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DRAME LYRIQUE EN QUATRE ACTES

Paroles de MM. WOLFF et M1LLAUD. — Musique de M. GASTON SALVAYRE

Représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Opèra-CmrUque

le 6 décembre 1886 Directeur : M. Carvalho. — Secrétaire général : M. Edouard Noël

Mj esdames et messieurs, le drame lyrique que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de M. Gaston Salvayre pour la ousique et «le MM. Albert WollV el Uberl Millaud pour Le livret.

Peu s'en fallut que cette phrase sacramentelle, que le ténor

Talazac jeta au public enthousiasmé de l'Opéra-Comique, à l'issue

• le la magnifique soirée du 6 décembre 1886, ne fut prononcée

|A par l'aimable Georges Coleuille, sous la voûte du monument de

"; M. Charles Garnier. Egmont fui en eflfel c posé en vue de l'Opéra. Mais

telles sont les destinées des ouvrages artistiques, que le compositeur, en

écrivant la première note de la partition qu'il médite, serait le premier

embarrassé s'il lui fallait dire sur quelle scène son œuvre sera représentée.

Remontons donc le cours des événements.

En ce temps-la, \i. Vaucorbeil présidail aux destinées de l'Académiede

musique. L'idée lui vint de commander un opéra à M. Salvayre, et la collaboraiion d'Egmont fut établie. A quelques mois de là, cédant à de hautes et pressantes influences, le même Vaucorbeil décidait qu'il représenterait à l'Opéra une partition que M. Paladilhe était en train d'écrire sur le drame de M. Victorien Sardou, Pairie, transformé eu drame lyrique par M. Louis Gallet.

L'Opéra se trouvait donc en possession de deux grands ouvrages, ayant, pour cadre et pour sujet, la révolte des Flandres contre la domination espagnole, sous Philippe IL Restait à assigner un tour de priorité à l'un ou à l'autre. Quand M. Vaucorbeil avait décidé que ce serait Egmont, l'auteur de Patrie venait le relancer et obtenait de lui la promesse d'une modification à son profit dans les projets directoriaux. Quand, à son tour, le compositeur d'Egmont apprenait qu'il ne passerait plus qu'en second, il venait réclamer du directeur de l'Opéra l'exécution de son traité. Celui-ci n'osait pas la lui refuser. Et ce jeu de navette recommençait.

Cela eût pu continuer longtemps de la sorte , si la mort, en venant surprendre M. Vaucorbeil au milieu de ses hésitations, ne l'avait tiré de l'embarras dans lequel il s'était mis volontairement. MM. Ritt et Gailhard succédèrent à feu Vaucorbeil , et la double question d'Egmont et de Patrie se représenta devant eux. Décidés à ne pas tomber dans les errements où s'était jeté leur prédécesseur, les nouveaux directeurs tranchèrent dans le vif et déclarèrent, en ce qui concernait Egmont, n'accepter l'héritage de l'imprésario défunt que sous bénéfice d'inventaire. Ils donnèrent à Sardou le pas sur Gœthe. Ln débat judiciaire s'ensuivit. Condamnés à payer une indemnité aux auteurs d'Egmont, ils s'exécutèrent galamment et ne songèrent plus qu'à Patrie.

MM. WollT, Millaud et Salvayre n'avaient pas renoncé pour cela à assurer l'avènement de leur ouvrage sur une scène parisienne. D'un commun accord, ils se tournèrent vers l'Opéra-Comique, et la manière dont ils s'y prireut pour faire entendre le résultat de leur collaboration au directeur de la salle Favart a a ut la peine d'être contée dans ces pages volantes de notre histoire théâtrale.

C'était pendant les premiers jours du mois d'août, il y aura bientôt deux ans de cela. M. Carvalho, fuyant Paris, s'était enfermé dans sa coquette propriété de Puys, près Dieppe, où, comme tous les ans, il comptait prendre durant quelques semaines, en face de la mer immense, un repos que lui avaient bien gagne dix mois consécutifs d'une besogne ininterrompue. Il se croyait

Kl. MONT.

bien gardé contre les importuns: il avait juré, pendant ce dernier amis de ses vacances, de ne pas entendre une note de musique inédite, et de fermer sa porte aux compositeurs et aux librettistes qui ne montreraient pas patte blanche. Il avait compté sans les ruses à la faveur desquelles trois hommes d'esprit devaient pénétrer auprès de lui et le faire manquer à cet engagement solennel.

Un beau matin, le directeur de l'Opéra-Comique était assis dans la petite tourelle gothique qui lui sert de cabinet de travail. Son œil, abattu nonchalamment sur la mer. suivait au loin une petite voile blanche que le soleil dorait en ce moment de ses feux étincelants d'août. Que de souvenirs artistiques celle petite voile fugitive évoquait dans son esprit! Marguerite, Faust, Baucis, Philémon, Méphistophélès, Juliette, Roméo dansaient une joyeuse sarabande dans son imagination satisfaite, et il rêvait de doler à son tour l'Opéra-Comique d'une semblable légion artistique de héros et d'héroïnes.

