VASE DESTINÉ A ENFERMER CERTAINES PARTIES DES ENTRAILLES DES MORTS
(xixe dynastie).
Certes si les courtisanes égyptiennes étaient toutes aussi implacables, savantes et sûres d’elles-mèmes; si elles réunissaient, avec
le pouvoir de leurs charmes, les attraits d’un luxe à la fois raffiné et splendide, les murs de lapis-lazuli et d’émeraude, les vêtements de fins tissus brodés, les lits d’ivoire et d’ébène; si elles joignaient à tout cela cet âpreté d’intérêt, cette férocité, cette lenteur de tactique, certes on comprend le conseil que le sage scribe Ani adressait à son fils :
« Ne suis point les femmes; ne leur laisse pas prendre ton cœur... L’homme commet toutes sortes de crimes pour cela seul. »
S’il est un type connu, ressassé depuis l’origine du monde, banal, surtout à notre époque de romans réalistes, c’est bien celui de la courtisane-vampire, de la dompteuse d’hommes, de la créature effrayante et séduisante dont les mères ont peur, qui prend l’adolescent au seuil de la vie, et qui en fait sa chose, qui ne le lâche plus, qui le mène de degré en degré, jusqu’au dernier point de la dégradation, jusqu’au crime parfois, tuant sa volonté sous des caresses, étouffant sa liberté sous des baisers.
Mais jamais plume n’a dessiné plus terrible et charmant portrait que celle, du scribe égyptien qui peignit Tboubouï traversant le parvis du temple de Phtah, « fort belle, car il n’v avait femme qui l’égalât en beauté, et de plus couverte d’or. »
Comme nous la voyons bien, la charmeuse,, à la démarche souple, aux yeux longs et sombres, à la menteuse pudeur. Le fils du roi l’a regardée, et elle a surpris ce regard. Elle n’est pas étonnée qu’un écuyer court après elle et lui offre dix pièces d’or. Elle ne se révolte pas contre l’affront, ni même contre la modicité insultante de la somme. Elle accepte le rendez-vous. Elle sait bien qu’il n’a qu’à venir, et qu’elle aura tout, qu’elle saura tout lui prendre, sans indignation, sans violence, en restant douce et chaste, tout, jusqu’au dernier de ses trésors, jusqu’à*la vie de ses enfants, jusqu’aux atroces tressaillements de son cœur de père, qu’il comprimera sous le tendre regard implacable, en entendant crier les os de ses fils sous les dents des chiens immondes.
Comme nous la voyons alors, l’Égyptienne, posant ses rouges lèvres épaisses au bord, de la coupe d’or, et regardant de côté avec sa prunelle de velours impérieuse et douce, pour voir si sa victime ose reposer en tremblant sa propre coupe sans la vider. Et comme nous devinons le mouvement hâtif du malheureux qui s’empresse
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
de boire pour ne pas déplaire à celle qu’il veut posséder à tout prix. Les chiens mangeaient les chairs de ses enfants, « et il les entendait, ajoute l’auteur du conte, pendant qu’il buvait avec Tboubouï. »
Sans doute le mythe est horrible, mais il est d’une perfection achevée; on sent, lorsqu’on le lit — et c’est le comble de l’art — le charme invincible de la femme malgré le dégoût de son atrocité. Elle a le calme serein d’une force irrésistible et consciente. Avec quelle douceur elle répète toujours la même phrase monstrueuse d’hypocrisie : « Je suis chaste. » On est sur qu’elle devait le paraître, et que ses rougeurs, ses longs cils baissés, devaient affoler l’amant par leur contraste avec la sensualité diabolique et la nudité hardie de son corps bestial et splendide. Que sont les Laïs et les Phryné auprès de cette créature parfaite dans la beauté comme dans l’horreur. Je ne connais que Dalila capable de lui être comparée. Mais la Juive hésite et s’y reprend à trois fois pour accomplir son crime. L’Égyptienne n’a pas ces lâchetés vaines. Elle marche droit à son but, silencieuse et impitoyable, comme le Destin.
Tous les romans égyptiens n’ont pas de ces types qui méritent l’immortalité. Tboubouï sera plus connue, un jour, quand on aura rendu harmonieux son nom barbare, et qu’un peintre de génie la mettra sur quelque toile, étincelante, sensuelle et mystique, comme une sœur de Salomé.
Le seul conte qui pourrait avec le précédent devenir populaire en Europe, s’il ne l’était déjà, c’est celui des Deux Frères, qui semble une simple version de l’aventure de Joseph avec la femme de Putiphar. Le récit hébreu effacera toujours celui-là, car il est infiniment plus naturel et plus touchant dans ses détails.
Les contes égyptiens connus jusqu’à présent ont été réunis dans un volume. Nous y renvoyons le lecteur. Ce que nous avons dit dans le premier paragraphe de ce chapitre s’appliquait tout particulièrement à cette branche de la littérature égyptienne. Nous ne répéterons donc point ici notre appréciation. Nous avons détaché de ces contes le type de Tboubouï, parce qu’il nous semble dépasser la valeur d’un portrait local et mériter une place dans la galerie des symboles immortels.