COMÉDIE EX 5 ACTES ET 9 TABLEAUX
De M. Victorien Saiidou
Musique de scène par Jules Massenet
Représentée pour la première fois sur le théâtre de la Porte-Sainl-Martin, le 2/ décembre Î886.
Directeur : M. DTJQUESNEL.
La mauvaise humeur avec laquelle on a accueilli, l'autre soir, la dernière des concilies de Sardou est due, selon moi, à trois causes.
La première esl imputable à M. Duquesnel, l'aimable directeur de la Porte Saint-Martin, auquel il esl absolument impossible, avec la meilleure volonté du
A ISOI'.D Dl CROCODILE.
Premier tableau. — Acte premier. — Décors de MM. Robecciii et Amable.
LE CUOCODll.i:. 8:t
monde, de no pas don.ier trois fois la môme place, le jour où il présente au (i Tout-Paris » une œuvre nouvelle montée avec l'art dont il a le secret.
La sympathie qu'inspire M. Duquesnel se transforme la veille des premières — surtout quand il s'agit de Sardou — en passion !... et ses amis deviennent légion!!... Pour dépouiller leur correspondance, il faut des employés supplémentaires; et la queue des solliciteurs encombre non seulement les couloirs, mais elle emplit les escaliers, s'étale en colonnes serrées le long de la rue de liondy pour aboutir à gauche a la porte Saint-Denis, à droite au ChAteaud'Enu.
Conséquence trois... pour un fauteuil, et une variante du fameux proverbe « ventre affamé n'a point d'oreilles », variante que je me contente de traduire, pour ne pas choquer l'honorable miss Chipsick, l'une des héroïnes du Crocodile, par l'axiome suivant: l'indulgence d'un auditoire esl en raison directe de son confort.
Et quel auditoire après tout que celui d'une grande première !.. A côté de la critique et d'un public d'élite en infime minorité, une tourbe venue on ne sait d'où, un amas de boulevardiers de bas étage, de gommeux et de rastaquouères escortés de filles se vautrant aux meilleures places. Et tout cela pèlemêle pousse des hurlements d'indignation avec une touchante unanimité, jugeant d'un mot — souvent d'un geste — une œuvre ayant coûté des mois de travail à un homme de talent.
La seconde des raisons : c'est l'envie, l'envie d'une foule innombrable d'auteurs, les uns jeunes et par conséquent pressés de goûter au succès qu'on leur marchande ou dont on ne leur permet même pas de tater, d'autres vieux, désespérés, aigris,... en un mot, les ratés de la veille et les ratés de demain, qui ne peuvent comprendre et ne comprendront jamais que l'on puisse dépenser deux ou trois cent mille francs pour monter Thèodora ou le Crocodile, quand il eût suffi de dix mille francs pour montrer au public ébahi un de leurs ours, qui leur parait en général bien léché et, en tout cas, mieux léché que ceux de Sardou.
L'auteur de Pairie est, en elfet, avec Dumas fils, le seul qui sache imposer une pièce et la faire jouer telle qu'il l'a conçue, d'où une levée formidable de boucliers de l'armée des méconnus et des incompris.
Mais malheureux!!... Sardou a peiné comme vous et peut-être plus que rousl... Avant d'avoir le plaisir de faire attendre dans son antichambre des directeurs de théâtre, quelles antichambrées n'a-t-il pas faites!... Quand on a souffert comme lui de la misère, de l'injustice, qu'on a gravi échelons par '•( lirions la ponte aride du succès, on a bien le droit à quelques compensations,... on a même le droit de se tromper, ayant eu si souvent raison.
Et ceci m'amène à parler de la troisième des raisons dont le passé de Sardou, passé formidable! porte tout le poids. On attendait de l'auteur de Patrie, de laHaine, des Pattes de mouches,,., j'en omets et des meilleures, une comédie à grand spectacle, le mot a circulé dans la salle le soir de la première : on voulait un pendant comique à Thèodora.
Sardou n'ayant vonlu faire autre chose qu'une pièce enfantine, une sorte de féerie plus attrayante et moins platement stupide que la plupart des élucu-
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bradons de cette espèce, a trompé l'attente du public; et ce public blase, s'attendant à un ragoût ultra -pimenté, plein des épices dont il est friand et dont il savait le cbef qui le servait très capable de faire usage, a fait la moue devant cette « bouillie de bébé ».
Sardou avait pourtant eu bien soin de crier par-dessus les toits que son intention n'avait été que de faire une pièce pour sa petite-fille, qu'il ne pouvait conduire ni à Fœdora, ni à Patrie, ni à Theodora, et qui lui avait manifesté son mécontentement de cette exclusion perpétuelle.
Les reporters, à l'affût de toute nouvelle, ne s'étaient pourtant pas fait faute d'interwiever le maître avant la naissance du Crocodile et de raconter en d'interminables chroniques les résultats de leurs investigations. Le père du monstre n'en a pas moins été obligé d'expliquer, après l'accouchement, au grand-prêtre Sarcey, quel avait été son but, afin de le prier de détruire un malentendu qu'il craignait voir prendre corps.
11 m'a conté à moi, qui avais été le voir quelques jours après la première, toute la genèse de son œuvre, comme il le fit au critique du Temps. Je le trouvais très affecté des injustices de la presse, occupé à classer méthodiquement tous les articles ayant trait à son œuvre.
« Voyez-vous, me dit-il, je range et j'annote, c'est ainsi que je fais et que j'ai toujours fait pour chacune de mes productions. » Et, en effet, en tète de toutes les chroniques encombrant sa table de travail, se détachaient, tracés au crayon bleu, des qualificatifs aussi variés que laconiques. C'étaient des « venimeux », des « idiots », des « bienveillants », des « charmants », des » parfaits » qui, dans leur laconisme brutal, résumaient cette critique de critiques.
