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CARACTÈRES GENERAUX DE

l’architecture égyptienne

L’architecture de l’Égypte est la plus grandiose et en même temps la plus durable du monde.

L’énormité , la stabilité, sont les deux caractères qui d’abord frappent le voyageur, soit qu’il contemple les pyramides, soit qu’il s’arrête au pied des pylônes, qu’il voie se dresser dans le désert les colosses de sphinx et de rois, ou bien encore qu’il erre parmi les fûts monstrueux des colonnes, dans le demi-jour et le silence des salles hypostyles.

A ce double point de vue, l’architecture égyptienne est bien l’émanation directe, l’expression fidèle de l’âme du peuple qui l’a créée. Ce peuple, en effet, plus que tout autre, fut

LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE

préoccupé des choses éternelles.

Pour lui, la vie terrestre avait moins d’importance que l’immortalité future, le corps que l’esprit impérissable dont il est animé, et la maison que le tombeau.

« Les Égyptiens, » dit Diodore de Sicile, « appellent les demeures des vivants des hôtelleries, parce qu’on y demeure peu de temps; les tombeaux, au contraire, ils les appellent « des maisons éternelles. » Yoilà pourquoi ils ont peu de soin d’orner leurs maisons, tandis qu’ils ne négligent rien pour la splendeur de leurs tombeaux. »

L’architecture funéraire fut de beaucoup la plus importante dans la vallée du Nil. C’est elle qui nous a laissé le plus grand nombre de monuments et les monuments- les plus propres à braver l’effort des siècles. C’est à elle qu’appartiennent ces mystérieuses Pyramides, sépulcres gigantesques construits, suivant l’expression de Diodore : « en pierres dures, difficiles à tailler, mais dont la durée est éternelle. »

« Toutes choses craignent le temps, mais le temps craint les Pyramides », a dit un écrivain arabe du XIIIe siècle.

Cette forme de la pyramide, qui tout de suite apparaît à l’esprit dès qu’on évoque les œuvres de pierre qui se dressent sur les rives du Nil, est bien la conception fondamentale

FIG. 23G. — AMÉN1MT1S, PRÊTRESSE DAMMON REINE EGYPTIENNE DE LA XXVe DYNASTIE.

et typique du génie architectural égyptien. Partout on en retrouve les simples lignes, l’assise puissante, la hauteur médiocre comparativement à la base, l’inclinaison des plans en talus. Même dans la somptueuse Thèbes, au moment où l’imagination effrénée multiplie les colonnes, aligne les sphinx, dresse les obélisques, fait vivre les murs sous le frémissement des peintures héroïques, prodigue les colosses de granit, les statues d’or et d’ivoire, et découpe les chapiteaux en mille formes gracieuses de feuillages et de fleurs, même alors, dans les lignes fuyantes des pylônes, dans la surface légèrement oblique et dénuée d’ouvertures et d’ornements des murs extérieurs, on reconnaît l’austère idéal des anciens âges, la majesté de l’ensemble obtenue par les mêmes plans et les mêmes lignes rigides et pures, la stabilité formidable du monument trapu assis puissamment sur son énorme base; on éprouve la sensation d’écrasement, produite par la gigantesque Pyramide qui servit de sépulcre à Khéops; et parfois on constate au sommet d’un obélisque ou d’un autel, la copie même de la Pyramide, dont la silhouette étrange et symbolique hanta toujours le cerveau de l’architecte égyptien, même à ses heures d’indépendance et de fantaisie.

La solidité extraordinaire des constructions égyptiennes est duc principalement à leurs dimensions, beaucoup plus étendues en largeur qu’en hauteur; elle tient aussi à la nature des matériaux employés. Bien que le bois et la brique fussent d’un usage constant dans la vallée du Nil, les monuments les plus importants étaient surtout construits en admirable pierre calcaire, tirée de la double chaîne arabique et libyque, en granit venu des carrières du sud, en grès, en albâtre, en minéraux résistants et durs, taillés en blocs énormes, et qui- ne pouvaient s’altérer ou s’effriter dans la sécheresse d’un climat éminemment conservateur.

