FIG. 248. — ABYDOS. BAS-RELIEF DU TEMPLE DE SÉTI I
Abydos fut avec Memphis ime des plus anciennes villes de l’Égypte et du monde. Elle renfermait le tombeau d’Osiris et était considérée comme un lieu de pèlerinage. Il ne reste aujourd’hui de la ville que sa nécropole renfermant les tombeaux des rois des vie, xue et xme dynasties, et le temple construit, quinze siècles avant notre ère, par Séti 1er, père de Sésostris. C’est le Memnomium décrit par Strabon. Ce temple renferme la grande Stèle, dite d'Abydos, dans laquelle on voit Séti faire uue oblation à soixante-seize des rois qui ont régné avant lui sur l’Égypte, en commençant par Ménès, le fondateur de la ire dynastie. Les rois y sont placés dans le même ordre que dans les listes de Manéthon, ce qui confirme l'exactitude de ces dernières.
J’ai donné, page 417, une des portes de ce temple. Dans le bas-relief ci-dessus, Séti Ier, invisible sur le dessin, et représenté à part page 432, fait l’offrande du feu à Osiris assis sur son siège avec les traits du même Séti. Le roi est précédé de deux déesses, la déesse de la Vérité (celle dont la tête est surmontée d’une plume d’autruche), et la déesse du Temps qui se tiennent debout devant Osiris. Derrière le dieu, on voit Isis et l’Amenti. Nous donnons page 428, une photogravure de deux des déesses représentées sur cette planche.
l’idée de la puissance magique que possédaient pour eux les représentations effectives des événements. Représenter le mort triomphant et justifié, c’était lui assurer dans la vie à venir cette situation bienheureuse. D’ailleurs, si l’âme du mort n’avait pas dû profiter de ces magnifiques pages de pierre, pour qui donc se fussent-elles déroulées dans l’ombre éternelle des tombeaux ? Dès que le sarcophage était mis en place, l’ouverture du sépulcre était soigneusement murée. Puisqu’il ne contenait plus la chapelle, nul être humain ne devait y pénétrer. Parfois la porte elle-même était dissimulée avec tant de soin que l’on oubliait la situation du tombeau et que les ouvriers d’une tombe nouvelle, rencontrant une tombe ancienne sur leur chemin, se voyaient forcés de s’en détourner en modifiant leur plan.
Les Grecs appelaient sy ring es ces souterrains, à cause de leur disposition étroite et allongée qui les faisaient ressembler à un tuyau de flûte. C’est le nom qu’on leur donne encore aujourd’hui. L’architecture sépulcrale avait bien changé depuis l’Ancien Empire. La syringe, comme construction générale, ne rappelle en rien le mastaba, et cependant le même principe, la même disposition, montrent que les idées de l’Égypte sur la mort et sur la vie future étaient restées à peu de choses près les mômes.
La préoccupation dominante était toujours le soin de cacher et de murer la momie, de façon à ce que jamais cette précieuse dépouille ne pût être profanée ou détruite. On retrouve dans les svringes toutes les précautions prises pour dérouter les recherches que nous avons signalées dans la Pyramide de Khéops. Ce sont les mêmes détours des couloirs, les mêmes impasses, les mêmes herses de granit retombant dans les cavités des passages une fois le travail fini, et barrant la route de leur masse formidable. La cupidité des envahisseurs comme la curiosité passionnée des savants, a souvent eu raison de tous ces obstacles. Mais il est certain, suivant une idée favorite de Mariette, qu’il existe en Égypte des momies si bien cachées que jamais, au sens absolu du mot jamais, elle ne reverront. le jour.
Tels sont les tombeaux du Nouvel Empire, dont les plus admirables sont ceux des Séti et des Ramsès. Maintenant où étaient et quelles étaient les chapelles, partie autrefois intégrante du sépul-
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
cre, et qui, bien que détachées de lui sous les dernières dynasties, devaient certainement l’égaler par leur magnificence.
Ici, il devient difficile d’affirmer absolument; cependant voici la théorie qui semble s’imposer à ce sujet.
La ville de Thèbes est remplie de temples admirables, dernier mot de l’art égyptien. Les plus importants de ces temples sont consacrés au grand dieu, adoré dans toute l’Égypte, mais dont le culte était spécialement en honneur à Thèbes, c’est-à-dire au dieu Ammon.
Ammon ou Râ, dont parfois on réunissait les deux noms, Ammon- Râ, se confondait avec le Soleil, et rien n’était si élevé dans le ciel; de même que sur la terre, rien n’égalait la majesté du Pharaon.
Le dieu et le roi se voyaient ensemble partout dans les sculptures des temples, et leur double emblème — le soleil ailé joint à l’urœus — surmonte encore aujourd’hui le portique des édifices sacrés.
Mais, tandis que dans les grands temples de Karnak et de Louqsor les rois sont représentés en adoration devant Ammon, il est des sanctuaires moindres sur les murs desquels le Pharaon semble occuper le premier rang, passer avant le dieu lui-méme, et où parfois même il reçoit des hommages et porte des attributs divins.
