FIG. 251. — BUSTE DE CLÉOPÂTRE
D’après un bas - relief de Dendérah.
merveilleux, auquel il faut ajouter, pour se le figurer au complet, les énormes colosses adossés contre les murs, les obélisques dressés devant les pylônes, les hauts mâts ornés de banderoles flottantes sur le ciel bleu, et, par-dessus tout, l’éclat incomparable de l’ornementation polychrome, le déroulement infini des personnages admirablement sculptés et peints qui prêtaient leur vie aux murailles, les plafonds constellés d’étoiles, les pyramidions couverts d’or, et ces gradations de lumière savamment ménagées qui
offraient, après les splendeurs dn soleil d’Égypte, le demi-jour solennel des salles hypostyles, et laissaient entrevoir au delà l’ombre impénétrable où l’on sentait vivre le dieu.
Le caractère spécial des temples égyptiens, la nature des peintures dont leurs murs étaient couverts sont parfaitement expliqués par M. Mariette dans le passage suivant :
« On aurait tort de prendre un temple égyptien pour une église ou même pour un temple grec. On n’y célèbre aucun culte public; on ne s’y assemble pas pour des prières en commun, personne même n’y est admis, que les prêtres. Le temple est un proscynème royal, c’est-à-dire un monument de la piété du roi qui l’a fait élever pour mériter la faveur des dieux. C’est une sorte d’oratoire royal, et rien de plus.
« L’immense décoration dont les murs des temples sont couverts ne s’explique même que si l’on accepte ce point de départ. Remarquons bien que le principe de la décoration est le tableau, que plusieurs tableaux sont rangés symétriquement côte à côte, et que plusieurs séries de tableaux superposés par étages couvrent les parois des chambres de haut en bas. Tel est l’inévitable arrangement. Quant au sens des tableaux, il est partout le même. Le roi d’un côté, une ou plusieurs divinités de l’autre, c’est là le seul sujet de la composition. Le roi adresse une offrande (table chargée de victuailles, Heurs, fruits, emblèmes) à la divinité et demande que la divinité lui accorde une faveur; dans sa réponse, la divinité concède le don demandé. Il n’y a doncdans la décoration du temple rien autre chose qu’un acte d’adoration du roi, répété sous toutes les formes. Un temple n’est ainsi que le monument exclusivement personnel du roi qui l’a fondé ou décoré. C’est même ainsi qu'on explique la présence de ces très précieux tableaux de batailles dont les murs extérieurs de certains temples sont ornés. C’est à la divinité et à sa protection que le roi fait remonter la première cause de ses victoires. En combattant les ennemis de l’Égypte, en les amenant enchaînés dans les temples, le roi a fait un acte agréable aux dieux, comme il a fait un acte agréable aux dieux en leur offrant de l’encens, des fleurs et des membres d’animaux sacrifiés. Par là il témoigne de sa piété et n’en méritp que davantage les faveurs que la construction du temple a pour objet de lui faire obtenir.
« Les temples égyptiens sont toujours dédiés à trois dieux. C’est ce que Champollion a appelé la triade. Le premier est le principe mâle, le second le principe femelle, le troisième le produit des deux autres. Mais ces trois dieux s’amalgament de manière à n’en former qu’un. Le dieu père s’engendre luimême dans le sein de la mère et devient ainsi à la fois son propre père et son propre fils. Par là s’expriment la non création et l’éternité de l’Être, qui n’a pas eu de commencement et qui n’aura pas de fin.
