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COMMENT ELLE PROCEDE DE LA MÊME INSPIRATION QUE L’ARCHITECTURE

Avant d’entrer dans le détail des. principales productions littéraires de l’Égypte, nous dirons d’abord quelques mots de leur

Cette évolution n’eut d’ailleurs rien de progressif. Loin de se perfectionner avec le temps, la littérature égyptienne ne fit en vieillissant que s’éloigner du naturel et de la simplicité. L’amour des livres en Égypte fut, dans son excès, l’obstacle même à toute pro-

tflG. 209. — Cette gravure est une réduction du frontispice du splendide ouvrage « Description de l’Égypte « publié par une commission de savants français à la suite de l’expédition d’Egypte. Ce livre dont l’exécution complète a demandé près de 30 années de travail a été une véritable révélation et doit être considéré comme l'origine de tous les travaux publiés ensuite sur l’Égypte. Au point de vue des reproductions et des restitutions de monuments, il n’a jamais été égalé. Le dernier volume a paru en 1828. L’ouvrage se vendait 4,000 francs l’exemplaire et comprenait 22 vol. in-f° dont 12 de planches.

duction impulsive et spontanée. La littérature n’y fut guère qu’un métier et un moyen de parvenir. Le scribe y devint de plus en plus un ingénieux assembleur de mots, mais non pas un véritable écrivain, non pas un chercheur et un créateur d’idées, un évocateur d’impressions et de sentiments. Les plus beaux passages peut-être, de toute la littérature égyptienne, ce sont les vieux fragments que nous a légués l’Ancien Empire, et qui, du moins, ont pour eux la candeur de la pensée et la naïveté de l’expression. Plus on avance dans l’histoire et l’on se rapproche de notre ère, plus le style devient alambiqué, plus les idées se compliquent, et plus se dégage de l'œuvre écrite de l’Égypte une impression — qu’il est impossible de n’en pas garder plus ou moins — de désespérante froideur. Pas une ligne en elle ne nous touche, ne nous émeut. C’est l’interminable et pitoyable griffonnage d’un peuple d’écoliers et de vulgaires bureaucrates s’appliquant à refaire durant des milliers d’années le même exercice de rhétorique.

Quelle différence entre ces pages glacées qui ne remuent rien au fond de nos entrailles et les beaux cris de passion que nous trouvons dans les Védas ou dans certains hymnes hébraïques ! Dans les livres de l’Égypte, on ne voit jamais apparaître ni la souffrance, ni l’amour. L’Égyptien semble n’avoir pas connu ces deux sentiments, qui font véritablement de l’homme un être vivant et vibrant, qui sont les principaux stimulants du génie littéraire, et qui lorsqu’ils parlent sincèrement, fût-ce par un mot, éveillent des échos frémissants dans l’âme des générations les plus lointaines.

L’Égyptien a peu souffert. Sous son climat délicieux, toujours égal, avec son Nil qui fournissait amplement à ses laibles besoins, il n’a pas connu les angoisses des privations et des douleurs physiques. S’il a éprouvé la calme mélancolie des plaines brillantes et brûlantes, il a toujours ignoré le rêve sombre qui naît près des océans sauvages, dans les crépuscules blafards et sous des cieux tourmentés. 11 n’a jamais goûté l’amertume affreuse des séparations éternelles, puisque, pour lui, la mort n’existait pas. A ses yeux, le tombeau, c'est la « Bonne Demeure »; le cimetière « la ville éternelle » ; Osiris, dieu de la mort, « le divin maître du silence ». Il n’a pas de terme pour exprimer l’anéantissement, auquel il ne croit pas. Un papyrus nous raconte qu'un mari, se croyant tourmenté avec

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intention par l’ombre de sa femme, écrit à celle-ci, bien, qu’elle soit morte, lui fait des menaces, déclare que cette lettre servira de pièce à conviction devant le tribunal d’Osiris, puis il va lire son épitre dans la tombe de la malicieuse défunte et la suspend au cou de la momie, persuadé que la morte en sera fort impressionnée.

L’Égyptien n’a pas souffert non plus de l’oppression ni de la tyrannie. 11 se plaisait à obéir, vénérait son Pharaon comme un dieu et le chérissait comme un père. La nature était clémente et souriante pour lui. Jamais elle ne le troubla par l’effroi de ses caprices sauvages; jamais il ne vit autour de lui ses fils se tordre dans l’étreinte de la famine; jamais il ne vit ses moissons ruinées en une heure par la féroce mitraille de la grêle, ni sa frêle maison emportée par l’eau bouillonnante d’un cyclone.

