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LES CROYANCES RELIGIEUSES DE L’ÉGYPTE

§ 1er. - — ÉVOLUTION DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

Ce n’est pas chez les égyptologues qu’il faudrait chercher, dans l’exposé des institutions, des coutumes, des croyances de l’Égypte, les preuves de ces lois générales de l’évolution historique, à l’étude desquelles nous avons consacré la première partie de cet ouvrage. Qu’il s’agisse d’art, de religion, d’institutions politiques ou sociales, il semble pour eux que pendant cinq mille ans la civilisation de l’Égypte n’ait pas changé. A lire les livres publiés sur elle, on pourrait croire que, semblable à Minerve s’échappant tout armée du cerveau de Jupiter, elle soit sortie entièrement civilisée du néant, et qu’après cinq mille ans d’histoire elle y soit brusquement rentrée.

Il n’est pas nécessaire d’avoir déchiffré péniblement des papyrus pour être certain que les choses n’ont pu se passer ainsi. Le lecteur, bien pénétré de cette notion importante du développement progressif des choses, qui est une loi fondamentale de la nature, et sur laquelle nous avons d’autant plus insisté qu’elle est généralement fort méconnue des historiens, doit déjà pressentir à quel point cette idée de la prétendue immutabilité de l’Égypte est erronée. Vivre c’est changer : l’Égypte a vécu pendant 5000 ans; pendant 5000 ans elle a donc changé. Écrire son histoire en mélangeant des textes, des monuments, des institutions, séparés par des milliers d’années, c’est se condamner à bâtir une œuvré bien éphémère et dont l’avenir aura bientôt fait justice. Aujourd’hui, les égyptologues agissent à l’égard de la terre des Pharaons comme le fera peut-être dans cinq ou six mille ans l’historien de l’avenir qui, ayant découvert dans les ruines de notre grande capitale quelques livres et

monuments échappés à la destruction inévitable qui menace toutes les œuvres de l’homme, écrira une histoire de la civilisation française en réunissant dans les mêmes chapitres les institutions et les croyances de l’époque romaine, du moyen âge et des temps actuels. Jupiter et Vénus y figureront à côté des saints du moyen âge; l’esclavage y sera contemporain des principes de la Révolution. Si les lois de l’évolution historique ne sont pas mieux comprises alors qu’elles ne le sont de nos égyptologues modernes, on pourra lire de graves mémoires destinés à rechercher si Jules César utilisait les chemins de fer dans ses combinaisons stratégiques, et si Minerve ne pourrait pas être identifiée avec nos statues de la Liberté.

Il ne faudrait pas considérer de tels anachronismes comme trop invraisemblables; ils ne le seraient pas plus que ceux que professent la plupart des égyptologues sur le monothéisme primitif des Égyptiens. Il suffit d’un esprit un peu philosophique et de quelques promenades à travers les monuments de l’Égypte pour être bien fixé sur l’énormité de pareilles erreurs; mais les thèses préconçues empêchent toujours de voir les choses les plus simples; et c’est ainsi que dans la première édition de son livre sur l’histoire ancienne des peuples de l’Orient, publiée il y a dix ans, un égyptologue éminent, M. Maspéro, professeur au Collège de France, écrivait, à propos de la religion des anciens Égyptiens, les lignes suivantes conformes, d’ailleurs, aux idées enseignées encore par la plupart des historiens de profession :

« Le dieu des Égyptiens était un être unique, parfait, doué d’une science et d’une intelligence certaines, incompréhensible à ce point qu’on ne peut dire en quoi il est incompréhensible. Il est le « un unique, celui qui existe « par essence, le seul qui vive en substance, le seul générateur dans le ciel et « sur la terre qui ne soit pas engendré; le père des pères, la mère des mères.» Toujours égal, toujours immuable dans son immuable perfection, toujours présent au passé comme à l’avenir, il remplit l’univers sans qu’imagé au monde puisse donner même une faible idée de son immensité; on le sent partout, on ne le saisit nulle part. »

A force d’étudier les monuments des Égyptiens, M. Maspéro a fini cependant par apercevoir ce qui apparaît immédiatement à tout observateur non prévenu, et, dix ans plus tard, le monothéisme primitif des anciens Égyptiens est devenu pour lui un polythéisme parfait. Nous lisons, en effet, dans une nouvelle édition du même

LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE

ouvrage, publiée récemment : « Les monuments nous montrent que, dès les temps des premières dynasties, les nomes avaient chacun leurs dieux spéciaux... les divinités se répartissaient en trois groupes d’origine différente : les dieux des morts, les dieux des éléments, les dieux solaires. »

Quant au passage cité plus haut sur le monothéisme primitif, l’auteur l’utilise encore, mais à la fin de son histoire d’Égypte. Le monothéisme, qu’il considérait d’abord comme contemporain des Pyramides, n’apparaît plus qu’à l’époque de la xxe dynastie, c’està-dire quelques milliers d’années plus tard. Il faut espérer que, dans une prochaine édition, le monothéisme qui, de primitif est devenu final, — ce qui fait disparaître Pénormité de l’anachronisme — s’évanouira complètement.

C’est qu’en effet, ce prétendu monothéisme, la vieille Égypte ne l’a connu à aucune période de son histoire : les bas-reliefs et les peintures de ses temples et de ses monuments le prouveut surabondamment. Le développement des croyances religieuses de l’Égypte fut identique, dans ses grandes lignes, à celui dont nous avons tracé l’histoire dans un autre chapitre de cet ouvrage, et qu’on retrouve, d’ailleurs, chez tous les peuples. On pourra torturer indéfiniment le Livre des Morts et tous les papyrus, sans y trouver rien qui puisse indiquer l’existence d’un monothéisme réel. Sans doute chaque ville réclame tour à tour la suprématie pour ses dieux, et, de même que dans les livres de l’Inde, la divinité dont on parle dans un passage est toujours la première, mais seulement dans le passage où l’on en parle. L’Égypte a connu l’unité politique, mais de dieu national unique, elle n’en connut jamais.

En supposant — ce qui n’a pas été d’ailleurs démontré jusqu’ici — que quelques esprits supérieurs soient arrivés sous les dernières dynasties à supposer que les dieux, dont les temples sont pleins, n’étaient que les manifestations diverses d’un seul dieu, leurs spéculations n’eurent jamais la moindre influence sur les croyances générales, et l’iiistorien n’a pas, par conséquent, à s’en occuper. Ce qui constitue une religion, ce sont les doctrines enseignées par les prêtres, acceptées par la foule, et non les théories que peuvent se forger, au fond de leur cabinet, quelques rêveurs. Il y eut sans doute des libres-penseurs au moyen âge, mais personne ne soutiendrait

que leurs convictions secrètes aient pu constituer à cette époque une religion.

Pendant cinq mille ans, les croyances de l’Égypte s’ajoutent et se

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