de toutes les forteresses, vraies bastilles féodales, où se retranchaient les petits chefs indépendants. Mais lorsqu’il eut atteint victorieusement la première cataracte, il se trouva face à face avec un royaume qui peu à peu avait grandi et qui représentait pour lui un rival sérieux. C’était le royaume de Napata, autrefois fondé par les descendants du grand-prêtre Her-Hor.
Un prince nommé Piankhi en était alors le maître. S’appuyant
sur des chefs dépossédés, il descendit le Nil et ouvrit la lutte avec le roi saïte. Après des péripéties diverses, dont la prise de Memphis par l’armée éthiopienne fut une des plus importantes, Tawnekht se vit définitivement battu et réduit au gouvernement de sa ville de Sais. Piankhi fut reconnu roi de toute la vallée du Nil. L’unité égyptienne était encore une fois rétablie, mais au profit d’une dynastie éthiopienne. Napata l’emportait sur les glorieuses capitales de la brillante civilisation, sur Thèbes, sur Abydos, sur Memphis. L’Égypte devenait une province du Soudan.
Ce triomphe pourtant n’était pas définitif. Un fils de Tawnekht, le Bokkoris des Grecs, réussit, après la mort de Piankhi, à chasser les Éthiopiens. Il eut un règne glorieux et heureux de sept années, qui, si court qu’il fût, laissa un souvenir reconnaissant dans la mémoire des Égyptiens. Mais, attaqué par un nouveau roi de Napata, Shabak (Sabacon), il fut vainqu, pris dans Sais et brûlé vif. L’Éthiopie l’emportait encore et imposait enfin à l’Égypte une dynastie, la vingt-cinquième, tirée tout entière de son sein. Un de ses rois, Tahraka, est cité parmi ceux qui ont complété à Thèbes le grand temple de Karnak.
Mais les Éthiopiens furent définitivement repoussés, et l’Éthiopie devint un royaume entièrement séparé de l’Égypte qu’elle égalait d’ailleurs par son étendue. Elle forma une grande monarchie théocratique, qui eut d’abord pour capitale Napata, aujourd’hui Gebel Barkal, près de la quatrième cataracte. Cette ville fut détruite vingtcinq ans avant notre ère par une expédition romaine.
Napata fut remplacée comme capitale de l’Éthiopie par Méroé, située beaucoup plus haut sur le Nil, entre Berber et Khartoum. C’est en raison du nom de cette capitale que les Romains désignaient l’Éthiopie sous le nom de royaume de Méroé. 11 resta indépendant jusqu’aux invasions arabes du Ier siècle de notre ère.
Nous n’avons pas à nous occuper de l’Éthiopie dans cet ouvrage. Les seuls monuments importants qu’elle nous a laissés se voient dans les ruines de Napata et de Méroé. Ce sont surtout des pyramides et des bas-reliefs. Ils suffiraient à montrer que la civilisation de l’Éthiopie fut celle de l’Égypte, mais descendue à un niveau inférieur. Ces bas-reliefs sont une des meilleures preuves qu’on puisse citer, qu’un peuple n’adopte pas la civilisation d’un autre
Gustave Le Bon
Celle porte monumentale, dont la construction remonte seuleiiienl au règne delHolémée K vergé le ( 1 1 1* siècle avant notre ère) se trouve devant l'avenue des Sphinx qui conduit au Irniplc de Karnak. Sa hauteur atteint presque celle d'une maison à cinq étages. C’est une des parties les plus récentes de ce temple gigantesque dont la construction lut commencée il y a environ 5 000 ans.
THÉBES.
Propylône du grand temple de Karnak.
LA CIVILISATION EGYPTIENNE
sans la transformer. L’Éthiopie avait accepté les dieux, les monuments et les arts de l'Égypte; elle écrivait sa langue avec les hiéroglyphes égyptiens; mais elle resta toujours demi-barbare, et on ne peut comparer ses tentatives de civilisation qu’à celles des envahisseurs du vieux monde gréco-romain s’évertuant à copier