FIG. 242. — PLAN DE L’INTÉRIEUR DE LA GRANDE PYRAMIDE
Voici, d’après Mariette, à qui j’emprunte également la figure ci-dessus, la description de l’intérieur de la grande Pyramide :
« A est une chambre souterraine, aujourd’hui inaccessible. B est la chambre de ia reine, appellation qu’aucune tradition ne justifie. C est la chambre dite du roi. D est un, palier interrompu par deux coulisses, dans lesquelles on a du faire glisser, autrefois, c'est-à-dire au moment où la momie royale venait d’être déposée dans le sarcophage, les deux blocs massifs destinés à boucher hermétiquement l’entrée de la chambre. E, F, G, H sont des couloirs de communication. I est un palier dans lequel débouche le conduit pratiqué par le calife Amrou quand il essaya de violer ia pyramide. J est le puits mystérieux qui a si fort exercé la sagacité des explorateurs.
« Tout est contenu dans ce plan pour dépister les violateurs futurs de la pyramide et leur faire prendre le change sur la place réelle de la momie. Supposons, en effet, que l'entrée cachée sous le revêtement soit découverte. Un premier obstacle se présente : ce sont les blocs dont le couloir H est rempli. Réussit-on à briser ces blocs et à passer outre, on arrive dans la chambre A. S’aperçoit-on que la chambre A n’est pas la vraie chambre de la Pyramide, il faut sonder le couloir H dans toutes ses parties pour trouver le point inconnu où s’embranche le couloir qu’on suppose définitif. Mais, cette fois, c’est à des blocs de granit qu’on a affaire, puisque deux de ces blocs sont encore en place ( palier I). Il faut alors, non pas briser, mais tourner l’obstacle, et on se trouve dans le couloir ascendant G. A l’extrémité du couloir, le palier K n’a pas la disposition qu’il présente aujourd’hui. Il est entièrement bouché, ainsi que l’orifice du puits. Si on force le passage, il est naturel de suivre pour guide le dallace régulier et alors l’explorateur s'engage dans le couloir F sans soupçonner qu’un deuxième couloir ascendant est sur sa tète. Il arrive ainsi à ia chambre B. Ici, nouveaux doutes sur le caractère véritable de cette chambre et nouvelle exploration du couloir pour découvrir le point de soudure d’un autre embranchement. On trouve enfin ce point de soudure, on s’engage dans le couloir en encorbellement E, et, pour cette fois, on pénètre dans la vraie chambre, les deux coulisses n’étant qu’un obstacle matériel facile à renverser. Il n’y a pas jusqu'au puits qui ne trouve son explication dans cette manière de concevoir la raison d’être de la distribution intérieure du monument. Pendant la construction de ia Pyramide, des blocs de granit, de la dimension du couloir G, ont été déposés dans le couloir en encorbellement E. La Pyramide étant achevée et la momie en place, on laissa glisser par leur seul poids les blocs dans le couloir G, on boucha le palier K, puis les ouvriers descendirent par le puits et remontèrent à la. lumière par le couloir U qui, à son tour est obstrué par les blocs qu’on y introduisit de l'entrée extérieure du monument. »
ses quatre faces et très nettes ses arêtes, et cachait la porte menant au caveau. Cette précaution n’était pas considérée comme suffisante. La galerie, qui, dans la pyramide de Khéops, vient s’ouvrir à une certaine hauteur sur la face septentrionale, plonge droit dans le sol et mène à une chambre formant impasse, située plus bas que le niveau du Nil, et dans laquelle, si l’on en croit Hérodote, les eaux du fleuve pouvaient pénétrer. Ainsi l’audacieux qui se serait avancé dans le tombeau, aurait péri noyé dans l’humidité noire de ce réduit. Lç vrai couloir aboutit dans la voûte même du premier,
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
et l’ouverture en était soigneusement dissimulée. Il était d’ailleurs barré par un bloc de granit si dur, si énorme et si parfaitement ajusté, qu’on a renoncé à l’ébranler ou à le percer et qu’on a dû creuser dans le calcaire pour le tourner. Malgré ces précautions, et bien d’autres prises pour dérouter les recherches, et qui les déroutèrent en effet jusqu’au moment de l’invasion arabe, la persévérance, la curiosité, la cupidité surtout ont atteint enfin le sarcophage de Khéops.