Chacun de ces temples, destiné à éterniser la mémoire et les exploits d’un Pharaon, est considéré aujourd’hui comme la chapelle commémorative où le peuple venait célébrer aux grands jours de fête les rites funéraires du roi défunt, mais la chapelle agrandie, devenue digne des merveilleuses syringes, et digne surtout du degré de développement qu’avait atteint l’architecture égyptienne.
Tous les temples funéraires sont groupés sur la rive gauche du Nil à très peu de distance de la Vallée des Rois, de cette nécropole de Biban-el-Molouk où se creusaient les syringes royales. Chacun est consacré à un seul Pharaon, à deux tout au plus, comme celui de Gournah qui célèbre le père et le fils, Ramsès II et Séti IL Le plus ancien, le Deir-el-Bahari, fut construit pour la reine Hatasou, le Ramesseum pour Ramsès le Grand, Médinet- Abou pour Ramsès III. Sans doute Thèbes avait aussi son Aménopliium, à la mémoire d'Aménophis III, mais ce dernier
temple a été détruit et il n’en reste que les deux colosses qui en ornaient le premier pylône. Ces colosses, représentant tous deux le roi Aménophis, se dressent isolément aujourd’hui dans la plaine déserte, et dominent la surface calme des eaux au moment de l’inondation. L’un d’eux est le fameux colosse de Memnon que les Grecs avaient ainsi appelé et auquel ils ont rattaché une de leurs poétiques légendes. Brisé en partie par un tremblement de terre, il rendit en cet état des sons harmonieux qui se faisaient entendre au lever du jour qui cessèrent lorsque la statue eût été réparée par les soins de Septime-Sévère. La cause toute physique de ses sons est aujourd’hui bien connue, mais l’antiquité tout entière vit un fait miraculeux dans ce qui nous parait si simple.
L’un des plus beaux de ces temples royaux, le Ramesseum, dont les murs portent des chants entiers du poème de Pentaour, à côté des peintures et des bas-reliefs célébrant les victoires de Ramsès II (Sésostris), est décrit par Diodore de Sicile, qui l’appelle le Tombeau d'Osymandias. Ce nom donné à un temple par l’auteur grec confirme l’idée, aujourd’hui généralement admise, de la destination de chapelles funéraires attribuée aux édifices religieux situés à Thèbes sur la rive gauche du Nil.
Ceux de la rive droite — les trois temples de Karnak, dédiés à la triade divine de Thèbes, Ammon, Moût et Khonsou, et le temple d’Ammon à Louqsor — sont des édifices exclusivement consacrés aux dieux, où les rois ne figurent que comme d’humbles adorateurs et en même temps comme médiateurs entre les hommes et les puissances divines, entre la terre et le ciel.
Ce que nous venons de dire des monuments funéraires du Nouvel Empire ne s’applique, on le devine aisément, qu’aux tombes des Pharaons. Toutes les tombes de Thèbes ne ressemblent pas aux vastes palais souterrains que nous avons décrits. Il fallait être souverain, et souverain puissant, pour se permettre un luxe pareil. Thèbes renferme beaucoup d’autres tombeaux infiniment plus simples. Parfois la sépulture consiste uniquement en une petite chapelle recouvrant un puits au fond duquel est le caveau renfermant la momie. D’autres fois la momie est simplement placée au centre d’un édifice de forme quelconque, généralement pyramidal dans lequel a été ménagée une cavité murée et précédée
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
d’une chambre, où se trouve la momie. Dans les sépultures les plus simples, on se bornait à creuser un trou de quelques mètres de
D'après une photographie.
FIG. 249. — LES DÉESSES DE LA VÉRITÉ ET DU TEMPS. (Bas-relief d'Abydos, XVe siècle avant notre ère.)
profondeur au fond duquel on descendait le cercueil et qu’on comblait ensuite avec des pierres.
Tous les monuments funéraires sont situés sur la rive gauche du Nil. Ils appartiennent à cette partie de Thèbes que l’on pourrait nommer la ville des morts ; sur l’autre rive se trouvaient les palais et les temples.
Les plus importants de ces derniers subsistent encore on les désigne aujourd’hui par les noms de deux petits villages arabes, Karnak et Louqsor, situés côte à côte. C’est dans ces deux humbles villages que se trouvent les plus importants des temples édifiés sous le Nouvel Empire, temples que, par leurs dimensions et leur ancienneté, on peut considérer comme les plus remarquables du monde. Ce sont les seuls qui puissent, à mon avis, soutenir la comparaison avec les merveilleux édifices de l’Inde.
