CONTES ET ROMANS
Il y a quarante ans à peine, on ne se doutait guère que l’Égypte eût produit des œuvres de pure imagination, qu’elle eût écrit des contes, et môme des contes licencieux. Ce fut toute une révélation lorsque, en 185.2, le propriétaire d’un papyrus acheté en Italie ayant prié M. de Rougé de le traduire, l’éminent savant tira du texte égyptien une aventure galante suivie d’événements fantastiques, un mélange du Décaméron et des Mille et une Nuits, qui bouleversa toutes les notions acquises sur l’austérité de la vieille Égypte.
Cette découverte fut rapidement suivie de plusieurs autres, et l’on est aujourd’hui certain que les bâtisseurs de tombeaux éternels et les contemplateurs de la mort qui vivaient sur les bords du Nil ne dédaignaient pas plus que les autres peuples un récit de piquante aventure, un beau conte héroïque et merveilleux, voire même à l’occasion un tableau grivois finement et crûment tracé dans ses moindres détails.
Nous avons déjà dit qu’en Égypte l’amour n’était pas une passion poétique,‘féconde en dévoûments sublimes et en crimes grandioses, et n’existait pas en dehors du mariage de raison ou du libertinage.
La facilité des mœurs y était poussée fort loin et s’étalait sans voiles. Nous l’avons prouvé par des faits divers et notamment par l’exemple, rapporté comme fort naturel, de cette fille du grandprêtre de Bubaste à qui le fils du roi fait offrir dix pièces d’or pour passer une heure avec elle et qui lui donne aussitôt rendez-vous dans sa maison. L’aventure qui, au début n’est que légère, devient bientôt monstrueuse et tragique; le sang s’y mêle à l’orgie d’un festin, et le bruit des baisers à des râles d’agonie. Je ne crois pas qu’il soit possible de dépasser l’horreur du trait final où conduit pas à pas un entraînement voluptueux.
Ajoutons, avant de citer le conte curieux d’où est extrait le fait auquel nous faisions allusion à l’instant, que l’auteur lui-même recula sans doute devant l’abomination qu’il décrivait. Son héros se réveille innocent du cauchemar sanglant et sensuel. Il a pu mesurer
seulement l’abîme où l’entraînait une imprudente obstination, et il consent ensuite à rendre un livre magique dont la possession pouvait le conduire à de semblables égarements.
Maintenant voici le récit, dont le lecteur doit, par l’artifice de l’écrivain, savourer toute l’horreur, ainsi que le héros lui-même, avant de se rendre compte que c’est là seulement la sinistre illusion d’un rêve.
Le prince Satni a suivi la belle Tboubouï dans sa maison. Écoutez la description raffinée du boudoir, du repas, des parfums. Cette fille de prêtre, qui se dit pure, est bien versée dans l’art des séductions savantes que connaissent les courtisanes :
« Satni suivit Tboubouï à l’étage supérieur de la maison qui était enduit d’un bariolage de lapis-lazuli vrai et de mâfek vrai *. Il y avait là plusieurs lits, tendus d’étolfes de lin royal, et de nombreuses coupes en or sur le guéridon. On emplit une coupe de vin, on la mit dans la main de Satni, et Tboubouï lui dit : Te plaise faire ton repas. Il lui dit : Ce n’est pas là ce que je sais bien. Ils mirent le vase sur le feu, ils apportèrent du parfum comme on fait dans le festin royal, et Satni se divertit avec Tboubouï, mais sans voir encore son corps. »
La scène de séduction commence alors. Et l’art de cette créature qui mène, degré par degré, l’homme qu’elle tient par le désir, jusqu’au plus épouvantable crime, est peint avec une habileté remarquable. Lorsqu’elle va lui demander un sacrifice plus grand que tous les autres, elle emploie l’artifice suprême. Elle se retire un instant, et revient presque nue, pour que la vue de ses charmes pousse jusqu’à la démence le désir exaspéré du prince. Il faut tout citer de cet étrange morceau.
Après le repas, que le jeune homme impatient trouvait déjà trop long, il dit à Tboubouï : « Accomplissons maintenant ce pourquoi nous sommes venus. »
Elle lui dit : « La maison où tu es sera ta maison. Mais je suis chaste, je ne suis pas une personne vile. S’il est que tu désires avoir ton plaisir de moi, tu me feras un écrit sous la foi du serment, et un écrit de donation pour argent des choses et des biens qui sont à toi. » Il lui dit : « Qu’on amène le scribe pour les rédiger. » On l’amena sur l’instant, et Satni fit faire pour Tboubouï
* Email bleu verdâtre, émeraude ou turquoise.
un écrit sous la foi du serment, et un écrit de donation pour argent, de toutes les choses, tous les biens qui étaient à lui. Une heure passée, on vint annoncer ceci à Satni : « Tes enfants sont en bas. » Il dit : « Qu’on les fasse monter. » Tboubouï se leva, elle revêtit un voile de fin lin, et Satni vit tous ses membres au travers, et son désir alla croissant plus encore qu’auparavant. Satni dit à Tboubouï • « Que j’accomplisse à présent ce pourquoi je suis venu. » Elle lui dit : « La maison où tu es sera ta maison.
Mais je suis chaste, je ne suis pas une personne vile. S’il est que tu désires avoir ton plaisir de moi, tu feras écrire tes enfants sur mon écrit, afin qu’ils ne cherchent point à disputer contre mes enfants au sujet de tes biens. » Satni fit amener ses enfants et les fit écrire sur l'écrit.
Satni dit à Tboubouï : « Que j’accomplisse à présent ce pourquoi, je suis venu. » Elle lui dit : « La maison où tu es sera ta maison.
Mais je suis chaste, je ne suis pas une personne vile. S’il est que tu désires avoir ton plaisir de moi, tu feras tuer tes enfants, afin qu'ils ne cherchent point à disputer contre mes enfants au sujet de tes biens. » Satni dit :
« Qu’on me fasse le crime dont le désir t’est entré au cœur. »
Elle fit tuer les enfants de Satni devant lui, elle les fit jeter en bas de la fenêtre aux chiens et aux chats, et ceux-ci en mangèrent les chairs, et il le^ entendit pendant qu’il buvait avec Tboubouï. Satni dit à Tboubouï : « Accomplissons maintenant ce pourquoi nous sommes venus; car tout ce que tu as dit devant moi, on l’a fait pour toi. » Elle lui dit : « Rendstoi dans cette chambre. » Satni entra dans la chambre, il se coucha sur un lit d’ivoire et d’ébène, afin que son amour reçut récompense, et Tboubouï se coucha sur le rebord. »