C’est une énorme cuve en granit rose surmontée d’un couvercle fait de la même matière, et qui se trouve encore en place dans son caveau également dallé de granit. Ce caveau situé au cœur môme de l’énorme masse de pierre, aurait peut-être pu s’écrouler sous le poids effrayant des assises supérieures; aussi les constructeurs avaient-ils eu la précaution de ménager au-dessus de lui cinq chambres de décharge superposées, dont la plus haute se trouve surmontée d’une sorte de toit formé de deux blocs inclinés qui divisait et rejetait la pression de part et d’autre de la ligne droite. Ce sont ces chambres et ces couloirs intérieurs, ces vides emprisonnés dans l’étau de millions de kilogrammes, et qui n’ont pas fléchi d’une ligne durant des centaines de siècles, qui constituent le côté vraiment extraordinaire de la construction des Pyramides. C’est en eux qu’éclate le génie des ingénieurs égyptiens d’il y a six mille ans, car le tour de force qui fut accompli là, sans connaissances scientifiques bien avancées, et presque sans machines, ne pourrait sans doute être recommencé de nos jours, malgré toutes les ressources dont nous disposons.
Les trois Pyramides du plateau de Gizeh sont les plus considérables, mais elles sont loin d’être les seules. On en compte par centaines, et de toutes les dimensions, semées sur la rive gauche du Nil dans la Basse-Égypte, au sein de l’immense nécropole de Memphis. Ce genre de tombeau n’était pas réservé aux rois d’une façon absolument exclusive. Les particuliers riches eurent aussi leurs petites pyramides, généralement construites en briques crues.
Pyramide ou mastaba, tel fut le double type des sépulcres dans l’Ancien Empire. Tous ceux qui se rattachent à l’un de ces deux genres sont antérieurs à la xif dynastie. Ce sont eux surtout qui nous ont livré les trésors de sculpture et de peinture que nous étudie-
rons dans un chapitre spécial; ce sont les images ou les inscriptions de leurs murailles qui nous ont fait connaître dans ses détails la plus ancienne civilisation du monde.
La pyramide est la principale expression de l’art architectural, tel qu’il existait sur les bords du Nil, il y a soixante siècles. Comme perfection de procédés, comme solidité, comme conscience dans
(iv' dynastie).
l’achèvement des parties les moins en vue, cet art ne devait plus progresser, au contraire, il ne pouvait que décroître. Plus tard, les joints des pierres disparaissant sous la couche de stuc et les brillantes peintures, furent moins soignés, les blocs moins réguliers, moins considérables. Au point de vue de l’imagination, de l’art proprement dit, de la grâce et de la variété des formes, l’architecture égyptienne se développe dans une progression ascendante, mais cette progression ne se trouve pas dans l’exécution.
L’Ancien Empire a seul créé des œuvres qui semblent absolument éternelles, mais il a toujours agencé simplement ses lourdes masses d’albâtre et de granit. Il n’a pas connu la colonne et n’a su dresser que le lourd pilier à quatre pans. Ses chefs-d’œuvre — le
D'après une photographia*
FIG. 241. — ABYDOS. BAS-RELIEFS ORNANT UNE PORTE DU TEMPLE DE SÉTI 1er.
Au-dessus de la porte on voit Séti à genoux, avec les attributs d’Osiris, offrant ses hommages à Ammon le dieu Soleil. Derrière lui se tient assis Knouin, dieu à tète de bélier « fabricateur des dieux et des hommes. » On trouvera, pages 425 et suivantes d'autres bas-reliefs de ce temple et quelques indications sur son histoire.
