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IV PRÉFACE

Celui qui, libre, vivant dans l'abondance de toutes choses, n'a éprouvé ni les rigueurs du froid, ni les affres de la faim, ni les horreurs de la servitude, ne peut concevoir que les biens dont il jouit ne soient pas liés à l'essence humaine; qu'il se puisse faire que, dans ce monde, existent des êtres déshérités ne connaissant rien des douceurs de la vie, et que ces douceurs mêmes fussent inconnues quelques siècles avant nous.

Pour celui-là, le monde est sa ville, son village, sa maison, ses intérêts; l'histoire est surtout celle de sa vie, à peine celle de quelques générations. Le reste se perd dans l'espace et dans le temps, n'offrant à son imagination que l'intérêt anecdotique d'une pièce de théâtre. 11 ne peut sentir cette effrayante réalité d'où ses ancêtres, après des milliers d'années de lutte, sont sortis pour lui créer son bien-être.

Il vit sans reconnaissance envers ceux auxquels il doit tout, se plaignant de son sort, le désirant toujours meilleur; ne regardant jamais avant lui ni au-dessous de lui; ne se procurant même pas cette consolation égoïste de comparer les malheurs des autres à ses propres douleurs.

Et pendant que ce privilégié, usant de tous les biens dans l'indépendance, coule ses jours sans autre souci que la satisfaction des besoins qu'il se crée, des infortunés, perdus dans les glaces du Nord, subsistent, au gré des temps, d'une irrégulière et misérable pitance; à peine vêtus, mal abrités contre le froid dans leurs infectes tanières, toujours préoccupés de la nourriture du lendemain. D'autres, courbés vers la terre sous la courbache du maître, nourris d'une poignée de sorgho, s'éteignent épuisés; et leur corps traîné hors du village, au charnier des animaux morts, est abandonné en pâture aux carnassiers. D'autres enfin, sous nos yeux, dans nos villes industrielles d'Europe, esclaves du pain qu'ils doivent à leur famille, s'étiolent dans un air malsain, affaiblis par un labeur incessant auquel ils ne peuvent se soustraire.

Ces horreurs, moins fréquentes aujourd'hui qu'autrefois, étaient jadis le partage de la majorité des humains. On ne s'en souvient plus, on ne les veut pas voir et, malgré la sensiblerie qu'affectent la plupart des Européens, il en est peu qui réfléchissent aux souffrances des temps passés, qui compatissent à celles de chaque jour.

Mais cet injuste oubli des maux d'autrui, ce désir perpétuel

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