« Quant au culte, il consiste en prières récitées dans l’intérieur du temple au nom du roi, et surtout en processions. Dans les processions, que le roi est censé conduire, on porte les enseignes des dieux, on porte les coffres dans lesquels sont enfermées leurs statues, on porte les barques sacrées. Celles-ci
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
sont ordinairement déposées dans le temple. Les jours de fête on les y vient chercher. Au milieu s’élève, caché sous un voile, le coffre dans lequel est déposé l’emblème que personne ne doit voir. Les processions circulent habituellement dans le temple, le plus souvent elles montent sur les terrasses, quelquefois elles s’étendent dans l’enceinte à l’abri du regard des profanes, comme nous l’avons dit. En de rares circonstances, on voit les processions quitter la ville et se diriger, soit par le Nil, soit par un canal qu’on appelle le canal sacré, vers une autre ville plus ou moins éloignée. A côté de tous les temples est un lac. Il est très vraisemblable que le lac devait jouer un rôle dans les processions et que les barques sacrées y étaient déposées, au moins pendant la durée des fêtes. »
Le cadre de notre ouvrage est trop étroit pour que nous puissions décrire dans tous leurs détails ces merveilles d’un autre âge, et faire parcourir au lecteur par la pensée, ce temple d’Ammon à Karnak, par exemple, que cent générations de Pharaons ont travaillé à embellir pendant 3000 ans, et où les pylônes succédaient aux pylônes, les salles hypostyles aux salles hypostyles, dans un enchevêtrement formidable, tandis qu’une allée de sphinx de deux kilomètres de long le reliait au temple de Louqsor. C’est devant le pylône de ce dernier temple que s’élevaient deux des plus beaux obélisques de l’Égypte, dont l’un a été transporté et dressé sur notre place de la Concorde.
Il est un autre genre de temples, que construisit le Nouvel Empire, et que nous nous contenterons d’indiquer : ce sont les temples souterrains, tantôt creusés entièrement dans le roc, les spéos ; tantôt simplement adossés à la montagne, les hémi-spéos. Le plus fameux est le spéos d’Ipsamboul, avec ses imposants colosses, taillés dans le rocher même, de part et d’autre de la sombre entrée, et dont nous avons donné plusieurs figures dans cet ouvrage.
Après la xixe dynastie, l’architecture égyptienne cessa de progresser, mais produisit encore des monuments dignes de rivaliser avec ceux de la grande époque. La dynastie saïte, la xxvie, celle que les Perses renversèrent, embellit les villes du Delta de constructions vantées par Hérodote à l’égal des plus célèbres travaux dus aux Ramsès au aux Khéops. Voici comment l’historien grec parle des travaux d’Amasis :
« Il fit bâtir à Saïs, en l’honneur de Minerve, le portique du temple, édifice
fig. 252 et 253. — bas-reliefs du temple de dendérah.
Les bas-reliefs dont nous donnons des reproductions sur cette page et la suivante appartiennent à la dernière époque de la civilisation égyptienne. Ils représentent des scènes d’adoration. Dans celui figuré ci-dessus, et qui ne formait qu'une seule bande (le dessin inférieur étant dans l’original à droite du dessin supérieur), on voit le souverain de l’Égypte (le seul personnage debout) présentant ses hommages à une série de dieux, parmi lesquels on reconnaît successivement, et en commençant par la déesse assise en face du roi : Hatlior, Hor-Hut, la déesse de la Vérité (celle qui tourne le dos dans ie dessin du bas de la page), de nouveau Hatlior, avec d’autres attributs que la précédente, Horus et Taï (celle qui a les bras levés). Le titre du souverain, d’après l’inscription, est le terme grec autocrator.
D'après des photographies.
FIG. 254 et 255. — BAS-RELIEFS DU TEMPLE DE DENDÉRAH.
digne d’admiration et qui surpasse de beaucoup tous les autres ouvrages de ce genre, tant par sa hauteur et son étendue que par la qualité et la dimension des pierres qu’il y employa. Il y fit placer des. statues colossales et des sphinx d’une hauteur prodigieuse. On apporta aussi par son ordre des pierres d’une grosseur démesurée, pour réparer le temple. On en tira une partie des carrières qui sont près de Memphis ; mais on fit venir les plus grandes de la ville d’Eléphantine, qui est éloignée de Sais de vingt journées de navigation.