temple du Sphinx et la grande Pyramide — n’offrent que des lignes et des plans verticaux, horizontaux, obliques. Toutefois, de cette simplicité même se dégage une impression de noblesse et d’imposante grandeur. Quel grand rêve elles avaient au fond de l’âme, ces antiques générations, qui soulevaient le dur granit et le dressaient en lignes si pures et si fières. Comme elles avaient compris, mieux que nos orgueilleux pessimistes, la brièveté de l’existence et le néant de ses joies, elles qui ne s’appliquaient et ne s’attachaient qu’aux choses éternelles ! La mort valait mieux pour elles que la vie, parce que la mort est victorieuse de la durée, dont la vie est un jouet. Lorsqu’elles accroupirent le grand Sphinx sur le seuil du désert, elles mirent dans ses yeux et sur ses lèvres le sourire de leur espérance et la douceur de leur résignation. Et comment ne pas les admirer, ces vieilles races patientes, puisque leurs mystérieux travaux sont pour nous si riches en souvenirs, si féconds en pensées ! Elles ont cru savoir le secret de l’avenir, et nous qui le cherchons encore, pour nous reposer de notre anxieuse poursuite nous venons nous asseoir aux pieds de leur grand colosse rêveur, qui a souri de leurs illusions comme il sourit de nos tristesses, mais qui n’a pas d’ironie dans ses yeux pleins de songe, fixés au loin sur l’espace et voyant peut-être là-bas le mot de l’énigme éternelle.
g 3. — ARCHITECTURE DU MOYEN EMPIRE
Le Moyen Empire, dont les premiers rois régnèrent trois mille ans avant notre ère, a laissé moins de monuments que l’Ancien ou le Nouvel Empire. Cependant certaines de ses dynasties, telles que la xiT, sont restées célèbres par l’importance de leurs constructions. Le lac Mœris, le Labyrinthe, qui datent de cette époque, inspirèrent aux voyageurs qui les virent une admiration telle qu’Hôrodote n’hésitait pas à les déclarer supérieurs aux Pyramides.
Malheureusement ces gigantesques ouvrages ont laissé si peu de traces qu’on en est réduit à les admirer sur la foi des historiens grecs. Encore le témoignage de ceux-ci est-il parfois contesté. M. Maspéro, pour sa part, déclare qu’il « ne croit plus à l’existence du Mœris. »
Il assure qu’il ne peut trouver dans le Fayoum, où le lac passe pour avoir été situé, un emplacement convenable pour un bassin de cette gigantesque dimension. Cette argumentation, d’ailleurs assez faible, puisque d’autres observateurs ont su trouver l’emplacement que n’a pas vu M. Maspéro, ne saurait mettre bien sérieusement en doute la valeur des témoignages oculaires des historiens grecs Suivant Hérodote on voyait au milieu du lac deux grandes pyramides surmontées d’un colosse de pierre.
Les monuments qu’a pu élever le Moyen Empire ont été presque tous détruits par les Hyksos. La période d’invasion, surtout à son début, fut néfaste pour l’architecture égyptienne. Les peuples grossiers qui dominaient dans le Nord ne surent d’abord que briser, renverser et détruire les chefs-d’œuvre de l’art. Lorsque plus tard ils se civilisèrent et songèrent, eux aussi, à s’immortaliser par des constructions impérissables, ils ne parvinrent qu’à produire des copies dépourvues d’intérêt.
Cependant, si rares que soient les débris de temples ou de tombeaux qui nous restent de cette époque, nous pouvons, à bien des indices, suivre les évolutions de l’architecture pendant ces siècles intermédiaires, qui sont des siècles de transition.
Le mastaba, combiné avec la pyramide, était encore au début du Moyen Empire le type du sépulcre égyptien. Mais bientôt la tombe monumentale, dressée au-dessus du sol, fut abandonnée, et le règne des tombes souterraines ou hypogées commença.
Tandis que les autres peuples débutèrent généralement par se tailler des habitations, des temples, des tombeaux dans le roc, créant ainsi des cavernes artificielles à l’image des antres qui furent leurs premiers abris, les Égyptiens, au contraire, ont commencé par les constructions en plein air pour finir par les monuments souterrains.
Les hypogées de Béni-Hassan sont le seul souvenir important et complet que nous ait laissé le Moyen Empire; mais ce souvenir est beaucoup plus précieux pour nous que ne pourraient l’être le lac Mœris et ses pyramides.