Aussi ne trouve-t-on pas dans ses hymnes les plus enthousiastes l’ardente prière de l’Aryen, riverain de FIndus, suppliant ses dieux d’écarter de lui la dévorante sécheresse, et de lui amener les vaches célestes, les nuages abondants en pluie. On ne trouve jamais chez lui d’éloquentes supplications comme celles dont les Védas sont pleins. Celle-ci, par exemple :

« Ouvre pour nous, ô Indra! le pâturage des vaches célestes ; accorde-nous l’opulence, ô toi qui portes la foudre. »

« Le ciel et la terre ne peuvent contenir le dieu qui donne la mort à ses ennemis. Fais descendre en vainqueur les ondes qui répandent le bonheur, et envoie-nous les vaches célestes. »

« Toi qui as une oreille ouverte à la prière, écoute notre invocation, accueille nos hymnes; Indra, rapproche-toi de nous pour écouter les vœux que t’adresse, de concert avec moi. un père de famille. »

« Nous connaissons ton extrême générosité; nous savons que tu entends notre voix suppliante; nous implorons le secours du plus libéral des dieux, qui se manifeste par mille bienfaits. »

L’Égyptien n’a pas non pins de ces explosions de reconnaissance comme celle-ci, également extraite des Védas :

« Les sages éclairés élèvent leur voix en l’honneur de ce dieu pur qui lance de tous côtés ses mille torrents. »

« Rapide et superbe, il apporte le bonheur. »

« La grande et douce libation a été préparée. Une large voie est ouverte à Indra s’il veut visiter la terre du sacrifice. Car Indra est le maître de la pluie. Il est généreux et digne de nos éloges; accompagné des Vaches célestes, il conduit les ondes et se montre prêt à nous secourir. »

L’Égyptien, lui aussi bénit le Nil, qui lui apporte la prospérité, mais comment mettrait-il dans ses invocations un tel sentiment d’angoisse transformé ensuite en une impression si délicieuse de

Chaque tête est accompagnée d’un encadrement, dit cartouche, indiquant en caractères hiéroglyphiques les noms du prince représenté. Les cartouches de rois sont généralement doubles, l’un est le cartouche-prénom, l’autre le cartouche-nom Un de ces cartouches contient le titre de « roi de la Haute et de la Basse-Egypte »; l'autre le titre de « fils du Soleil, seigneur des Deux-Mondes, etc. » Ce n’est guère que par ces cartoucnes que l'on peut dater les monuments.

Les quatre tètes représentées ci-dessus appartiennent à des princes des xvm' et xix' dynasties. Le second à droite, au haut de la page, est Thoutmès II. Les deux têtes placées au-dessous représentent Ménephtah, le successeur de Sésostris.

délivrance. Il connaît au juste la date et la marche de l’inondation; jamais elle ne lui a fait défaut ; j amais il n’a passé par de pareilles transes. Aussi de quelle froideur n’est pas son fameux Hymne au Nil, de la xne dynastie, simple énumération de jouissances paisibles

et sûres, qui n’approche pas, même de loin, du brûlant lyrisme des Védas. On peut en juger par l’extrait suivant :

FIG. 214 et 215. — TÈTES DE PHARAONS ÉGYPTIENS PRISES SUR DES MONUMENTS.

Les deux têtes supérieures sont celles d’Aménophis II de la xvhi" dynastie ainsi que l’indiquent les cartouches qui les accompagnent. La tète inférieure représente Aménophis III, le roi qui fît construire les colosses de Memnon. Ses traits révèlent son origine éthiopienne et prouvent que les dessinateurs et les sculpteurs égyptiens tâchaient de copier exactement leur modèle et non pas de l’idéaliser.

« Salut, ô Nil, — ô toi qui t’es manifesté sur cette terre — et qui viens en paix — pour donner la vie à l’Égypte ! Dieu caché, qui amènes les ténèbres au

joui- qu’il te plaît — irrigateur des vergers qu’a créés le soleil — pour donner la vie à tous les bestiaux. — Tu abreuves la Terre en tous lieux, — voie du ciel qui descends — ami des pains, — qui illumines toute demeure. — Seigneur des poissons, quand tu remontes sur les terres inondées, — aucun oiseau n’envahit plus les biens utiles; ■*— créateur du blé, producteur de l’orge, — il perpétue la durée des temples ; — repos des doigts est son travail pour des millions de malheureux. »

Si l’Égyptien n’a pas connu la souffrance dans sa poignante profondeur, il n’a pas davantage connu l’amour. Pour lui, l’union de l’homme et de la femme était un acte physiologique, auquel il n’a jamais mêlé, ni poésie ni passion. Le lien conjugal était fort doux, mais fort calme aussi en Egypte; la femme s’y trouvait l’égale de son mari; une affection amicale, basée sur la communauté des intérêts, unissait les époux. L’adultère était puni sans doute, mais comme l’eût été le vol ou tout autre crime entraînant un dommage pour autrui.