Et tout en jetant ces appréciations sur ces feuillets épars :
« Si vous saviez, continua-t-il, quelles délicieuses jouissances me procure le dépouillement de ce petit travail à dix ans de date. Vous pourriez y lire que Patrie n'est pas écrit en français et dénué d'ailleurs de tout intérêt, que la Famille Benoiton a endormi l'auditoire qui ronflait à la chute du rideau. On m'a traité de paria, de voleur, d'assassin,... m'a-t-on gracié depuis? Non, trois fois non, c'est toujours la même chose ; mais cette fois-ci, j'ai gagné mon procès, j'ai travaillé pour ma fille et ses jeunes amies, et les éclats de rire de ces petits m'empêchent d'entendre les ricanements de quelques-uns des grands. C'est ma fille qui m'a dicté mon programme. — Puisque je ne puis voir aucune de tes pièces.me dit-elle un matin, fais-en une pour moi une fois dans ta vie. — Comment résister?... je ne résistai pas. — Et que veux-tu? — D'abord de beaux décors. — Bien. — Puis, je voudrais que cela se passât dans un pays absolument inconnu, sauvage. — Allons bon, tu veux le Hobinson suisse. — Oui, quelque chose comme ça, avec des héros très malheureux au commencement et très heureux à la fin. — Et voilà comment germa le scénario du Crocodile. Ma fille m'a embrassé toute joyeuse en me déclarant, en sortant de la première reprétation, qu'elle s'était amusée et en me demandant de lui faire revoir à nouveau sa pièce, c'est ainsi qu'elle l'appelle... Et c'est là la meilleure des approbations. J'ai travaillé cette fois-ci pour les enfants, que les enfants s'amusent, c'est tout ce que je demande ; tant pis si les autres s'ennuient. »
Que M. Sardou se rassure, je crois, a l'heure qu'il est, qu'il a gagné son
procès, non seulement auprès du public naïf qu'il s'était donné mission d'émouvoir, mais même auprès des « autres », qui s'y amusent comme des enfants.
Le premier acte est, on effet, une merveille dans son genre. Toute la prodigieuse habileté de Sardou et son incomparable talent de metteur en scène s'y font jour à chaque ligne. Us sont là une vingtaine de passagers se mouvant à l'aise sur le pont étroit du Crocodile, et quand le rideau tombera dans quelques minutes, nous aurons fait la connaissance de tous, et cela sans qu'il nous en ait coûté le moindre effort d'imagination ni la moindre lassitude. Sardou nous aura
montré en un quart d'heure tout le personnel dont il se servira cinq actes durant, et nous les voyons vivre de face et de profil avec leurs traits distinctifs, leurs caractères, leurs tics, leurs défauts et leurs qualités, avec une aisance parfaite et un naturel exquis.
C'est d'abord Peterbecque, le célèbre orateur, comme il se qualifie à tout propos, en essayant de justifier ce titre par d'interminables dissertations que personne n'écoute. C'est la plaie du bord, le raseur dans toute son ampleur. Puis Ghevrillac, le Parisien né sur le boulevard des Italiens et destiné à y mourir, avec sa bonne humeur, sa blague et son esprit, qui sent son asphalte à plusieurs nœuds. Voici Strapoulos, le Grec fourbe et lâche, d'un cosmopolitisme tourbeux dont le venin et la bassesse éclateront toute l'heure, mais sont visibles des maintenant; le ménage Bertholin, dont le mari, bête à force d'être bon, essuie, avec une patience digne d'un meilleur sort, les horions de son acariâtre
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petite épouse. Enfin le docteur Jemmy, le médecin du bord, sympathique dès le début, quoique amoureux fou de la sémillante Olivia, et Richard Kolt, le héros mystérieux, la coqueluche de ces dames et, en particulier, de Liliane, la blonde et gracieuse M11, Legault.
Au second plan, mais bien amusants aussi, Nono-Miki, le petit prince javanais, scandalisant son précepteur par son argot de « potache» ; la baronne Jordaens, escortée de ses deux tilles, une brave femme, ancienne gargotière, partie de rien et arrivée à tout par le travail de son honnête homme de mari, son courage et son économie à elle.
Enfin, l'agaçante et Anglaise miss Chipsick qui se transformera suivant les traductions et changera de nationalité suivant le public qui rira deses ridicules.
Anglaise en France, elle deviendra Française en Angleterre. Mais peu importe, telle quelle, elle vous amuse.
Eh bien, toutes ces personnalités nous seront familières, quand le lieutenant nous annoncera, en même temps qu'aux quelques passagers restés sur le pont, que le feu est à bord.
MM. Amable et Robecchi, ces merveilleux artistes décorateurs, interviennent et nous font assister à un spectacle sans précédent. Le Crocodile sombre. L'affolement s'empare des passagers, ce sont des cris, des larmes, un tohu-bohu infernal donnant l'illusion absolue d'un naufrage. (Iràce à l'énergie et au sang-
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froid du capitaine, secondé par Richard kolt, l'embarquement sur des canots de sauvetage peut se faire sans accident.
11 était temps, car le vaisseau coule à pic, s'engloutissant avec le brave capitaine, resté à bord, victime de son dévouement.
Le dernier tableau de cet acte est merveilleux. (Test la pleine mer, houleuse et d'un infini absolument réel, où s'agite, battue par les Ilots et chargée de tous nos amis, l'épave du Crocodile.