C’est qu’en effet, dans ces tombes souterraines, nous retrouvons par centaines les tableaux dont les murs des chapelles sépulcrales se couvraient toujours davantage, et que dans ces peintures, dans ces
bas-reliefs, si curieux, si variés, si détaillés, c’est la vie même de l’ancienne Égypte que nous voyons se dérouler à nos yeux.
Au seul point de vue de l’architecture, Béni-Hassan n’est pas dépourvu d’intérêt. Le plan intérieur de la tombe s’est peu modifié. La chapelle avec ses inscriptions, ses peintures, sa table d’offrandes; le puits muré, profond, caché, renfermant le précieux sarcophage, se retrouvent tels que nous les avons vus dans le mastaba. La porte s’ouvre dans le flanc de la montagne, assez haut pour que le sable du désert ne vienne pas l’engloutir, et pourtant assez bas sur la pente pour qu’elle soit d’un accès facile aux parents, aux amis, qui se dirigeaient vers elle les jours d’anniversaire afin de célébrer les rites sacrés en l’honneur du défunt.
Mais cette porte, creusée dans le roc vif, ouverte à tous, aurait pu permettre aux voleurs de venir dans ces lieux solitaires pour dérober les statues du mort, en agrandissant simplement l’ouverture du serdab. Aussi, dans les hypogées, les statues ne sont plus apportées et enfermées dans la tombe; elles sont taillées à même la pierre, et elles occupent, en face de l’entrée, la place de la stèle qui décorait les mastabas. L’espèce de niche dont la stèle occupait le fond, plus profondément creusée, contient maintenant en général deux figures sculpturales : celles du mort et de sa femme, couple que la tombe ne séparait pas en Égypte.
L’importance capitale de Béni-Hassan, au point de vue du développement architectural, consiste dans l’apparition des premières colonnes sur les bords du Nil. Ces colonnes, les plus vieilles de l’Égypte, aïeules encore bien simples des fûts gigantesques et des chapiteaux ouvragés qui soutiennent les salles hypostyles, comptent peut-être dans leurs descendances directes les merveilleuses colonnes des différents styles grecs. C’est du moins ce que pensa Champollion lorsqu’il les aperçut et qu’enthousiasmé il les baptisa du nom, qui leur est resté, de proto-doriques .
Quoi qu’il en soit, elles forment la transition entre le pilier carré de l’Ancien Empire et les superbes colonnes des dernières dynasties. Elles sont à huit ou seize pans, étant nées de l’ablation successive des angles du pilier. Chez quelques-unes, les pans sont cannelés, et ce qui les différencie du pilier sans base ni chapiteau, c’est qu’au sommet un tailloir carré sépare le fût de l’architrave. Cette espèce
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
de chapiteau carré surmontant la colonne arrondie, lui prête en effet une ressemblance lointaine avec la colonne dorique et fait com-
prendre l’opinion plus ou moins justifiée des égyptologues enthousiastes.
L’apparition des hypogées et des colonnes suffit à caractériser l’architecture du Moyen Empire. Si cette architecture est moins imposante que celles des Khéops ou des Rhamsôs, elle n’en témoigne pas moins du même génie consciencieux et infatigablement patient. Lorsqu’on pénètre dans ces obscurs hypogées, et qu’on voit se dérouler sur les murs toutes les scènes de la vie du défunt et de ses funérailles, ses travaux, ses plaisirs, ses chasses, ses festins, puis son ensevelissement avec le long cortège des pleureuses, toutes ces merveilleuses peintures, si vivantes, si fraîches, exécutées dans ces salles souterraines où elles devaient rester enveloppées d’une ombre éternelle, on ne regrette plus les éclatants édifices orgueilleusement dressés sous le ciel bleu, et l’on trouve plus de grandeur peut-être à cet art modeste, plein d’un charme si pénétrant, qui, sans chercher à éblouir les vivants, voulait prêter une vie aux morts, et qui y a réussi en somme d’une si merveilleuse façon.