« Mais ce que j’admire encore davantage, c’est un édifice d’une seule pierre
qu’il fit apporter d’Eléphantine. Deux mille hommes, tous bateliers, furent occupés pendant trois ans à ce transport. Il a en dehors vingt et une coudées de long, quatorze de large et huit de haut. Telles sont les dimensions extérieures de cet ouvrage monolithe. Sa longueur en dedans est de dix-huit coudées, plus vingt doigts; sa largeur, de douze coudées; sa hauteur, de cinq. Cet édifice est placé à l’entrée du lieu sacré. On ne l’y fit point entrer, disent les Égyptiens, parce que, pendant qu’on le tirait, l’architecte, fatigué et ennuyé d’un travail qui lui avait coûté tant de temps, poussa un profond soupir. Amasis, regardant cela comme un présage fâcheux, ne voulut pas qu’on le fît avancer plus loin. Quelques-uns disent aussi qu’un de ceux qui aidaient à le remuer avec des leviers, fut écrasé dessous, et que ce fut pour cela qu’on ne l’introduisit pas dans le lieu sacré. »
Les Ptolémées furent également de grands constructeurs, et jusque sous la domination des empereurs romains, l’Égypte, imbue de ses vieilles traditions artistiques et inspirée par les admirables modèles que lui avaient légués les siècles, continua d’élever les imposants édifices qu’elle a si bien marqués de son génie propre, et dans lesquels on la retrouve, libre de toute influence étrangère, même sous le joug étroit des conquérants. Ceux-ci en effet purent enchaîner son indépendance; aucun ne réussit à asservir sa pensée.
§ 1er. — LA SCULPTURE.
Dès les débuts de l’Ancien Empire, c’est-à-dire à cette époque, vieille de 7000 ans, où le monde entier, en dehors de la vallée du Nil, était plongé dans la plus sombre sauvagerie, l’art de la sculpture avait déjà donné en Égypte d’incomparables produits. Ce degré de perfection où nous le voyons alors arrivé, est la preuve irrécusable de l’antiquité prodigieuse de la civilisation égyptienne. Si formidable qu’apparaisse à nos yeux la longue chaîne de siècles nous séparant de ces âges lointains, il faut en supposer une suite plus étendue encore qui les a précédés, car le temps seul, et un temps d’une immense longueur, peut permettre à l’homme de franchir l’abîme qui sépare un sauvage d’un artiste tel que celui qui sculpta le Scribe accroupi.
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
Les plus vieilles statues qui existent au monde se trouvent sur le palier de l’escalier qui, dans le musée du Louvre, conduit au premier étage de la section égyptienne. Ce sont celles d’un fonctionnaire nommé Sépa et de sa femme Nésa, représentées plus haut (F. p. 369). Elles sont en calcaire, et montrent un peu de gaucherie dans les formes et de raideur dans l’attitude. Mais les traits et l’expression de leurs visages offrent déjà ce caractère saisissant de vie, de personnalité, qui fait reconnaître des portraits dans les statues de l’Ancien Empire, et qui émeut si profondément le spectateur, en présence de ces êtres, presque parlants, bien que morts depuis soixante siècles.
La ressemblance, et une ressemblance scrupuleuse était en effet le but, le secret, la raison d’ètre, de la statuaire au temps de l’Empire memphite. Nous avons indiqué, en parlant de la religion comme en décrivant les tombeaux, cette idée fondamentale qui associait le double de l’être humain, le ka , l’habitant mystérieux du sépulcre, soit à sa momie, soit aux images de son corps qui pouvaient survivre à ce corps même. Si la momie se décomposait ou tombait en poussière, si les statues du défunt étaient brisées ou mutilées, le fantôme fragile s’évanouissait avec elles, et il n’y avait plus pour l’âme d’immortalité possible.
Cette croyance, qui dura toujours, mais en s’épurant, en se spiritualisant plus tard, existait dans toute sa force superstitieuse et matérialiste à l’époque de l’Ancien Empire. Il fallait alors, pour diminuer les chances de destruction du ka, non seulement embaumer soigneusement la momie et la murer dans le puits profond du mastaba, mais encore peupler les cachettes du monument avec un nombre aussi considérable que possible de représentations fidèles du défunt. C’étaient, suivant une expression ingénieuse, des « corps de rechange » qui soutenaient l’existence du double.
Pour bien remplir le but auquel elles étaient destinées, ces effigies devaient être d’une scrupuleuse ressemblance. Aussi les voit-on reproduire fidèlement jusqu’aux défauts mêmes et aux infirmités de leurs modèles. Une des plus curieuses à ce point de vue est celle d’un nain, Nem-hotep, retrouvée dans une des plus belles tombes de Saqqarah, et actuellement au musée de Boulaq. Rien de plus grotesque, et en même temps de plus vrai, que l’apparence de ce
pauvre être. Il offre bien tous les caractères de son infirmité : torse long, jambes courtes, ventre proéminent, crâne allongé en arrière, face laide et niaise, et toutefois empreinte d’une certaine suffisance; car, le nain, comme tout le prouve dans son riche tombeau, était un personnage.
