‹ Les premières civilisationsChapitre 2 sur 79 · II PRÉFACE · texte numérisé non relu

II PRÉFACE

et fugitives traces. Que sont devenus les trésors de l'Assyrie, de la Perse, les arts de la Grèce, les armées d'Alexandre, les légions des Césars, le commerce de A^enise, les colonies de l'Espagne ? il n'en demeure que le souvenir s'efFaçant peu à peu.

De chacune de ces grandes choses, le progrès général a tiré quelque avantage ; mais les élans se sont éteints ; il semblerait même que rien ne fût resté d'eux, parce que le mouvement descendant est amplifié à nos yeux par l'éclat de l'ascendance; mais chacun a marqué un pas en avant.

L'écrasement du monde romain par les barbares semblerait un déluge universel si nous ne sentions que, malgré ses désastres, Piome a prévalu, que son esprit est demeuré, surmontant le cataclysme.

C'est ainsi que nous sommes parvenus à ce niveau intellectuel dont nous novis montrons orgueilleux au point d'oublier nos devanciers, avec une vanité que railleront nos descendants. Mais est-il bien certain que nous dépassions en toutes choses nos ancêtres? certes, ce n'est pas croyable; car, si nous avons inauguré une ère scientifique, industrielle et commerciale, nous demeurons bien inférieurs aux conceptions artistiques et poétiques des Grecs, gouvernementales des Romains.

Et ces sciences qui suppléent à la pratique d'autan, sommesnous certains d'en posséder les exacts principes? n'apparaîtrontelles pas aussi enfantines pour nos descendants que, pour nous^ celles de nos devanciers?

Nos sentiments d'humanité sont-ils plus purs que ceux des anciens quand nous exterminons les races inférieures pour coloniser leurs territoires ? certainement non, et la morale avestique vaut sûrement celle que nous afl'ectons tant de pratiquer aujourd'hui.

Il en est des races comme des peuples, comme des individus. Chacun admire son œuvre, encadre l'univers dans ses tendances, ses désirs, se considère comme supérieur, dédaignant tout ce qui n'est pas lui.

L'Euroj)e du vingtième siècle méprise les groupes humains des autres continents; alors que, tout en reconnaissant les j)rogrès de nos sciences pratiques, les Orientaux, par exemple, n'ont aucune estime pour notre civilisation, nos mœurs, nos croyances positives ou négatives, nos conceptions philosophiques, politiques,

PRÉFACE Ilf

sociales, les trouvant grossières; et si, par force, ils s'inclinent devant la supériorité de nos armes, ce n'est pas sans dédain.

C'est qu'ils envisagent la civilisation à dos points de vue tout difTérents de ceux auxcjuels nous nous plaçons; que leurs traditions, leur disposition d'esprit, difï'èrent de celles de l'Europe. Sommes-nous bien certains que l'idée qu'ils se font de la vie n'est pas supérieure à celle que nous en concevons nous-mêmes ?

Comme historiens, nous sommes enclins à traiter suivant notre esprit actuel les actes et les pensées des anciens ; à les juger comme nous jugerions des concepts et des actions de nos contemporains. Cette fatale tournure d'esprit fausse non seulement la portée des événements de l'antiquité, mais aussi leur encliainement. Pour beaucoup d'entre nous, l'histoire, quelle que soit l'époque dont elle traite, se montre vêtue à la moderne, tout comme au siècle du grand roi, Cinna entrait en scène en costume Louis XIV. Nous avons grand'peine à reconstituer l'ambiance, combien peu d'ailleurs en comprennent le besoin ?

Peut-être tous les peuples anaryens disparaîtront-ils peu à peu devant la brutalité de notre convoitise; peut-être auronsnous injustement détruit jusqu'au dernier représentant de ces races dont les seuls torts auront été de ne pas avoir pensé comme nous, combattu comme nous et d'avoir occupé leur patrimoine.

Ces odieuses exécutions n'avanceront pas le progrès ; elles retarderont seulement l'heure fatale où, devenue trop nombreuse pour la superficie habitable de sa planète, notre humanité se déchirera elle-même. N'a-t-on pas sans cesse sous les yeux, dans les temps troublés, l'homme subitement rendu à la barbarie en dépit du milieu dans lequel il a vécu, se livrant aux pires horreurs.

La densité de la population fait la force des nations, la richesse de quelques privilégiés, mais ne donne pas le bien-être à la masse. Tout au contraire ; quoi qu'en puissent penser et écrire ceux pour lesquels lexistence des autres n'est qu'un roman, un sujet de thèses, un moyen de frayer son propre chemin dans la vie. Procurant la force, elle assure l'indépendance nationale, mais au prix de lourds sacrifices, d'une sorte d'esclavage. Nos sociétés modernes procurent à quelques-uns la liberté, et ceux-là même (|ui eu jouissent ne s"expli(juent même pas qu'il en puisse être autrement. Quant à la masse, est-elle pratiquement plus heureuse qu'au temps où ses besoins étaient moindres ?

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