Une autre raison de l’immutabilité des constructions égyptiennes, c’est l’équilibre parfait de leur appareil. Des couvertures horizontales reposant sur des supports verticaux, tels en sont les seuls éléments et la seule disposition. La pesanteur des architraves ne faisant que consolider le mur ou le pilier perpendiculaire qu’elles pressent de haut en bas, il n’existe dans l’édifice aucune cause de désordre ou de ruine, aucune chance de destruction, et il ne peut s’écrouler que sous la violence des tremblements de terre ou sous

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l’effort acharné des hommes. L’obliquité des surfaces extérieures, en étendant la base, ajoute à la sécurité du monument, et donne à l’ensemble cette expression d’éternité qui s’impose tout d’abord au voyageur. Les lignes à la fois légères et hardies, les courbes audacieuses, les grêles minarets, les clochers aigus élancés dans le vide de l’espace, sur le chemin de la foudre et des vents, restèrent inconnus avant les invasions arabes. On y construisit la voûte, mais rarement et seulement dans les monuments dont la durée était indifférente, maisons particulières, magasins, greniers; et encore, presque toujours, cette voûte n’était qu’une fausse voûte, formée de blocs taillés en encorbellement, et dont les joints restaient horizontaux.

Il est vrai que cette incomparable solidité qui nous étonne dans les constructions égyptiennes, et qui frappait déjà Diodore, Hérodote et Strabon, n’était pas recherchée et obtenue pour tous les ouvrages d’architecture. Les maisons particulières, les palais eux-mêmes, n’étaient pas construits avec un tel souci de leur indestructibilité ; et la preuve en est que pas un seul de ces monuments n’a subsisté jusqu’à nous. Ce que les Égyptiens voulaient faire éternel, c’étaient les temples et les tombeaux : les premiers parce qu’ils formaient comme des prières de pierre, comme des formules magiques, comme des actes perpétuels d’adoration, qui, tant qu’ils subsistaient, rendaient le dieu favorable ; les seconds parce qu’ils protégeaient la momie, les statues des morts, parce qu’ils étaient la demeure du double, le refuge de l’âme sur la terre, et parce que leur hôte muet ne pouvait périr tant que ses restes subsistaient inviolés dans la profondeur du sépulcre.

Quant aux habitations des vivants, peu importait qu’elles fussent massives et durables. C’est en elles, au contraire, que l’Égvptien déploya le peu de fantaisie légère et capricieuse qu’il sut mettre dans son architecture. Les peintures des hypogées nous montrent de fraîches et gracieuses demeures, aux élégants péristyles formés par des colonnettes de bois minces et épanouies au sommet comme des tiges de plantes, aux plafonds couverts d’entrelacs et de méandres, aux murs incrustés de malachite et de lapis, aux vérandahs ombragées de tentures flottantes, aux cours égayées par des corbeilles de fleurs, par des dallages éclatants et parle bruissement des jets d’eau.

Telles étaient du moins les demeures des riches. Quant à celles des pauvres, leur simplicité était extrême : quatre murs en pisé, une ou deux pièces pour serrer les provisions, une cour où la famille couchait en plein air, quelquefois pas même une ouverture au toit pour laisser passer la fumee, et la cuisine établie également au dehors. Telle est encore la hutte du fellah moderne dans la Haute- Égypte.

Nous ne pouvons donc pas, surtout dans un résumé si succinct, nous occuper de l’architecture civile, qui n’offrit en Égypte rien de caractéristique, sinon une adaptation bien naturelle aux besoins d’un climat très chaud. Quant à l’architecture militaire, elle fut assez remarquable, mais ne sortit pas non plus des caractères généraux que l’on retrouve dans la construction des remparts et des forteresses de tous les temps et de tous les pays. La grande inclinaison des murs, qui rappelle pourtant, là encore, la pente fuyante des Pyramides, rendait difficile l’application d’échelles pour l’escalade ; les tours étaient couronnées de créneaux, les avant-murs entourés de fossés. Les ouvertures se montraient rares et très espacées; les portes donnaient accès à des couloirs qui circulaient dans l’épaisseur des murailles en détours pleins de périls pour l’ennemi qui parvenait à s’y engager.