On le voit, les sculpteurs de l’Ancien Empire ne s’étaient encore imposé aucune convention et ne poursuivaient aucun idéal. Copier fidèlement la nature, tel était le but de leurs efforts. Nulle tradition antérieure, nul modèle classique ne se plaçait entre eux et la vérité des choses. Le formalisme, la monotonie, la raideur, que plus tard on put reprocher à l’art égyptien, ne gâtaient point la spontanéité naïve de leurs œuvres. Ils ne cherchaient point la beauté et ne mettaient pas leur goût propre au-dessus de la simple réalité. Ils ne faisaient même point de l’art au sens propre du mot; ils accomplissaient un travail consciencieux avec la conviction que leurs ouvrages les mieux réussis, enfermés pour toujours dans le serdab, ne charmeraient jamais les yeux des générations futures et n’attireraient point à leur mémoire les éloges et la renommée, si chers à l’âme chimérique de l’artiste.
Et toutefois ces laborieux ouvriers, qui n’ont point inscrit leur nom sur le socle des statues qu’ils ont taillées, qui n’ont point espéré la gloire et se sont endormis dans l’oubli, ont créé l’art le plus puissamment réaliste et le plus durable qui ait laissé des traces dans le monde. Ils ont animé le granit, le calcaire et le bois même d’une vie si intense, que ces inertes matières, arrachées à l’ombre séculaire des tombeaux, frémissent, palpitent sous nos yeux, et font de nous, pour ainsi dire, tandis que nous les contemplons, les contemporains d’hommes et de femmes dont nous sépare une énorme période de plus de six mille ans.
Qui donc, après avoir, soit au Louvre, soit à Boulaq, regardé attentivement le Scribe accroupi (p. 377), le Cheik-el-Béled (p. 384), ou les statues d eRahotep et àeNéfert (PL III), peut oublier leurs traits expressifs, et ne conserve pas le souvenir de leurs physionomies si animées, si personnelles, comme on conserve le souvenir d’un compagnon de voyage sympathique que les hasards d’une rencontre ont fait pénétrer, rapidement et pour une heure, dans le secret de notre intimité. Ce ne sont pas des inconnus pour nous, ces êtres dont
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
le regard vif et perçant a plongé dans nos yeux, dont le geste familier nous a donné l’illusion d’un mouvement réel, dont toute l’attitude nous a trahi les habitudes et les occupations, et dont le visage, souriant, sarcastique ou grave, nous a révélé le caractère.
Certes, depuis l’époque reculée où ils ont vécu,
du son domaine; il, a embrassé dans son essor toutes les régions de l’idéal et élargi les champs étrohs de la réalité. Mais, quelle que soit la puissance fascinatrice de nos rêves, ce qui nous intéresse toujours le plus, c’est l’homme luimême. Et si nous nous arrêtons, émus et transportés, devant la surhumaine splendeur de la Vénus de Milo, nous sommes peutêtre attirés et retenus par un charme plus invincible et plus poignant, devant la
Musée de Boulaq.
FIG. 256. — Ce bas-relief d’exécution fort médiocre, surtout dans la partie inférieure du corps, est étigueté « roi éthiopien » sur les photographies qu’on vend au Caire aux visiteurs du Musée de Boulaq et sur leur catalogue. Cette indication est aussi peu exacte que beaucoup de celles qu’on voit figurer sur les photographies de ce magnifique Musée de Boulaq, dont on peut dire qu’il est à la fois le plus riche du monde en antiquités égyptiennes mais aussi le plus mal tenu. Rien dans ce personnage n’indique une origine éthiopienne. L’inscription en caractères hiéroglyphiques qu’on voit au-dessus de sa tête le qualifie de « Chef des ouvriers des Constructions de Sa Majesté, à Memphis, le chef Ptah-mès, véridique auprès du dieu Grand ».
ce simple scribe, au corps épaissi, aux traits communs, mais pétillants d’intelligence, qui, la plume à la main, semble attendre encore, pour la fixer sur ses tablettes, la suite d’une phrase, interrompue il y a six ou sept mille ans.
