M. LÉON GANDILLOT
Représentée pour la première fois le il octobre 1886 au théâtre Dèjazi t
Uirecteur : M. Boschi i
Mon cher de Brunhoff,
Non content de vouloir consacrer un numéro de votre si intéressante publication des Premières illustrées à ma pièce, tous me demandez d'en écrire moimême le texte; je pourrais vous dire que vous mettez ma modestie à trop rude épreuve el que je ne cède qu'à mon corps défendant...; seulemenl vous ne me croiriez peut-être pas. et vous auriez bien raison. Parler de son œuvre est un plaisir a la séduction duquel un auteur quelconque résiste rarement, un jeune auteur jamais. Que le débutant qui n'a jamais essayé de donner un petit coup subreptice en passant dans la grosse caisse de la publicité me jette la première mailloche à la tête.
Cependant, une fois cette idée souriante arrêtée de m'étendre complaisammenl sur mon ouvrage, je demeure embarrassé. Que voulez-vous que je vous raconte?
Je ne peux pas vous faire ma profession de foi littéraire. La littérature n'a malheureusement que des rapports éloignés avec le travail de fantaisie auquel je me suis livré.
Me demanderiez-vous ma biographie? Oh! non, ce serait trop d'honneur. Du reste, je n'aurais rien à citer d'intéressant dans mon existence : aucune aventure, pas le moindre petit roman; je n'ai même pas été enlevé par des saltimbanques ou perdu dans un feu d'artifice, ce qui constitue le genre d'aventure le plus vulgaire et le plus usé. Quelques-uns de mes amis feignent de croire que la plupart des épisodes des Femmes collantes ne sont que des souvenirs d'une existence de viveur, cyniquement transportés à la scène. Je suis très sensible à
ce qu'a de flatteur pour moi une semblable allégation; mais, entre nous, elle est absolument erronée.
Jamais une veuve ne m'a encore exprimé le désir de m'épouser, je n'ai jamais suborné ma bonne ; je n'ai même jamais été notaire. Ma vie a ressemblé jusqu'ici à s'y méprendre à la vie de tout le monde. Au reste, je suis né à Paris et j'espère bien y mourir; mais le plus tard possible, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
Maintenant que ma biographie est achevée, vous ferai-je celle de ma pièce?
La conception, l'exécution, la trituration de l'idée mère, l'adjonction des détails, l'étude des caractères, le polissage du dialogue constituent les mille et une différentes opérations de la cuisine dramatique, opérations qui ont leur intérêt. Il est amusant de savoir, par exemple, par quelle série d'artiûces et de préparations passe le chevreuil timide qui bondit dans le fourré (pardonnez à ce style!) pour devenir sur votre table le plat succulent, régal de votre palais. Mais quand il s'agit d'une simple friture de goujons, on ne lient guère à demander sa recette à la cuisinière. Aussi, je m'abstiens de vous initier a l'élaboration de mon vaudeville ; nous prendrons donc les Femmes collantes achevées, bien et dûment recopiées selon la formule sur le manuscrit traditionnel, prêt à être déposé chez le concierge d'un théâtre.
Vous savez qu'il est matériellement impossible à un inconnu de faire accepter d'un directeur une pièce de buten blanc, en la lui faisant simplement parvenir parla voie hiérarchique du concierge et du secrétaire. Il faut à l'inconnu, condition sine qua non, se procurer préalablement une protection quelconque, un aboutissant, certaines accointances.
Je ne voulais pas faire pour mes Femmes collantes ce que j'avais fait pour deux pièces en un acte, successivement présentées à l'Odéon, par ce procédé naïf ei barbare du simple dépôt chez le concierge. Mais un refus à l'Odéon ne tire pas à conséquence ; c'esl même un prélude fatidique à la carrière théâtrale, une sorte de vaccine dramatique à laquelle on ne peut se soustraire.
C'est à cette occasion que je fis connaissance avec ce personnage farouche et terrible : le concierge de théâtre.