Bien que l’art des fortifications ait été poussé loin en Égypte, aucune de ses forteresses ne se montra imprenable, et presque toutes furent détruites par les nombreux envahisseurs. C’est dans l’ancienne ville forte d’Abydos que subsistent les seuls débris importants de l’architecture militaire. Pas plus d’ailleurs que l’architecture civile, elle ne peut exprimer le génie spécial du peuple égyptien. C’est comme nous l’avons dit dans les temples et dans les tombeaux qu’il faut étudier l’âme de la vieille Égypte.

C’est donc là seulement que nous la chercherons, au pied de ses autels et dans la profondeur de ses sépulcres. Nous décrirons dans leurs grandes lignes, les temples et les tombeaux de l’Ancien, du Moyen et du Nouvel Empire, en faisant ressortir lés transformations que, malgré son apparence d’immutabilité, l’architecture égyptienne a subies à travers les siècles.

ARCHITECTURE DE l’âXCIEN EMPIRE

Il ne reste en Égypte qu’un seul temple de l’Ancien Empire; c’est celui qu’on appelle le Temple du Sphinx, à cause de sa proximité du mystérieux colosse. M. Mariette, qui l’a découvert et déblayé en partie, resta persuadé qu’il était consacré en effet à la gigantesque idole, et qu’en fouillant le sable qui l’en sépare, on trouverait peut-être des avenues reliant le dieu à son sanctuaire.

C’est le monument le plus ancien du monde. Par la simplicité de son architecture, il constitue le trait d’union entre les constructions mégalithiques et l’architecture proprement dite. Les anciens Égyptiens le faisaient remonter plus haut encore que l’Ancien Empire.

Une inscription datant du règne de Khéops, marquait qu’on l’avait découvert au temps de ce prince, en creusant le sol, et qu’il était par conséquent déjà fort antique à cette époque. On l’attribuait, ainsi que le Sphinx, aux Schesou-Hor, aux ancêtres, instruits par les dieux, qui, bien avant Ménès, avaient établi la civilisation dans la vallée du Nil.

FIG 237. — STATUE DE BRONZE D'UN PERSONNAGE NOMMÉ MÉSOlt.

Cette statue est originaire de Bubaste. On avait d’abord cru pouvoir la faire remonter a l’Ancien Empire, mais elle est vraisemblablement contemporaine du commencement de la xxvi* dynastie. Son style archaïque n’était qu’une imitation à la mode chez les artistes de cette époque comme il est à la mode aujourd’hui de copier des meubles du temps de Louis XI IL

Les murs extérieurs de ce mystérieux édifice ne sont déblayés qu’en dedans et s’appuient encore de tous côtés contre le sable dont ils furent jadis envahis. Ils sont formés d’énormes masses de pierre calcaire. A l’intérieur du temple se dressent les piliers carrés qui soutenaient le plafond, et qui supportent encore plusieurs blocs posés horizontalement et formant architraves. Piliers et architraves sont en granit et en albâtre.

Le plan général du temple est d’une simplicité extrême; mais ses grandes lignes imposantes, la beauté et l’énormité des matériaux qui le composent, ne laissent pas d’impressionner vivement l’imagination, surtout lorsque à son aspect grandiose se joint la pensée de sa prodigieuse antiquité.

11 est d’ailleurs extrêmement intéressant comme point de départ de l’architecture religieuse en Égypte. Dans ce sanctuaire primitif, nous découvrons déjà tous les éléments que nous retrouverons plus tard dans les temples merveilleux du Nouvel Empire. Les lourds piliers carrés deviendront les colonnes élégantes et altières, mais elles soutiendront toujours le même système de plates-bandes horizontales; les salles auront souvent encore cette disposition en forme de T, et se creuseront de profonds réduits fermés à toute lumière, comme on en voit dans le temple du Sphinx.

Après cet édifice et le colosse auquel il paraît avoir été consacré, c’est la pyramide à gradins de Saqqarah qui est le plus vieux monument de l’Égypte. Les grandes Pyramides de Giseh semblent presque jeunes auprès de ces constructions dont on renonce à déterminer l’antiquité formidable.

Avant de décrire les Pyramides, l’œuvre capitale de l’Ancien Empire, nous dirons à quel point était alors parvenue l’architecture funéraire, à laquelle elles se rattachent.