« L’adultère, dit Diodore, était considéré en Égypte comme entraînant trois maux très grands : l’insulte, la corruption des mœurs et la confusion des enfants. »

La jalousie n’entrait pas pour beaucoup dans l’indignation de l’époux contre sa femme coupable. Et la femme, de son côté, n’en éprouvait guère vis-à-vis de son mari. Elle laissait aller et venir autour de lui ses belles esclaves, entièrement nues, et ne s’inquiétait guère qu’il choisit parmi elles des favorites.

En dehors du mariage, l’amour n’était qu’une fantaisie passagère. La façon dont il est dépeint dans les romans égyptiens que nous possédons, n’est jamais accompagné d’un détail touchant, d’un sentiment délicat.

Le prince Satni, nous dit un vieux conte égyptien populaire, passant sur le parvis du temple de Phtah, voit « une femme fort belle, car il n’y avait femme qui l’égalât en beauté, et, de plus, elle avait beaucoup d’or sur elle. » Il s’informe, et apprend qu’elle est fille du grand-prêtre de Bubaste. Ce n’était pas, comme on voit, la première venue. Il lui envoie par un serviteur ce message ; « Je te donnerai dix pièces d’or pour passer une heure avec moi. » Et la belle, sans s’effaroucher, comme en présence d’une propositior très naturelle, répond : « Je suis chaste, je ne suis pas une per-

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sonne vile. S’il est que tu désires avoir ton plaisir de moi, tu viendras à Bubaste dans ma maison, où tout sera préparé, et tu feras ton plaisir de moi, sans que j’en parle à toutes les commères de la rue. » Le prince Satni se rend à cette invitation, et la jeune fille, toujours sous prétexe « qu’elle est chaste, qu’elle n’est pas une personne vile », promet de se donner à lui, s’il consent à signer un papier la déclarant son héritière.

Dans le conte du roi Rampsinite, que nous rapporte Hérodote, on voit ce Pharaon, désirant mettre la main sur un voleur, ne pas trouver de plus ingénieux moyen que le suivant :

« Il prostitua sa propre fille dans un lieu de débauche, lui ordonnant de recevoir également toutes sortes de personnes, mais de les obliger, avant de leur accorder ses faveurs, à lui dire ce qu’ils avaient lait en leur vie de plus subtil et de plus méchant. »

Ainsi, mariage de raison ou fantaisie passagère, voilà quelles étaient les formes de l’amour dans la vallée du Nil. Telle était l’indolence du cœur et des sens chez l’Égyptien que, la plupart du temps, il ne cherchait pas au delà des murs de la maison paternelle l’idéal que d’autres hommes poursuivent quelquefois toute leur vie sans le rencontrer : il épousait tout simplement sa sœur. Cette sorte d’union était la plus naturelle et la plus fréquente.

Dans le conte de Satni, la femme du roi Ménephtah dit à son mari : « Ahouri, notre fille, aime son frère Noferkephtah; marionsles ensemble, comme .c’est la coutume. »

Dans une contrée qui comprend ainsi l’amour, où jamais le cœur n’a balbutié ses délicates tendresses; où jamais les sens n’ont éprouvé de désirs bien vifs ni de désappointements bien profonds, il est inutile de demander à la littérature les pages de grâce exquise qui nous peignent les amours de Rama et de Sita dans le Ramayana, ou les voluptueuses peintures du Cantique des Cantiques, ou encore les plaintes furieuses et le délire mortel de Didon abandonnée. C’est en vain qu’on déchiffrera tous les fragments desséchés des papyrus, c’est en vain qu’on épellera, pylône après pylône, les pages dures du granit égyptien, jamais on n’y verra éclater des paroles semblables à celles-ci, extraite du Cantique des Cantiques, qui fassent tressaillir après des siècles, le cœur des hommes :

Les princesses égyptiennes représentées sur iette planche appartiennent aui xvm' et xixc dynasties, à l’exception de la dernière figure en bas à gauche qui représente Cléopâtre, femme de Ptolémée Soter 11 de la xxnn' dynastie.

« Je dors, et mon cœur veille; j’entends la voix de mon bien-aimé qui frappe à ma porte. »

Gustave le Bon

Statues du prince Ra-Hotep et de sa femme Néfert.

(Maure de ÿoulctq, au Caire)

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