La sculpture de l’Ancien Empire, qui savait rendre avec tant de
\ vérité, et surtout avec une si frappante personnalité, les traits du visage humain, réussissait aussi heureusement dans la reproduction des membres du corps, avec leurs gestes, avec leurs attitudes naturelles et familières, et leurs saillies musculaires.
On ne retrouve pas seulement, dans les mastabas de Gizeh, de Méïdoum et de Saqqarah, la statue du défunt, maître et habitant du sépulcre. Autour de cette statue se groupent souvent celles de ses serviteurs : bergers, laboureurs, cuisiniers, pétrisseuses de pain, tous faisant le geste le plus fréquent dans son métier, tous d’une vérité étonnante d’attitude et de mouvement. L’ombre de ces serviteurs devait, dans l’autre monde, être aux ordres de l’ombre de leur maître et remplir pour lui tous les offices qu’il attendait d’eux sur la terre.
La statue considérée comme le chef-d’œuvre de l’Ancien Empire, est celle du roi Khéfren ( V . p. 373), trouvée dans un puits du temple du Sphinx. Elle est en diorite, substance plus dure encore et plus difficile à travailler que le granit. Le Pharaon est assis, les mains sur les genoux, dans une attitude pleine de calme et de majesté, adoptée plus tard pour tous les colosses royaux. Elle dépasse déjà la grandeur naturelle, bien qu’elle soit loin d’atteindre aux proportions gigantesques données dans la suite aux effigies des souverains. La face est imposante et douce; et, malgré le caractère de gravité noble et fîère dont elle est empreinte, on y retrouve cette animation singulière de tous les traits, et ce souci du détail caractéristique et personnel, qui fait sentir, devant chaque statue de l’Ancien Empire, que l’on est en face d’un portrait.
Le bas-relief ne remonte pas en Égypte moins haut que les statues indépendantes et isolées. Le plus ancien que l’on ait découvert se voit encore, bien que fort mutilé, sur les rochers de l’Ouady- Maghara, dans la presqu’île du Sinaï. Il représente le roi Snéfrou terrassant un ennemi, et remonte, par conséquent, jusqu’à la ine dynastie. Les bas-reliefs découpés sur des panneaux de bois dans le tombeau d’Hosi, ne sont pas moins anciens. Ils ont beaucoup des qualités des statues contemporaines, mais déjà s’accusent en eux quelques-unes des conventions que nous retrouverons dans les bas-reliefs égyptiens de toutes les époques, entre autres celle
LA CIVILISATION EGYPTIENNE
qui consiste à représenter les épaules de face, tandis que la tête et les jambes se présentent de profil.
L’Ancien Empire s’est servi du bois pour les grands morceaux de sculpture plus que ne l’ont fait les siècles qui lui ont succédé. Cette matière était plus facile à travailler pour des artistes qui ne possédaient pas l’acier et sans doute même pas le fer, que le dur granit ou même que le calcaire. Sous le climat de l’Égypte, le bois se ' conservait aussi bien que la pierre. On l’abandonna cependant plus tard, lorsque la sculpture devint plus décorative et répondit moins à des besoins religieux qu’il fallait satisfaire à tout prix, parfois en toute hâte. D’ailleurs les bois à grain serré n’existent pas en Égypte, et l’on n’y a jamais rencontré de poutre assez considérable pour y tailler d’un seul bloc une effigie humaine de grandeur naturelle. Celles qui nous sont parvenues, le Cheik-el-Béled, au musée de Boulaq, ou la statue de bois du Louvre, dans la salle historique, sont faites de plusieurs morceaux réunis par des chevilles, et dont on voit distinctement les sutures. Ces sutures étaient rendues invisibles autrefois par un enduit fait d’une toile collée et recouverte de stuc sur lequel on étendait la couleur. Car, ainsi que nous le verrons plus loin, la peinture était en Égypte le complément indispensable de la sculpture. Les statues, les bas-reliefs de bois ou de calcaire étaient peints, sans exception. Ceux que l’on taillait dans une matière plus riche et naturellement colorée, granit rose, diorite, porphyre, basalte, albâtre, échappaient à cette loi, du moins généralement. L’Égypte ne connut pas le marbre, admirable matière dont les reflets chauds et les contours presque transparents donnent l’illusion de la chair et qui semble comme elle frémir d’une vie intérieure. Elle eut d’ailleurs la passion de la polychromie et ne laissa jamais dans leur dure nudité des substances, aussi ingrates à l’œil que le calcaire ou le bois.