Tout à coup, il fut arraché à sa méditation contemplative. La porte de son cabinet venait de s'ouvrir, et Auguste, son fidèle valet de chambre, lui présentait deux cartes, à la vue desquelles son front, souriant tout à l'heure, devint sombre et inquiet. Il prit machinalement les petits cartons, campa entre ses yeux son binocle d'écail et lut :

— Lupus Brackembourg, publiciste hongrois... Baron Albert Corniski, diplomate.

Ses sourcils se froncèrent... son regard devint interrogateur.

— De nobles étrangers, fit-il... Je sais bien que j'ai donné la consigne de ne recevoir personne... Cependant, quand les gens viennent de si loin... je nepuis pas les laisserse morfondre sur les galets de laplage.

Et se tournant vers l'anxieux serviteur :

— Faites entrer au salon, dit-il ; je vais descendre.

Quelques minutes après, il rejoignait ses visiteurs... Le plus jeune avait le visage imberbe... Il était vêtu à la hongroise... Redingote à brandebourgs... bonnet d'astrakan... bottes à glands d'or... Le second paraissait porter, sous un toupet blanchi, les soucis d'une longue carrière diplomatique .. M. Carvalho s'approcha d'eux, et après les révérences d'usage :

— C'est étonnant comme vous ressemble/ à mon ami Albert Woln"! fit-il, en manière de compliment au premier.

— Albert Wolff, repartit le visiteur désigné, avec un accent étranger de la plus belle venue; je n'ai pas le plaisir de le connaître... mais il parait que c'est un écrivain de beaucoup de talent...

— Je crois bien, ajouta le second d'une voix flûtée, qui lit tressaillir le châtelain de la villa des Limes.

— C'est singulier, reprit-il; mais il me semble que je viens d'entendre la vni\ de mon ami Albert Millaud...

— Comment.

— Albert Millaud... connais pas, riposta le second visiteur, visiblement embarrassé.

vous ne connaissez pas Millaud... le neveu de Polydore... l'illustre auteur de Niniche, Madame l'Archiduc et autres chefs-d'œuvre !

— Ah!... oui... oui... parfaitement... un garçon de beaucoup d'esprit... dit-on.

On causa... Le jeune Hongrois et le vieux diplomate s'étendirent en admiration sur la contrée. Ils n'avaient pas voulu passer si près du directeur qui avait aidé à l'élaboration de tant de chefs-d'œuvre lyriques, sans venir le saluer tant en leur nom qu'au nom de leurs compatriotes respectifs... Si bien que M. Carvalho ne crut pas pouvoir se dérober a tant d'amabilités et les pria à déjeuner. On se mit à table. Les hors-d'œuvre n'étaient pas plus tôt absorbés, et la salle à manger s'emplissait déjà des senteurs du cari... un orgue de Barbarie se fit entendre. Les trois convives se regardèrent en esquissant une grimace significative; puis, instinctivement, tendirent l'oreille : l'instrument populaire faisait entendre à ce moment le Miserere du Trouvère :

Dieu, que ma voix implore...

— Ce Verdi!... quel talent!... s'écria M. Carvalho. Au Miserere succéda un pot-pourri sur la Dame

blanche.

— Ah!... ajouta le directeur de l'Opéra-Comique, si l'on m'apportait la Dame blanche aujourd'hui...

Le concert en plein air continuait, pendant que, sur la table hospitalière, les plats succédaient aux plats. Tout à coup, M. Carvalho dressa l'oreille.

— Un air que je ne connais pas, fit-il. Il y a donc au monde des airs qui me sont inconnus?

Les deux étrangers échangèrent un regard que M. Carvalho ne remarqua pas.

— Très beau, ce morceau, lit-il. Du sentiment... du charme... de la tendresse... de la passion...

— Admirable! s'écria le jeune Hongrois.

— Merveilleux! soupira le vieux diplomate.

Puis ce fut un autre air, qui provoqua le même étonnement et la même admiration chez le directeur-artiste, la même approbation de la part des deux convives. Tous trois en avaient oublié le boire et le manger. Ils avaient fini par se lever et s'étaient approchés de la fenêtre, d'où ils pouvaient apercevoir un jeune pifferaro à la barbe d'ébène qui, sans plus s'inquiéter de ce qui se passait autour de lui, tournait nerveusement la manivelle de son instrument, en faisant sr succéder les airs et les mélodies que M. Carvalho ne connaissait toujours pas, mais qu'il Mouvait toujours admirables.

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