Le plus célèbre est celui du dieu Ammon, à Karnak. Il renferme la grande salle hypostyle, colossale merveille du génie architectural de l’Égypte. La décrire n’est pas facile; il semble que jamais les mots ne donneront une idée suffisante de l’impression qu’elle produit. Nous laisserons ici la parole à M. Ampère :
« Au risque de passer pour un enthousiaste ou pour un fou, dit cet illustre savant, j’essayerai de donner une idée de la prodigieuse salle de Karnak et de l’impression qu’elle a produite sur moi. Imaginez une forêt de tours; représentez-vous cent trente-quatre colonnes égales en grosseur à la colonne Vendôme, dont les plus hautes ont soixante-dix pieds de hauteur et onze pieds de diamètre, couvertes de bas-reliefs et d’hiéroglyphes. Les chapiteaux ont soixantecinq pieds de circonférence. La salle a trois cent dix-neuf pieds de longueur, presque autant que Saint-Pierre de Rome, et plus de cent cinquante pieds de largeur. Il est à peine besoin de dire que ni le temps, ni les conquérants qui ont ravagé l’Égypte, n’ont ébranlé cette architecture impérissable.
« Elle est restée exactement ce qu’elle était il y a trois mille ans à l’époque florissante des Ramsès. Les forces destructives de la nature ont échoué ici contre l’œuvre de l’homme. Le tremblement de terre qui a renversé les douze colonnes de la cour que je viens de traverser a fait crouler le massif du grand pylône, qui me rappelait tout à l’heure une chute de montagne; mais les cent trente-quatre colonnes de la grande salle que je contemple maintenant n’ont pas chancelé. Le pylône, en tombant a entraîné les trois colonnes plus voisines de lui; la quatrième a tenu bon et résiste encore aujourd’hui à ce poids immense de débris. Cette salle était entièrement couverte; on voit encore une des fenêtres qui l’éclairaient. Ce n’était point le temple, mais un vaste lieu de réunion destiné probablement à ces assemblées solennelles qu’on appelait des panégyries. L’hiéroglyphe dont ce mot grec semble être une traduction, se compose d’un signe qui veut dire tout, et d’un toit supporté par des colonnes semblables à celles qui m’entourent. Ce monument forme donc comme un' immense hiéroglyphe au sein duquel je suis perdu, »
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
Tous les temples égyptiens du Nouvel Empire, quelles que fus- ' sent leurs dimensions, se composaient des mêmes éléments essentiels, à savoir : d’abord une allée de sphinx à l’extrémité de laquelle se voyaient deux obélisques précédant un pylône, porte monumentale qui formait l’entrée du temple. Elle donnait accès à une cour entourée de portiques, à l’extrémité de laquelle se trouvait une salle hypostyle, puis le sanctuaire entouré de salles plus ou moins nombreuses. Le temple proprement dit était construit en pierre. 11 était toujours entouré d’un mur très haut et très épais bâti en briques crues.
Ces éléments pouvaient prendre des proportions énormes ou se répéter plusieurs fois. Généralement il y avait un propylône, ou premier pylône, relié au second par une allée de sphinx; les cours intérieures se multipliaient, s’ornaient de petits sanctuaires, de portiques, de lacs sacrés; un péristyle précédait l’hypostyle. Autour du sanctuaire proprement dit — toujours isolé entre des couloirs — s’ouvraient une foule de chambres, renfermant les riches vêtements des prêtres, les objets sacrés, tout le trésor du temple, souvent très considérable. L’ensemble des constructions était entouré d’un mur extérieur, dépourvu de tout ornement.
Rien n’est plus connu que la forme du pylône, cette double tour carrée, à pans inclinés, au milieu de laquelle s’ouvrait la porte. Les murs en sont plats, les lignes simples. Au sommet une courbure légère forme ce qu’on appelle la gorge égyptienne. Le pylône, qui procède de la pyramide et qui la remplace dans l’architecture du Nouvel Empire, se retrouve partout dans la vallée du Nil : à l’extérieur des temples, aux maisons des particuliers; et c’est encore sa forme caractéristique qu’affectent aujourd’hui les huttes des fellahs dans la Haute-Égypte.
Au sein des temples égyptiens, la lumière allait décroissant depuis le pylône jusqu’au sanctuaire. Après le jour éclatant du dehors, les lourdes colonnes de la salle hypostyle faisaient comme une demi- obscurité, qui se changeait en obscurité complète dans les étroits réduits du fond. Cette nuit inquiétante donne aux édifices religieux de l’Égypte quelque chose de mystérieux et troublant. Elle n’était -pourtant pas maintenue dans ce but, mais, bien plutôt pour préserver les statues précieuses du dieu et son trésor
de la poussière et des insectes. Jamais on ne célébrait de céré-
FIG. 250. — SÉTI 1er. BAS-RELIEF D’ABYDOS.
J’ai déjà donné, page 149, un autre bas-relief de Séti Ier, pris dans le même temple.
monies dans ces profondeurs écartées du temple. Le grand-prêtre, et lé souverain, à certains jours, venaient y offrir les prières. Quant
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
au naos , ou niche sacrée contenant l’image divine, le Pharaon seul avait le droit de l’ouvrir et de contempler face à face la majesté du dieu éternel.
C’est dans les cours, sous les péristyles, entre les colonnes des hvpostyles, que se pressait la foule et que circulaient les processions. La magnificence des cérémonies se déployait dans ce décor
Musée de Bouiaq.