Le type du tombeau sous les premières dynasties, est ce qu’on appelle le mastaba. C’est un monument offrant l’aspect d’une pyramide tronquée à base rectangulaire, dont la longueur et 1a, profondeur varient, mais dont la hauteur ne dépasse généralement pas six à huit mètres. Les quatre faces en sont planes, sans aucun ornement ni aucune ouverture, si ce n’est une porte du côté de l’est. Le mastaba est toujours très exactement orienté, présentant

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chacune de ses faces à l’un des quatre points cardinaux et ayant son grand axe dans la direction nord-sud.

C’est sur la rive gauche du Nil, à la hauteur de la pointe du Delta, que s’étendait la nécropole de Memphis, peuplée des tombes de l’Ancien Empire. Ce cimetière, le plus vaste du monde, couvrait, sur une longueur de plusieurs lieues, un plateau formé par les dernières ondulations de la chaîne Libyque. Autour des grandes Pyramides, asile des momies royales, se pressaient les mastabas, plus ou moins grands suivant la fortune du mort, régulièrement alignés, séparés par des allées, comme les quartiers d’une ville. Les déblaiements opérés depuis le commencement de ce siècle en ont mis au jour des centaines; et, du haut de la Pyramide de Khéops, on en peut deviner des milliers d’autres dont la forme géométrique soulève le sable en monticules symétriquement espacés.

L’aspect de cette ville des morts sur laquelle tournait, aux différentes heures du jour, l’ombre immense des pyramides, devait être, dans sa monotonie, plein de mélancolique grandeur. Aux époques des grandes fêtes funéraires, il s’animait de la foule empressée des parents apportant les offrandes, des processions conduites par les prêtres, des chants funèbres, des lamentations des pleureuses, et des cris des victimes amenées pour le sacrifice. Le bruit de la vie emplissait un instant ces avenues muettes, habituellement enveloppées par le double silence du désert et de la mort.

Mais ce qui nous offre, encore aujourd’hui, le plus d’intérêt dans l’antique nécropole, ce n’est pas le souvenir des cérémonies fastueuses, ni même l’étrange physionomie de ces rues bordées par les blancs mastabas, c’est bien plutôt le secret que cachaient ces tombes si simples et si bien fermées, c’est leur construction intérieure, ce sont les témoins des anciens âges, statues, peintures, inscriptions, qu’elles ont gardées pendant des siècles, grâce à l’ingénieuse sollicitude qui les fortifiait comme des citadelles, qui les scellait comme des coffre-forts, qui épaississait leur enveloppe de pierre et les rendait propres à braver tous les efforts du temps et toutes les profanations des hommes.

L’intérieur d’un mastaba comprenait trois parties essentielles : la chapelle, le couloir ou serdab , et le caveau.

De ces trois divisions, la chapelle seule restait accessible aux vivants. C’était la pièce dans laquelle on se trouvait lorsqu’on avait

franchi le seuil du mastaba. Les parents s’y rassemblaient à certains anniversaires pour y réciter les prières des morts, et y déposer les offrandes, les provisions destinées à entretenir l’existence du double. C’était pour ainsi dire la salle de réception de ce double, être intermédiaire entre le corps et l’âme, véritable habitant du tombeau, dans lequel il subsistait tant que la momie n’était pas détruite.

On voyait dans la chapelle deux objets importants : la stèle et la table d’offrandes. La stèle, fixée dans une espèce de niche en face de l’entrée, portait le nom, les fonctions, les qualités, souvent la biographie tout entière du mort. La table d’offrandes consistait en un bloc de granit ou d’albâtre, dont la surface supérieure, creusée de compartiments et de rainures, recevait les aliments qui devaient former la nourriture du double. Parfois l’on dressait, à droite et à gauche de cette table, deux petits obélisques.

Pendant les premières dynasties, les murs de la chapelle des mastabas demeurèrent dépourvus de tout ornement. Puis on commença à les couvrir de peintures représentant des scènes de la vie privée. Ce sont ces précieux tableaux qui nous font connaître, dans ses moindres détails,

Musée du Louvre.

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