Du reste, il est encore une autre matière que l’Ancien Empire mit en œuvre pour ses statues funéraires : c’est le bronze, que l’on sut couler de bonne heure dans la vallée du Nil avec une perfection remarquable. Il ne servit jamais pour des figures de grandeur naturelle; mais' il existe, dans les collections, des statuettes, dont l’une au moins remonte à une étonnante antiquité. L’Ancien Empire sut couler le bronze en creux et le retçucher ensuite au
burin, art que les autres nations ne devaient retrouver qu’infiniment plus tard.
Le goût des colosses, tellement prononcé en Égypte, s’y manifeste dès les époques les plus reculées. La plus ancienne œuvre d’art de la vallée du Nil en est aussi la plus gigantesque : c’est le fameux Sphinx de Gizeh, dont la face mutilée domine toujours les sables du désert, tandis que son corps immense y reste enseveli. Il ne faudrait pas croire que ce grand monstre accroupi fût un rocher dégrossi rudement et sculpté par à peu près. C’est une véritable statue, absolument achevée, et à laquelle un enduit soigneusement moulé donnait, avant les injures des siècles et des hommes, le fini qui lui manque à présent. Il était déjà bien élevé, bien grandiose dans ses aspirations, l’art qui a mis dans ses yeux de pierre ce regard indéfinissable et sur ses lèvres à jamais closes ce patient et mystérieux sourire.
Avec l’Ancien Empire s’éteignit dans l’art égyptien cette qualité qui prime toutes les autres lorsqu’elle existe, c’est-à-dire la vie, l’évocation frémissante de la réalité expressive et animée.
Nous avons dit à propos de la littérature : l’Egypte manqua toujours des ressorts suprêmes de l’émotion — l’amour, la douleur, et nous ajouterons le doute. L’inquiétude, la préoccupation de l’avenir dans la destinée humaine, l’éternel pourquoi qui met tant de mélancolie au fond de nos œuvres passagères, ne se trahit pas dans les œuvres éternelles de cette race calme et forte. La majesté, la grandeur, l’immuable stabilité, le repos serein et profond de la tombe, la sécurité d’une existence éternelle et glorieuse, tels sont les principaux caractères de l’art égyptien dans toutes ses branches. Les choses éphémères, changeantes, fugitives, de la vie terrestre ne l’occupèrent qu’accidentellement, et, de bonne heure, il sut leur prêter une grâce rigide, une beauté de convention dans laquelle il les enferma, les fixa, pour les rendre dignes de prendre place au sein du concert harmonieux des choses impérissables.
Cependant le génie égyptien n’était point incapable de créer des œuvres palpitantes de vie. On le voit par les sculptures de l’Ancien Empire. Mais il fallut qu’une superstition religieuse le poussât dans cette voie, et il en sortit aussitôt que sa croyance se modifia. Les chefs-d’œuvre des premières dynasties demeurèrent comme un acci-
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
dent merveilleux dans l’histoire de l’art égyptien. Nous rencontrons plus tard des créations charmantes ou grandioses, mystiques, fières et fines, nous ne nous sentons plus attirés par l’invincible sympathie qu’éveillent en nous les naïves figures des anciens âges.
Un changement profond se produisit dans les conceptions religieuses et artistiques de l’Egypte entre la vie et la xne dynastie. Aucun monument ne nous permet de suivre les phases de cette évolution; nous n’en pouvons juger que les résultats. Lorsque nous voyons apparaître de- nouveau le type humain sous le ciseau des sculpteurs, ce type s’est modifié; il a pris plus d’élégance et de sveltesse; l’individualité y est moins accusée; la convention s’est introduite dans l’art. Les têtes gardent encore une certaine personnalité dans les traits et dans l’expression, mais les corps sont tous copiés sur un modèle idéal, dont le galbe élancé ne rappelle en rien les tailles épaisses, les formes trapues de l’Ancien Empire.
Perpétuer par des moyens matériels l’existence du double a cessé d’ètre la préoccupation dominante de l’Egypte.
Les sculpteurs ne travaillent plus exclusivement pour les tombeaux; leurs
œuvres deviennent monumentales et décoratives; elles sont desti-