FIG. — LA REINE TAÏA, FEMME D’AMÉNOPHIS III
(xviii' dynastie).
Cette tête remarquable, découverte à Karnak, est un des chefs-d'œuvre de la sculpture égyptienne il y a trente-cinq siècles.
sacrée de mes prisonniers ; je t’ai bâti un temple pour des millions d’années, je t’ai donné tous mes biens pour tes magasins. Je t’ai offert le monde entier pour enrichir tes domaines... Certes, un sort misérable est réservé à qui
s’oppose à tes desseins ! Bonheur à qui te connaît, car tes actes sont produits par un cœur plein d’amour. Je t’invoque, ô mon père Ammon ! Me voici au milieu de peuples nombreux et inconnus de moi. Mes nombreux soldats m’ont abandonné; aucun de mes cavaliers n’a regardé vers moi ; quand je les appelais, pas un d'eux n’a écouté ma voix. Mais je pense qu’Ammon vaut mieux pour moi qu’un million de soldats, que cent mille cavaliers, qu’une myriade de frères ou de jeunes fils, fussent-ils tous réunis ensemble ! L’œuvre des hommes n’est rien, Ammon l’emportera sur eux. J’ai accompli ces choses par le conseil de ta bouche, ô Ammon ! et je n’ai pas transgressé tes conseils : voici que je t’ai rendu gloire jusqu’aux extrémités de la terre. »
Cette prière est éloquente; on a du plaisir à la lire, bien qu’on ne puisse supposer aisément qu’elle se soit déroulée tout au long sur les lèvres d’un homme entouré d’ennemis et qui doit triompher promptement s’il ne veut pas mourir. Mais on pardonne ce manque de vraisemblance au poète en faveur du mérite littéraire de son invocation.
Avec le poème de Pentaour, l’œuvre la plus célèbre produite par la poésie lyrique en Égypte est Y Hymne au Nil , dont nous avons cité une. partie en le comparant avec certains passages des Védas. Malgré l’admiration des égyptologues pour ce morceau, nous n’avons pu qu’en faire ressortir la froideur.
Il ne faut pas demander à l’Égypte le feu sacré, le délire poétique qui transporte un Job, un David, un Tyrtée, les sombres ou harmonieuses conceptions d’un Dante ou d’un Milton, ni même les brumeuses rêveries d’un Ossian. Dans la calme, paisible et uniforme lumière de l’Égypte, dans la monotonie de la vie réglée par l’exactitude des inondations, ne peuvent naître ni les bouleversements, ni la passion, ni le mystère, ni surtout la tristesse qui font les grands poètes. La mort seule pouvait prêter aux rêves par son obscurité et son incertitude, et l’Égypte trouva moyen de la rendre définie, tranquille et positive, comme la vie elle-même. Il n’y eut donc pas de poésie lyrique dans la vallée du Nil. La Muse ne chante que si elle- sait pleurer. Les plus beaux chants s’éveillent souvent dans les larmes.
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE