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CHAPITRE V

La civilisation au cours des derniers temps j^-laciaires.

Lliomme aux élah (irchéolilhique el mésolilhique.

Les industries archéolilhique et mésolilhique sont celles des instruments de pierre laits d'éclats retouchés de diverses manières. En cela, elles se diflerencient de l'industrie paléolithique qui, surtout (1), transformait le noyau môme en outil et ne retouchait l'éclat que d'un seul côté.

Ces industries se présentent sous un grand nombre de formes; les unes locales et indépendantes, les autres successives et procédant les unes des autres par transformation.

Certains pays ont connu toutes les formes de transition entre le type chelléen et la pierre polie ; tandis (|ue d'autres n'en possèdent que quelques-unes et qu'un certaiu nombre semble être passé de l'état paléolithique à l'état néolithi(|ue, sans avoir connu les intermédiaires archéolithiques.

L'Egypte paraît jusqu'ici n'avoir vu ni l'industrie archéolithique, ni l'industrie mésolithique (2); l'Italie passe directement du type moustérien au type campignien sans connaître les types solutréen, magdalénien (^t leuis dérivés.

(1) Les éclats divei-sfiiicnl n'iouolics se Iroii- (2) A moins i|ii<; la skllion dllrlouan, ou-

vont, parloiil,, mais ne pi-cnnonl une allure jourd'liui ilisparue et dont la plus belle série

franchement mousléfiennc (|ne dans l'achen- est conservée an musée Kirrlier à Rome, ne

léeri (H. Brei ii,, les Divisions du Quaternaire doive être rangée dans l'aurignacien. (J. M.) ancien, (Is./.Vr. <i Arrh., l'J08, I, pp. il5-il7.)

\-l!l LES l'RKMIKHKS CIVILISATIONS

En Amëri(jue, rintlusliie est confuse entre la forme chelléenne el la pierre polie. On y trouve en même temps des instruments appartenant à tous les types européens, depuis celui du Moustier, jusqu'à celui des kjœkkenmœddings, sans qu'il soit possible de discerner les phases de la transformation.

Plusieurs de ces industries qui, en Europe occidentale, ont laissé de nombreuses traces dans les cavernes, où les restes d'iiabitatiou se sont le mieux conservés, ont improprement reçu le nom de Période des cavernes ; comme si l'homme, en ces temps seulement, eût habité les cavernes et les cavernes seules.

Il serait puéril d'iusister sur le troglodytisme. L'homme s'esl approprié les al^is naturels, comme font les animaux, dans les pays où il s'en trouvait. Ailleurs il s'est construit des refuges arliliciels, soit en les bâtissant sur le sol, soit en les creusant dans la terre. Les exemples de pareils usages abondent dans l'évolution préhistorique et histori<[ue (1).

L'idée de se bàlir un abri est innée chez l'homme, comme chez bien des animaux, de même que celle de profiter des abris naturels. Il est donc à penser que les populations réfugiées dans les cavernes du Périgord, par exemple, avaient des congénères dissémiiK'S dans d'autres régions de la France, vi\ant comme eux, mais habitant des demeures plus fragiles.

Cette hypothèse se trouve confirmée par ce fait que, dans bien des districts de nos j)a3S, se trouvent, à la surface du sol et dans l'humus, des instruments de silex des types magdalénien, solutréen <»u moustérien, sans (juil existe de cavernes dans la région.

Le seul fait à retenir, dans cette <lénomination d'âge des cavernes, est que les cavernes seulement ont conservé, réunis ('2), jus(pi'à nos jours, les documents sur ces époques <|ui. ailleurs, sont disséminés ou détruits.

l'^n ces temps où les c(jmmunications étaient difficiles, où d'ardentes comj)étitions s'élevaient entre triions au sujet des territoires de chasse on do pêche, les hommes, vivant en groupes stqîarés et souvent hostiles, se développaient plutôt sur eux-mêmes, ne recevant de proche en proche (|ue les découvertes les plus notables.

(1) Cf. s. ni;iNAcii. Anliq. luil. <-al. .l/(i.v. ;i tous les poinls (]«■ viif est sans contredit

S-iint-GeniKiin, 1869, p. 160. telle de Baoussé-Roussé ^Cf. M. Bori.f, /es

;-2; Parmi les grottes nMifcrniant des ves- Grottes de (iiiinaldi, 1. l. fasc. II. Monaco,

tijjos de l'homme, l'une de'^ niieuv étudiées 1906).

(•.J\ [MSATION m: C.OUFIS DES DKUMKIÎS 1 KMPS ( .1. \<:i AIF!i:s {'>:)

Dans la proscju île de Malacca, j'ai vu li des liibus sakayes (négritos), distantes de quinze jours d<i marche des villages malais les plus avancés, n'entretenir que peu de relations avec leurs voisins et entre elles, et se tenir à l'écart des peu[)lades seumangs, d'origine aussi ancienne (ju'elles dans le pays, dont les territoires sont limitrophes.

Dans les montagnes du Louristàn (2), entre les deux branches de l'Ab é-Diz frivière de Dizfoul), sont des tri])us loures n'entretenant aucunes relations avec leurs \oisines de même race qu'elles, et ayant conservé leurs traditions au point de porter encore le costume en usage au temps des Acliéménides.

Au Caucase, dans le Daghestan (3), chaque valléii est hainfée par une tribu étrangère à ses voisines, j)arlant un dialecte spécial, et n'ayant que fort peu de rapports avec les montagnards des autres vallées.

Celte division des populations en trilius distinctes, pour des causes naturelles ou des raisons d'intérêt, est l'origine du développement inégal et varié dans les diverses provinces d'un même pays; d'autres causes s'y viennent joindre encore, quand co, pays a été soumis à des immigrations étrangères. On ne doit pas, sans raisons péremptoires, étendre ni géograj)hiquement ni chronologiquement les conclusions tirées d'une étude locale.

En ce (jui concerne les instruments de silex, généralement considérés comme caractéristiques des industries, nous devons être d'une extrême prudence; en ellet, les néolithiques d'Egypte ne possédaient-ils pas des instruments du type acheuléen, moustérien, solutréen, en même temps que des haches polies, et ces mêmes formes ne semblent-elles pas en d'autres lieux caractériser des époques difTérentes?

Les Susiens employaient en même temps le métal, la [)ierre polie et des têtes de flèches du type solutréen; et il en était de même dans certaines parties de la Syrie. Les racloirs de la Mad(^laine et ceux du Campigny ne sont-ils pas identiques?

En se basant sur la superposition des couches dans un m<'nie gisement et sur la comparaison des industries de stations dilTérentes, on a établi, en ce qui concerne l'état archéolithique, des

(1} Cf. J. DK MoiiGAN, Exploration dans lo en Peiiic, (. II, Kludex (/ilographiques, 1895. Iircsqu'ilo malaise, ds /7/omme, 1885. (3) Cf. .1. dk Moroan. Mi^.-iion .<:cientilique an

a] Cf. J. DE Morgan, Mission ■■fcienlifiqae Caacasp, l. II. 1889.

126 LES PUEMIÈRES CIVILISATIONS

divisions chronologiques; et il n'est pas d'années qu'on n'en voie surgir de nouvelles.

Cependant, rien n'est moins prouvé que cette succession; car des tribus, de mœurs et d'usages différents, vivant parallèlement, ont pu occuper successivement certaines localités, sans qu'il y ait pour cela succession dans le sens général du terme, voire même dérivation et passage d'une civilisation à une autie.

En résumé, l'Europe occidentale n'était certainement pas peuplée de façon homogène ; plusieurs races y vivaient côte à côte en tribus plus ou moins nomades, et nous ne devons pas considérer les usages de chacune comme représentant une phase spéciale s'étendant à tout le pays.

En Amérique du Nord, par exemple, les clans indiens diflèrent sensiblement entre eux, par les usages comme par l'outillage et Farmement qu'ils emploient. Avant leur anéantissement par les Européens, ils vivaient, chaque tribu cantonnée dans son district; mais avaient tour à lour des mouvements d'expansion et de concentration, empiétant parfois sur le domaine de leurs voisins, poussant au loin leurs expéditions. Ainsi les industries de chacune de ces tribus ont pu se superposer sur bien des points habitables, dans les cavernes entre autres; tout en étant contemporaines et, par les restes qu'elles ont laissés, faire naître des idées de chronologie relative, alors que cette succession n'est qu'apparente.

Certainement, au cours de la longue période qui sépare le milieu des temps glaciaires de l'apparition de la pierre polie, les industries ont évolué, et il doit être fait une large part à la succession; mais cette part ne doit pas être exagérée suivant certaines tendances d'aujourd'hui.

Ces civilisations, nous devons leur appliquer la méthode usitée en ethnographie pour l'étude des primitifs modernes. Il nous faut procédei- industrie par industrie, puis chercher à retrouver l'histoire de chacune, l'aire qu'elle occupait jadis en la considérant, à priori, comme isolée; et ne faire intervenir les caractères communs entre les diverses tribus, qu'alors qu'ils peuvent être tenus pour certains. C'est seulement en procédant de la sorte qu'il sera possible de mettre quelque ordre dans cet amas confus de peuplades, bien plus nombreuses que, généralement, on est lente de le penser.

CIVILISATION Al" COURS DKS DERNIERS TEMPS (il.ACIAIHES 127

Les mêmes lemaïques s'appliquent au climat, à la dore et à la faune, qui ne lurent pas partout les mêmes pendant la durée de la période glaciaire et de celles qui la suivirent (J ;. Dans cette étude, encore, il est nécessaire d'établir des monographies locales, permeltanl de reconstituer les districts ; et c'est de l'ensemble de ces provinces que ressorti ront les lignes générales.

En fondant, les glaces, dans leur retrait, abandonnèrent peu à peu d'immenses territoires, arides d'abord, quoique trempés d'humidité, coupés en tous sens par des cours d'eau, couverts de Fondrières, de marais, de lacs, d'îlots de glace en fusion. C'est sur ces terres que, peu à peu, gagna la zone des graminées. Il se forma d'immenses prairies, dont le gibier et l'homme s'emparèrent, sinon d'une manière définitive d'abord, du moins pendant les saisons favorables (2).

La largeur de ces steppes était d'ailleurs très vaj'iable. Dans les pays plats, comme le nord de l'Allemagne, elles furent immenses ; tandis que, dans les régions montagneuses, elles se trouvaient réduites par la pente du terrain. Dans tous les cas, elles se tinrent toujours au voisinage des glaces fondantes.

Au delà, les forets gagnant progressivement sur les prairies et suivant de loin le mouvement des glaces, offraient le faciès des pays froids ; et cette première zone forestière, de profondeur variable, se trouvait elle-même remplacée, plus loin encore, par des boisements de pays plus chauds, semés de clairières ; et ainsi de suite jusqu'aux régions tempérées.

11 ne faut pas oujjlier que la fusion d'un amas de glaces aussi important, absorbant une énorme quantité de chaleur, produisit un refroidissement intense, dans les régions voisines des glaciers (3), et que^ si l'abaissement de la température atmosphérique fut général, il porta principalement sur la zone des steppes. Dans de telles conditions, l'inégalité dans les climats locaux était alors bien plus accentuée que de nos jours. C'est dans ce milieu,

(1) Il existe aujouid'luii en Europe deux ci) C'est ainsi qu'on rencontre des vestiges

colonies seulement de bisons, Tune en Li- du mammouth jusqu'au cœnrde la Russie d'Eu-

Ihuanie, l'autre en Circassie (Kouhan) Qui rope bien en deçà de la limite des moraines,

prouve que, dans les temps qui ont suivi (3) Le refroidissement causé par la fusion

i'époq'ie glaciaire, il n'a pas existé également d'importantes masses de glace est intense,

des colonies du mammouth, du renne cl C'est ainsi qu'un fort abaissement de tempé-

d'autres animaux aujourd'hui éteints et aux- rature se fait sentir même au cœur de l'été,

quels on a tendance à attribuer un habitat quand, entre l'Irlande et l'Amérique du Nord

général dans nos pays ? les paquebots rencontrent des icebergs.

128 t'K^ iMu:.Mira^i;s civilisations

extrèmemenl varié, que l'homme développa ses industries archéolithiques et mésolithiques.

Cantonnés, durant la grande extension des glaciers, dans des espaces relativement restreints, l'homme et les animaux virent peu à peu s'étendre devant eux d'immenses territoires. Ils les envahirent lentement, rompant avec leurs usages glaciaires, moditiant leur manière d'être suivant l'avancement ou le recul des terres habitable.s. Tout fut changé dans la vie, suivant des lois très complexes dans lesquelles entrent maints éléments qui, pour la plupart, échappent à notre appréciation. La multiplicité des races, des clans, la proportion numérique relative des diverses tribus, la variété des intérêts, des aptitudes, les conditions géologiques, botaniques, zoologiques, climaticjues des divers pays, les facilités plus ou moins grandes de migration, et bien d'autres considérations encore, influencèrent la vie dans ces temps.

La plupart de ces conditions ont laissé des traces ; mais combien sont difficiles l'étude et l'interprétation de ces vestiges, combien il est aisé de les expliquer de façon erronée !

Les récentes études amènent à conclure que l'industrie paléolithique (type moustérien) a coïncidé avec la dernière extension des glaces, en sorte que raurignacien, le solutréen et toutes les autres industries du groupe archéolithique seraient post-glaciaires. Mais ces déductions tirées de cas particuliers et locaux ne doivent, j)eut-étre pas encore, être généralisées (1).

Ces remarques étaient nécessaires avant d'aborder l'étude des industries archéolithiques et mésolithiques, très variées dans leurs détails et au sujet desquelles on a commis et l'on commet journellement tant d'erreurs. N'e.st-il pas mieux davouer l'insuftisance de nos observations, la fragilité de nos théories, plutôt (|ue de chercher pai- d'ingénieuses hypothèses à nous tromper nous-mêmes;'

.le passerai simplement en revue les divers types d'industries des derniers temps glaciaires, en conservant l'ordre dans lequel ils ont été présentés jusqu'ici ; bien qu'il soit nécessaire de faire des réserves au sujet de la succession et de l'ascendance de beaucoup d'entre eux.

1,1) Cf. DocteiirHrGoOBERMAiEr,, Beitriigczur Arehiv /. Aidhropoloyie, V. :î el i. Vienne, l<ennfniss des Qiiorh'trs in dcn Pyrenacn, in KWi.

Industrie archéolithique. — Type aiirignacien (1). — Cette industrie, pour lacjuelle le nom àe pré-solutréen avait été proposé, se compose de types intermédiaires entre les formes du Moustier et celles de Solutré; on y rencontre des burins assez grossiers, des grattoirs courts et épais, des lames très retouchées sur tout leur pourtour, des racloirs simples et doubles, et enfin des éclats portant de larges encoches latérales.

L'outillage en os comprend des pointes à contours ovoïdes parfois fendues à la base, des os appointis, des lissoirs, des pendeloques, des épingles ou baguettes souvent incisées, des sifflets taillés dans des phalanges de renne, etc.

Assez répandue, cette industrie a, jusqu'ici, été rencontrée en France, dans la Dordogne, à la Ferrassie et au Moustier; elle est signalée en Belgique, à Montaigle et à liastières(2), dans la Basse- Autriche (3), en Tunisie, en Algérie, en Syrie, etc.. et semble due à des populations très diverses, autres que celles des temps paléolithiques. Peut-être est-elle, partout, le fruit d'une invasion.

Type solutréen (li). — L'ensemble de cet outillage est remarquable par la finesse de sa technique. Les instruments, toujours composés d'éclats retouchés, sont de deux natures : les uns taillés seulement sur une face, grattoirs, perçoirs, scies, etc., analogues à ceux des types moustérien et aurignacien ; les autres, façonnés sur les deux faces, sont des têtes de javelots, d'épieux, des poignards (?) généralement d'un travail très soigné. Ces derniers instruments aff"ectent toujours la forme lancéolée de la feuille du laurier ou du saule ; ils sont parfois arrondis à l'une de leurs extrémités, tandis que l'autre demeure aiguë.

Les os sont grossièrement travaillés, façonnés en burins, perçoirs, etc. ; et quelques canines perforées de loup et de renard montrent que ces populations aimaient à se parer. Quant aux produits artistiques, ils sont peu nombreux, se bornant à quelques figurations de renne sculptées grossièrement dans la pierre tendre.

Les Solutréens connaissaient le feu; ils vivaient de leur chasse, plus spécialement de celle du cheval, dont les squelettes forment

(1) Cf. H. Breuil, la Question aurigna- renne, ds Congrès préhisl. de Pérlgueux, 1905. cienne, ds Rev. préhisl., 1907, n»' 6 et 7. (3) Hi»;u\es, Der Diluuiale Mensch.

(2) Cf. Capitan-, Congrès de Monaco, lOOG, (i) Cf. G. et A. de Mortili.et, le Musée pré mUev. Ecole. Anlhroi).,\\n,i>.r:Q. — \^\\vxu., Iiislorique, 1881, pi. XVIII-XIX. — J. Déciie- Essai de stratigraphie des dépôts de l'âge du LETTE,.U(i7!!ie/ti'arc/ieo/.prt'/i;.s(.,1908,pp. 131-148

j30 LES PREMIÈRES CIVILISATIONS

d'énormes amas à Tentrée des cavernes ; peut-être même étaientils cannibales (1). Ils donnaient aux morts de leur clan une sépulture, suivant des usages qui paraissent avoir été constants. Là se bornent nos connaissances en ce qui les concerne.

L'industrie solutréenne semblen 'avoir été que fort peu répandue ; on ne l'a rencontrée jusqu'ici que dans certaines parties de la France et de la Belgique (2).

Tijpe magdalénien (3). — Inférieure, par sa technique du silex, aux industries du Moustier et de Solutré, cette civilisation se fait surtout remarquer par la perfection qu'y atteint le travail de l'os et de l'ivoire, et par les aptitudes artistiques très développées des tribus magdaléniennes.

Les instruments de silex, racloirs, perçoirs, burins, montrent des besoins aussi multiples que ceux des civilisations dont il vient d'être parlé ; toutefois l'outillage, tel que nous le connaissons, par les cavernes, est entièrement composé de petites pièces.

On serait tenté de penser avec S. Reinach [h) que, près du foyer domestique, le Magdalénien ne se livrait qu'à des travaux délicats et que la grosse besogne, celle exigeant l'emploi d'instruments plus forts, se faisait toujours au dehors; mais s'il en avait été ainsi, l'homme eût parfois rapporté à son habitation quelqu'un de ces gros instruments et il en serait assurément parvenu jusqu'à nous dans certaines stations.

La caractéristique du magdalénien est la grande abondance et la perfection des objets d'os et d'ivoire ; têtes de harpons, de lances, de sagaies, spatules, lissoirs, perçoirs, tous objets d'un travail extrêmement soigné, et ne présentant d'analogies avec aucun de ceux des autres industries mésolithiques.

Les Magdaléniens se vêtissaient ; car ils nous ont laissé de fines aiguilles d'os et d'ivoire. Ils se paraient; car on rencontre en grand nombre les perles, les pendeloques, les dents perforées d'animaux, les rondelles d'os parfois gravées. Ils se peignaient ou se tatouaient le corps; les matières colorantes (limonite, sanguine) qu'on trouve près de leurs foyers en font foi.

(1) Cf. A. RiiTOT,le cannibalisme à l'époque (3) G. et A. de Mortillet, le Musée prèhislodes cavernes en Belgique, ds liull. Soc. pré- rique, \8Sl, pi. XXI-XXVHI. — J. Dkchelette. hisl. de France, iiTjuin lï)07 Manuel d'archéol. préliist., 1908, pp. 149-279.

(2) On a dernièremenl rallaclié au solu- (i) S. Reinach, Anliq. nat. cul. Musée de tréen (|uelqiies stations <le la Basse-Autriclie. Sainl-Germaln, p. 231.

Cf. lloERNES, Dec Dilaviale Menscli.. p. 121.

CIVILISATION AU COUHS DES DERNIERS TEMPS GLACIAIRES 13i

Ils entretenaient des relations commerciales étendues; car, dans les stations magdaléniennes, on trouve des coquilles marines (1) et des silex de provenance très éloignée. Ils se nourrissaient des produits de la pêche et de la chasse; témoins les nombreux ossements accompagnant leurs foyers.

On a fréquemment rencontré, dans les cavernes magdaléniennes, des os travaillés et ornés présentant une forme étrange. Nommés d'abord bâtons de commandement (2), appellation qui ne faisait que déguiser l'ignorance dans laquelle on se trouvait de leur usage, on les a considérés, plus tard, comme étant les pièces rigides de chevêtres (3), à l'aide desquels l'homme aurait dompté et conduit le cheval. Bien que les figurations de têtes de chevaux rencontrées dans les cavernes semblent donner quelque vraisemblance à cette manière de voir, elle n'a pas été partagée par le monde savant. Si cette hypothèse se trouvait un jour vérifiée, le Magdalénien aurait fait « la plus grande conquête de l'homme », ou tout au moins l'aurait appliquée ; car nous ignorons si les Moustériens, les Solutréens et autres tribus n'avaient pas, elles aussi, domestiqué les animaux, si elles n'employaient des mors ou des chevêtres n'ayant pas laissé de traces {h).

Il se peut que d'autres quadrupèdes eussent, en même temps, été domestiqués et que les Magdaléniens fussent aussi bien éleveurs que chasseurs. Le renne, le chien étaient peut-être asservis. Les hommes néolithiques d'Egypte ne possédaient-ils pas des troupeaux d'antilopes, dont nous ignorerions l'existence, si les sculptures de l'ancien empire ne nous l'avaient révélée (5) et si moi-même, je n'avais retrouvé les parcs où ces bizarres troupeaux étaient réunis pour la nuit (6)?

Cependant la plupart des préhistoriens, se basant sur des constatations qui semblent être fort probantes, nient la domesti-

(\) Chkimiis Islandica, Turrilella rommunis, (4) Cette explication de l'usage du « bâton

LillorinalHlorea. de commandement" est loin d'être acceptée

(2) Larlet, Broca, Cf. Assoc. franc., 187-2, par tous les palethnologues ; beaucoup consipp. 126-127. — De Mortillet, Mus. préhi.tl., dorent la domestication des animaux comme fig- 192. l'une des caractéristiques de la civilisation

(3) Cf. PiETTf, Eludes (i'elhnogr prélusL, l\. néolithique.

Le Chevêtre et la semi-domestication des (5) Bas-reliefs des Mastabas de l'ancien

animauxaux temps pléistocènes, in //ln//i;o/;., empire à Saqqarah (tombeaux de Ti, Mera,

t. XVIL 1906. Les tèlesde chevaux enchevê- Kabin, etc.).

Irées (?) figurées dans cette étude ont été dé- (6) J. de Morgan, Recherches sur les orûjines

couvertes à Saint-Michel d'Arudy, Brassem- de lÈ<jijple, l. H, 1807. Kjœkkenmœddings de

pouy,auxEspélugues(Lourdes),au Mas d'Azil, Kawamil, Toukh, etc.

à Laugerie-Basse, à Raymonden (Chancelade).

calion des animaux aux temps quaternaires, et reportent sa découverte à l'état néolithique.

Le caractère principal de la civilisation magdalénienne est l'art. Il nous apparaît tout formé et ayant atteint déjà une rare perfection; encore, ne connaissons-nous pas ses chefs-d'œuvre. Il semblerait qu'il soit le produit d'une population étrangère venue au moment où le renne abondait dans nos régions; et de même qu'il apparaît soudain, il disparaît subitement sans laisser aucune survivance.

Rien ne s'oppose, d'ailleurs, à ce que ces goûts esthétiques soient nés d'une migration affectant quelques districts seulement de la Gaule et de l'Espagne; à ce que, par influences, ces arts se soient répandus au loin ; à ce qu'aussi les tribus d'artistes, poussées par d'autres peuplades et changeant de région, aient laissé, dans les cavernes, des traces de leur séjour momentané, montrant ainsi une extension apparente beaucoup plus vaste que celle, qu'en réalité ils ont eue dans un même temps.

Il se peut aussi que, né dans un district de la France ou de l'Espagne encore ignoré, cet art se soit développé sur place et que nous n'en ayons pas retrouvé les œuvres primitives. 11 n'est donc pas nécessaire, pour expliquer sa présence, de faire intervenir des causes extérieures.

Ces arts se manifestent sous deux formes distinctes : dans la sculpture, la gravure, réduites aux dimensions des instruments et des objets portatifs, et dans la gravure de sujets de grandeur naturelle sur les parois des cavernes.

Ils nous ont laissé des ornements géométriques, de rares figurations de végétaux et une foule de représentations animales, « révélant un profond esprit d'observation, un sentiment exquis de la nature. Plusieurs de ces dessins sont supérieurs aux illustrations de quelques-uns de nos livres d'histoire naturelle; et il faut avouer que plus de la moitié des copies qu'on a faites de ces œuvres, pour les publier, sont au-dessous des originaux (1). »

Dans les sculptures, les membres des figurines ne sont jamais détachés ; parce que le bloc dont l'artiste disposait n'en permettait pas l'isolement, ou parce que les saillants eussent nui à l'usage des objets. Ce fait, nous l'observons dans bien des ivoires japo-

(1) Cautailhac. la Fnince oré/iiglorique,\).Q~.

nais, dans beaucoup de menus instruments des civilisations primitives de l'Egypte et de la Chaldée.

La figuration sur les parois des cavernes (1) est autrement intéressante encore que la gravure ou la sculpture des pelils objets, parce qu'elle comprend souvent des sujets de grandeur naturelle, d'une exécution beaucoup plus difficile. Non seulement ces représentations sont dessinées, puis gravées au burin; mais, aussi, elles sont peintes, présentant un fini plus ou moins avancé et des caractères si conventionnels, qu'on est tenté d y voir une stylisation et le passage de l'art figuré à l'art décoratif (2).

Tout en possédant très nettement le sens de la ligne et, généralement des proportions d'un même motif, l'artiste semble avoir méconnu les proportions relatives des sujets entre eux; à moins que, dans les représentations que nous possédons, il ne se trouve que des essais, des ébauches dans lesquels, copiant un modèle pour s'exercer, le dessinateur faisait abstraction de celui dont l'image avait été précédemment tracée sur la même surface.

11 serait, dès maintenant, prématuré de vouloir classer ces œuvres d'art (3), soit suivant la nature de leur exécution, soit suivant leur âge relatif ou leur distribution géographique. Nous ne connaissons pas assez les limites de l'aire habitée par les populations artistes, ni celles de l'extension de leur art par influence, ni les changements de résidence de ces tribus, ni la durée de leurs établissements dans chacune de leurs étapes, pour être à même de nous prononcer.

(1) Cf. II. Breuil, Nouvelles figurations du jours; elle existe dès les temps quaternaires mammout!i,ds Rev. de /ÈVo/e J'An/Zi/o/j., t. XV, (Cf. II. Breuil, Exemples de figures dégéné- 1905. — La dégénérescence des figures d ani- rées et stylisées à l'époque du renne, ds maux et motifs ornementaux à lépoque du A7//' Congrès d'Anthrop. et dArcli. prèhiRl., renne, ds Comptes remln.-! Arad. Inscr., 1905, Monaco, i90H) et se rencontre communément p. 105. — Os gravé de la grotte des Eyzies, ds dans les peintures céramiques les plus ancien- Rev Ecol. Anthrop., Paris, n" 6, juillet 1901. nés de lAsie antérieure. (II. Bukuil), le Pas- — L. Capitam et H. Breuil, les Grottes à pa- sage de la figure à l'ornemetil dans la cérnmùpie rois gravées ou i)eintes,ds Heu. Er. d'Anthrop., peinte des couches arrhaï(jaes et de Moussian et Paris, t. XI, 1901. — E. Cartailiiac et H. de Su.ve. Monaco, 190H.)

Breuil, les Peintures et gravures murales des (3) II. Breuil, l'Evolution de la gravure et

caverne» pyrénéennes, ds l'Anthropologie, de la peinture sur les murailles dans les ca-

l. XV, 1904; XVI, 1905.— L.Capitan, II. Breuil vernes ornées de l'âge du renne, ds Congrès

et Peyrony. Une Nouvelle Grotte à paroisgra- préhisl. de Périgueux, 1905. - II. Breuil {iEuo-

\ee-i, (\s Heu. Ecole Anthrop., 1903. — lu , les Fi- lution de l'art pariétal. Monaco, 1907) recon-

gures gravées (grotte de BernifaI). Hev. Ecole naît cinq phases successives dans l'évolution

An//irop., 1902. — Id., la Calévie(Dordogne). — du dessin aux temps quaternaires; la pre-

Capitan et Breuil, Grotte des Combarelles. mière appartenant aux temps pré-solutréens

Rev. Ec. Anlhrop., t. XII, 190-2. — Id., Grotte (aurignacien), la dernière étant contemporaine

de Font-de-Gaume. Rev. Ec. Anlhrop., t. XII, des peintures sur galets du .Mas d'Azil. On

1902. — L. Capital, les Origines de l'art en remarquera que les points étudiés étant fort

Gaule. .4. F. A. S., 1902. éloignés les uns des autres, il est difficile

(2) La stylisation des éléments fournis par d affirmer la succession de ces diverses mala nature est un fait courant chez tous les iiifestalions artistiques.

primitifs, tant dans l'antiquité que de nos

Les sujets traités en dehors des ornements géométriques (1) et de quelques rares végétaux (2) sont : le brochet (3), la truite (/i), l'anguille (5), de nombreuses formes indéterminables de poissons (6), le phoque (7), quelques oiseaux très rares d'ailleurs, l'éléphant (8), le rhinocéros (9), le bœuf (10), l'ours (11), le cheval (12), le bouquetin (13), l'antilope saïga (l/i), le renne (15), divers cervidés (lô), l'homme (17), etc.

Mais la représentation humaine, qu'elle soit gravée ou sculptée, est toujours fort médiocre et bien inférieure à celle des animaux; d'ailleurs, elle ne se montre que très rarement.

Gomme on le voit, la civilisation magdalénienne est de beaucoup, la plus développée des temps pléistocènes ; mais elle est peu répandue. C'est en France, en Belgique, dans le nord de l'Espagne et le sud de l'Angleterre qu'on la rencontre le mieux caractérisée. Son centre semble avoir été dans la région voisine des- Pyrénées.

On a signalé également cette industrie en Suisse, en Allemagne, en Pologne et jusqu'au lac Ladoga où elle se trouverait sensiblement modifiée; tandis qu'elle paraît faire défaut en Egypte (18), en Tunisie, en Algérie, en Syrie, en Italie et dans tout l'orient de la Méditerranée.

Je me dispenserai d'entrer dans plus de détails au sujet de l'industrie magdalénienne; bien quelle ait donné lieu à la création d'une foule de subdivisions : Eburnéenne {\9), Glyptique, Gourdanienne^ Tarandienne, Lorlhétienne, Elapholarandienne, Hippi-

(1) Ornements géométriques. — Laugerie- Basse, Gorge d'Enfer, La Madelaine.

(2) Végétaux. — Bruniqufl, Montgnudior, La Madelaine.

(3) Brochet. — Montgaudier (Charente).

(4) Truite. — Montgaudier.

(5) Anguille. — Montgaudier.

(6) Poissons divers. — La Madelaine.

(7) Phoque. — Montgaudier ; Sordes (Landes), Ahri-Mège. Une portion de mâchoire de phoque a été trouvée par Hardy et Fraux à Raymonden. — On comprend diflicilement comment le iihoipie, animal côtier, a pu être connu des gens du centre de la France.

(8) Eléphant. — Bruniquel, La Madelaine, P>aymonden.

(9) Rhinocéros. — Grotte du Trilobile à Arcysur-Cure (Yonne).

(10) Bœuf. — Masd'Azil, Les Eyzies, Altainira, Marsoulas, Bernifal, les Combarelles.

(11) Ours.— Massât (Ariège).

(1-2) Cheval. — Chalïaut (Vienne), Laugerielîasse, Les Eyzies, Altamira, Marsoulas, les Coiubarclles, Thayngen (Suisse), Bruniquel,

Lorthet, La Madelaine. Le cheval n'apparaît dans la Bible qu'après la sortie des Hébreux d'Egypte. En Egypte après la XVM' Dyn. (dixneuvième siècle?). Prisse d'Ave -sne allribue sa venue aux Hyksos.

(i:{) Bouquetin. — Marsoulas, les Combarelles.

(14) Antilope saïga. — Reconnu par P. Gervais sur une gravure d'Aurensan, mais dont on n'a pas encore retrouvé le squelette.

(lf>) Renne. — Bruniquel, Mas d'Azil, Corgnac, Font-de-Gaume, etc.

(16) Cervidés. — Mas d'Azil, Laugerie-Basse^ Lorthet, La Madelaine, Les Eyzies, Altamira, les Combarelles.

(17) Homme. — Laugerie-Basse, Altamira, Marsoulas.

(18) n se peut quaiijourd hui les vestiges de celte industrie soient partout recouverts par les limons du Nil.

(lu) En. PiETTE, l'Epoque eburnéenne et lesrares huinuines de lu période (jtyptique. Saint- <^uentin, 1894.

{jiiienne, Équidienne [\), Elaphienne {^), etc., basées soit sur des caractères artistiques, soit sur la nature de l'outillage, soit sur la faune accompagnant les vestiges humains. Ces subdivisions, ou bien n'ont pas lieu d'être, ou bien ne correspondent qu'à des cultures locales.

A côté des industries caractérisées dans l'occident de l'Europe, nous voyons, dans d'autres pays, les traces de civilisation postpaléolithiques oflrir des caractères spéciaux et ne rentrant pas dans les classifications établies pour nos pays. C'est ainsi que se présentent les stations du versant oriental du Liban 3), sur lesquelles nous ne sommes encore que très mal renseignés, celle d'Hélouan en Egypte que je considérais autrefois(A) comme néolithique; mais qui me semble aujourd'hui devoir être reportée plus loin de nous, peut-être jusqu'à l'aurignacien.

Les kjœkkenmœddings, dans les abris sous roche tunisiens et certaines alluvions, montrent une industrie archéolilhique spéciale, voisine de l'aurignacien; mais indépendante des cultures européennes. On y rencontre, en même temps que les racloirs, les burins, les encoches et les lames retouchées sur un seul côté, des types plus anciens tels que le disque.

L'une des stations les mieux caractérisées de cette industrie, dans le nord de l'Afrique, se trouve au lieu dit El Mekta (5), à 15 kilomètres au nord de Gafsa (sud Tunisien), sur le flanc des collines qui portent en même temps que des gisements naturels de silex, de vastes ateliers paléolithiques. Sans aucun doute, dans cette localité cette culture a succédé au chelléo-moustérien. Elle semble occuper tout l'espace de temps séparant le paléolithique du néolithique. Son aire géographique était extrêmement vaste; car on la retrouve dans le centre saharien (6), dans les provinces de Constantine et d'Oran (7), et non loin de Rhadamès (8) sur les confins de la Tripolitaine.

Certainement l'industrie tunisienne ne peut, en aucun cas, être complètement assimilée à celles de l'Europe occidentale, dont en

(1) E. PiETTE, les Subdirisionx de l'époque 5) Découvei-le en 1906 par E. Boudy, signa-

maijdalénienne et de ivjj0<iue néolilhique. An- lée par L. Ca|)ilan au Congrès de Monaco,

ger?, 1889. I) A Uassi-lnife!, près d El Golea. Environs

(i) E. PiETTE, in Congrès intenvitionnl dWii- de W'argla.

t/irop , 1889. Paris, 1891, p -203. (7) Musée d'Alger. — Grotte d'Ali Bâcha;

(3) Soukna, Erek, sur la route de Deir el Bir Lascaria (A'in Be'i'da); région de Tebessa, Zor à Palmyre. (J. M. 1900.) de Chellala Prov. de Constantine]. Batterie

(4) Cf. J. i>E MoROAN, Eeclt. sur les oriij. espagnole (Oran), Moizana [Prov. d'Oran ^ de lEyyple, 189C-1897. (8)"a Chabet-Réchada près de Jénéyen.

Afrique elle tient lieu. Elle correspond à l'existence d'un peuple qui, à ces époques, occupait toute la partie septentrionale de ce continent. Je propose de la désigner sous le nom d'industrie capsienne (1 ) en raison de la localité où elle semble être le mieux caractérisée (2), et afin de lui conserver son caractère géographique.

11 serait aisé de signaler un grand nombre de semblables industries locales, rentrant dans l'état arcliéolithique; mais une telle étude sortirait du cadre que je me suis tracé. 11 suffisait d'en citer quelques-unes, pour montrer qu'au sortir des temps glaciaires, l'homme vécut en tribus plus ou moins importantes, sortes de nationalités dont pour la première fois nous rencontrons les traces indiscutables.

Industries mésolithiques. — Les palethnologues ont coutume de ranger dans l'état néolithique des civilisations (campignien, kjœkkenmœddings, etc.) (3) très différentes de celles que nous venons d'examiner; et qu'ils considèrent comme formant la transition entre les industries de la pierre taillée et celles de la pierre polie, se basant principalement sur des vues chronologiques, très discutables d'ailleurs.

Ne tenant compte que du travail de la pierre dans la classification que j'ai choisie, je les rangerai dans un état de civilisation auquel je donnerai le nom spécial d'étal mésolilhique; parce que, d'une part, on retrouve dans ces industries une foule de traits communs avec celle dite magdalénienne et ses analogues ; et que, d'autre part, bien des formes nouvelles apparaissent, montrant une tendance vers l'état néolithique ne s'oxpliquant que par l'apparition d'influences indépendantes et nouvelles.

Industrie toiirassienne. — Cette division, proposée par G. de Mortillet (i) comme marquant la dégénérescence et l'extinction de l'industrie quaternaire, représente, pour cet auteur, une époque spéciale dont il retrouve les traces dans toute lEurope, dans le bassin méditerranéen et jusqu'aux Indes. Elle serait caractérisée par de tout petits instruments de silex présentant

(1) De Capsa, nom de la ville romaine qui vue des industries du Campigny, du camp de

occupait l'emplacement actuel de Gafsa. Calenoj-, de l'Yonne et du Grand-Pressigny,

(-2) On retrouve celte industrie très bien ca- ds Conyr. Anthr. préhist., 19( 0, p. 206.

ractérisée jusqu'en Syrie, à Antélias entre (i) G. de Mortillet, Evolution quaternaire

autres. (Cf. ZuMOFFEN, la Phénicie nrant les de la pierre, in /^ey. E'-o/e .l/i/Ziro/)., 1897, p. 24.

P/je>)/c/erî.'!.Beyrouth,1900,p.49sq.,pl. VIel Vil. — A. de Mortillet, les Petits Silex taillés à

(3) Cf. L. Capital, Passage du paléolitlii- contours géométriques, ds/iey. £co/e A/ii/irop.,

que au néolithique. — Elude à ce point de t. VI, 1896.

des formes géométriques. Cette industrie ne semble pas correspondre à une culture particulière; mais bien à des besoins spéciaux, mal définis encore, communs à une foule de pays.

Industrie des kjœkkenmœddings (1). — Les débris de cuisine abondent dans les pays Scandinaves (2), le nord de TAUemagne, les côtes de Belgique, d'Angleterre, de France, de Portugal, dans les îles de la mer du Nord. Ce sont des amas dont les plus grands présentent 3 mètres de hauteur, sur 100 à 300 de longueur et /i5 ou 50 de largeur. Tous marquent l'emplacement d'anciennes aorarlomérations humaines, et renferment les restes de la vie, cendres, charbon, os calcinés et brisés, coquilles marines en très grande abondance, nombreux instruments de silex et fragments de poterie grossière.

En Danemark (3), où ces monticules ont été l'objet de travaux nombreux et remarquables, l'industrie de la pierre se montre assez grossière : sa technique semblerait, à certains points de vue, être une descendance du paléolithique; tandis que, par d'autres, elle se rattache franchement au néolithique.

Les formes principales sont des haches oblongues et des têtes d'épieux taillées à grands éclats sur les deux faces, des racloirs, des lames plus ou moins retouchées et des tranchets, curieux instruments qui semblent caractéristiques de cette civilisation.

Les pré-Danois de ces époques étaient chasseurs et pêcheurs, ils se construisaient des habitations, fabriquaient la poterie, creusaient des pirogues dans des troncs d'arbres et s'y aventuraient au large de leurs côtes.

Industrie campignienne ('i). — La station du Campigny (Blangysur-Bresle), qui a donné son nom à cette division, a été découverte en 1872 par Eugène de Morgan (5), mon père, et j'ai assisté aux premières fouilles.

(1) Les kjœkkenmœddings se rencontrent trie de la pierre en pays Scandinaves et pense sur un très grand nombre de côtes. On en que celte civilisation dérive d'une plus antrouve en Irlande, en France [Hyères (Var , cienne ilans l'ouest de l'Lurope. Sainl-Georges-de-Didonne (Cliarente-Inférieu- (^.) Lludiés par Forchamnier, Sleenstrup, re), Saint- Valéry (Somme), Wissant (Pas-de- Wor-.;ic, etc. Cf. Mori.ot, Etudes géologico- Calais), à l'ile d'Arz (Morl)ilian), à l'île de Sein arcluoingiqiies en Danemark et en Suisse, in (Finistère),] en Portugal à Mugem, en Asie, Soc. Vdudoise des sr. nat., 1859-1860. Comptes dans les deux Amériques (Floride), à Omori rendus du Congrès intern. d'AnUirop. el durcit. au Japon, etc., mais ils sont loin d'apparte- préhisl. Copenhague, 18G9, pp. 135-160.

nir tous à la même époque. (4) Le Campignien, par Pu. Salmon. d'.Vui.t

(2) Sophus Muller (Con(jrès inlernalional du Mesnil et Capita.n, ds Bel-. Ec. Anthrop., d'Anthropologie de 1889. Paris, 1891, p. ir.i) Paris, 1898.

considère les kjœkkenmœddings danois {b) Sotice sur le Campiyny, par E. el IL de

comme les restes les plus anciens de l'indus- Mougan. Amiens, 187:^.

138 LKS PREMIÈRES CIX ILISATIONS

Le petit plateau de Campigny domino le fond de la vallée d'une vingtaine de mètres. 11 portait autrefois un village de huttes et ce sont les restes de ces cabanes qui ont fourni les découvertes.

De largeur variable (-> à 6 m.), le fond de ces huttes a été creusé dans le diluvium rouge sur une profondeur de 0 m. 60 à 0 m. 80. On y rencontre, avec des cendres et du charbon, une grande quantité de fragments de poterie grossière, de nombreux instruments de silex analogues à ceux des kjœkkenmœddings danois; le tranchet, le racloir, le poinçon. Les lames à encoche dominent; et ces pièces se trouvent mélangées à une foule d'éclats non retouchés.

Au Campigny, les instrui-uents de silex sont d'une telle fiaîcheur de conservation (jue mon pèr(\ ayant fait don d'une série provenant de ses fouilles au Musée de Saint-Germain, iNI. Al. Bertrand les déclara faux et considéra le donateur non sans pitié.

Cette découverte, cependant, devait être suivie de beaucoup d'autres; de nombreuses stations campigniennes furent reconnues dans le nord de la France et en Belgi((ue. Plus tard, on rencontra cette industrie en T^spagne et en Italie où elle est très développée et le Campigny donna son nom à une culture très nettement caractérisée.

Après avoir passé en revue les divers modes d'existence des peuples antérieurs à la pierre polie, les envisageant seulement au point de vue industriel et artistique, je dois aborder maintenant la (|uestion chronologique; celle de la succession ou du parallélisme des diverses civilisations et des peuplades qu'élites caractérisent.

Cette question est de beaucoup la plus ardue. Jusqu'à ce jour, les préhistoriens ont pensé la résoudre en acceptant la succession des industi-ies presque indépendamment des conditions géographiques. Il en est résulté qu'à leurs yeux, toutes les civilisations se sont fondues dans une évolution générale alîectant non seulement l'Occident européen; mais aussi, et pour beaucoup, le monde entier, et que, non contents de généraliser leurs conclusions, ils leur ont aussi accordé une portée chronologique.

Il n'est pas besoin d'insister sur l'exagération de telles idées et sur les fâcheux résultats aux(|uels elle conduit. Toute superposition stratigraphique constitue dès lors deux âges au moins; et dès le terme d'époques lancé, il devient la base de nouvelles

spéculations Imaginatives. Ces spéculations sont contraires à toute méthode scientifique.

Si la chronologie a été poussée trop loin, absorbant tout, il ne faudrait pas, par réaction, tomber dans l'excès contraire et exagérer le synchronisme au point de croire toutes les industries contemporaines; il est un juste milieu que seule l'observation réfléchie peut atteindre.

J'ai exposé les raisons qui me portent à penser que l'industrie paléolithique, née peut-être dans les régions méditerranéennes orientales, et même possiblement plus loin, vers l'est, s'est propagée dans le centre et l'occident de l'Europe aux temps interglaciaires; j'ai montré, également, que le type moustérien, contemporain du chelléen, paraît avoir pris naissance dans le cheiléen lui-même, sur un ou plusieurs points, d'où il se serait propagé ; que le Moustérien ne correspond qu'à des besoins spéciaux des Chelléens et Acheuléens.

Mais en même temps que les besoins ayant donné naissance au Moustérien se faisaient sentir, cette industrie se transportait; sans que, forcément, elle fut accompagnée par celles au milieu desquelles elle était née.

L'un des exemples les plus frappants de cette migration est offert par l'Italie où Faire d'habitat du type moustérien est complètement différente de celle de l'instrument amygdaloïde. Pigorini pense, avec juste raison selon moi, que le Moustérien est dû dans son pays à des influences extérieures.

En France, au contraire, comme dans la Belgique et l'Angleterre méridionale, la coexistence presque générale des deux types dans les alluvions. comme dans les cavernes, ne peut être interprétée qu'en faveur du développement sur place de l'industrie la plus affinée, simultanément avec la plus grossière.

Je ne conclurai certainement pas de même en parlant du solutréen, civilisation locale des steppes, circonscrite à des territoires peu étendus et dont l'importance est secondaire ; tandis que l'aurignacien, qui la précédé, se rencontrant dans des régions fort éloignées les unes des autres, sans lien commun, sans parenté possible de races, ne peut être regardé que comme un groupe d'industries indépendantes entre elles, géographiquement et chronologiquement.

Le magdalénien semble faire époque, ou du moins dominer

4/iO LES PREMIÈRES CIVILISATIONS

par son importance toute une période. Déjà la civilisation archéolithique antérieure avait, en se développant, produit un grand nombre de types, multiples comme l'étaient les tribus ellesmêmes qui, à cette époque, peuplaient l'occident de l'Europe; car malgré les superpositions apparentes, on ne peut s'empêcher de voir dans la plupart des industries, depuis l'aurignacien (pré-solutréen) jusqu'au campignien, des évolutions pour la plupart parallèles et simultanées.

Certainement toutes ne sont pas contemporaines, quelquesunes sont demeurées homogènes, pendant de longues périodes, alors que d'autres, s'améliorant plus rapidement, ont connu des variations; mais il est bien difficile, dans l'état actuel de nos observations, d'assigner à chaque civilisation sa place dans le temps et dans l'espace. Nous n'en pouvons juger que par ce que nous apprennent l'histoire et l'ethnographie en ce qui concerne les temps voisins de nous. On constate à ces époques une extrême variété dans les civilisations suivant les pays et les peuples.

On remarquera que là où se trouve la civilisation des kjœkkenmœddingsou le campignien, le magdalénien fait presque toujours défaut; et que s'il existe de très rares mélanges, ce n'est que sur les confins de l'aire de chacune de ces industries. En Danemark, le magdalénien ; manque, il en est de même en Allemagne du Nord, en Picardie, en Normandie, en Italie, pays où le campignien est très largement représenté; tandis qu'au Périgord, dans les Pyrénées, il ne se montre pas.

Il résulte de cette constatation que ces civilisations ne peuvent être déclarées successives ; puisqu'elles n'aflectent pas les mêmes pays ; qu'elles sont étrangères les unes aux autres et peut-être presque contemporaines. Dans les pays retirés comme le ^lassif Central et les Pyrénées, l'industrie, se développant lentement sur place, serait restée sensiblement semblable à elle-même ; tandis que, dans les régions plus riches et plus ouvertes, elle aurait pris un rapide essor et bénéficié d'influences extérieures.

Dans les pays demeurés en retard, la pierre polie a succédé directement à l'industrie magdalénienne; pour ces régions existe l'hiatus dont on a tant parlé, lacune fictive ne reposant que sur une fausse interprétation des faits. Dans d'autres régions, la pierre polie est arrivée, soit par invasion, soit par influence, dans des milieux mieux préparés à la recevoir.

Cette grande variété dans les civilisations, peut-être devonsnous l'attribuer, pour une grande part, à des influences extérieures, à des invasions ; peut-être n'est-elle due qu'à des différences de milieux, de climat dans les districts divers.

S'appuyer, pour établir une classification, sur les conditions météorologiques, chaudes, froides, sèches ou humides, est supposer le même climat pour tous les lieux ; se baser sur la faune est méconnaître l'existence des provinces zoologiques.

On a créé des époques hippienne et iarandienne; comme si les plaines bourguignonnes n'eussent pu être habitées de préférence par les équidés; tandis qu'en d'autres régions, à la même époque, le renne était prépondérant. On ne doit pas oublier que presque toutes les espèces pléistocènes de nos régions ont vécu côte à côte pendant toute la durée de cette période et que, dans toute faune, les divers éléments ont des habitats préférés. Ainsi, de nos jours, le renne est caractéristique en Laponie , le cheval dans les Pampas, le bœuf musqué dans le nord du Canada et le Groenland, l'éléphant dans l'Afrique équatoriale, l'Inde et l'Indo- Chine.

La fin de l'état mésolithique correspond au passage de l'ère glaciaire ancienne à l'ère glaciaire moderne ; car il ne faut pas se le dissimuler, et d'ailleurs je l'ai déjà fait observer, les temps actuels ne sont que la continuation naturelle du pléistocène, et le climat, la flore et la faune se modifient encore sous nos yeux, donnant lieu à des industries nouvelles

Le renne vivait en Danemark au temps des kjœkkenmœddings. Savons-nous s'il n'existait pas encore, à l'état sporadique, dans les montagnes du centre et du sud-ouest de la France, au temps où se développait dans les pays plats du Nord l'industrie campio-nienne? On objectera que les Campigniens et les hommes des kjœkkenmœdings connaissaient la poterie, tandis que les Magdaléniens l'ignoraient; mais ne savons-nous pas qu'en Australie, à une même époque bien rapprochée de nous, certaines peuplades fabriquaient des vases de terre; alors que d'autres, leurs voisines, ne possédaient aucune notion de cet art?

La disparition des glaciers, certaines oscillations de la croûte terrestre ont, à la fin du pléistocène, complètement modifié les conditions de la vie sur le globe. L'aire habitable s'est restreinte par places, étendue dans d'autres. Il en est résulté de grands

llyl LES PREMIÈRES CIVILISATIONS

mouvements dans les peuples : l'Orient s'est mêlé à l'Occident, les diverses tribus se sont parfois communiqué leurs progrès les unes aux autres; mais enfin, la civilisation la plus avancée, la mieux armée, étouffant les cultures inférieures, l'état néolithique s'est établi peu à peu dans toute l'Europe.

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