‹ Les Premières illustréesChapitre 29 sur 97 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

L'île des Palétuviers. Décor de toute beauté dû aux pinceaux si fins de M. Lemeunier. Des racines monstrueuses d'arbres immenses émargent du sol, semblables à des tentacules de bote. Nos malheureux naufragés, échoués, exténués de fatigue et d'émotion, si1 sont endormis au milieu de cette faune bizarre. ccsi le réveil, <i avcclui la joie (le se retrouver sains et saufs. Puis l'inquiétude de l'avenir. On se concerte. Est-ce la terre ferme ou bien est-ce une île? Chcvrillacet Stirler, un brave Alsacien, sont envoyés en éclaireurs au sommet du pic qui se dresse à une portée de fusil.

Pendant ce temps, la société nouvelle s'organise, on compte les vivres elles munitions, et on prépare le déjeuner.

Les matelots du bord, que leur excès de fatigue a considérablement altérés, proposent d'éventrer un tonneau d'eau-de-vie. Richard KoU s'j oppose avec une telle énergie et une telle autorité qu'ils sont forcés de renoncera leur projet.

LE CROCODILE

Mais cet incident a suffi pour montrer que cette petite république ne pouvait se passer d'un gouvernement, et, à l'unanimité, on propose la nomination d'un chef ayant pleins pouvoirs et auquel tous jurent obéissance.

On procède au vote, Les femmes réclament avec virulence le droit d'y prendre part. On les y autorise, et cette autorisation amène après le dépouillement du scrutiu la majorité relative sur la tète de Richard.

\ peine nommé, l'opposition surgit : c'est Peterbecque qui aspirait à cette

suprématie, c'est Strapoulos, furieux du succès de son rival, et, à l'arrière-plan, l'équipage qui gronde sourdement au souvenir de la résistance courageuse de kolt et la répression brutale de leur fantaisie de tantôt.

Richard entre de suite en fonctions en assignant à chacun la mission la plus à la portée de ses moyens. C'est l'idéal qu'il avait rêvé dans son dernier entrelien avec Liliane, à bord : une société nouvelle où chacun occupe la place que lui assigne son mérite; les distinctions de fortune et de rang abolies, le travail pour tous, l'égalité, cette chimère, et la fraternité, celte utopie, régnant en maîtres. Les développements de cette idée sont traités dans une succession de tableaux délicieux avec un esprit... sardounique ».

Depuis Peterbecque, chargé de parlementer avec les singes, envoyé aui approvisionnements de noix de coco, jusqu'à miss Chipsick, la prétentieuse et vieille fille d'Albion, ravalée au rang île servante de son ex-lectrice, c'est un

bouleversement général. Sur une observation sagace de miss Olivia, toute la nouvelle colon campement à l'intérieur de l'île. Cette décision nous donne le plaisir d'admirer un nouveau 'i le cède en rien au premier. Nos pauvres naufragés ont installé leur camp, un véritable village fora forêt de banyans. Quand le rideau se lève, la colonie est en fête; Absalon, le frère d'Olivia, aussi y» avec l'aide de Cbevrillac, ces arbres gigantesques ayant des allures de stalactites, avec leur I terre et s'y incrustent.

On se prépare à célébrer le mariage du docteur Jemmy et de miss Olivia. Le révérend I bord que j'ai oublié dans ma longue nomenclature, se charge de bénir cette union insulaire. L'i et l'excentricité toute américaine de miss Olivia, de l'autre, n'y voient aucune espèce d'inconvénil

Mais le mécontentement ajgrandi dans l'île : l'équipage, furieux de se voir condamné au \ consacrer à la chasse comme Chevrillac et Stirler, excité par Strapoulos, dont la haine a encore | coup de main. C'est le Crée qui se met à la tête du complot. On s'emparera des fusils quand

une fois en possession des armes et des munitions, on sera maître de la situation. On éloignera Richard Kolt de ses amis sous un prétexte quelconque, car, en s'emparant de sa personne, la victoire est assurée.

Le plan s'exécute de point en point, et la fête, commencée d'une façon si joyeuse, se termine par l'enlèvement de Richard, l'affolement de tous et le triomphe des révoltés.

Au quatrième acte, nous retrouvons nos bandits, Strapoulos à leur tête, en conciliabule dans un merveilleux décor, véritable chef-d'œuvre peint par

MM. Robecchi et Amable, les auteurs de la pleine mer, si applaudis au premier acte. Un immense baobab coupe la scène en diagonale et projette de toutes parts ses branches gigantesques et tourmentées. Au second plan, les vestiges des ruines d"un ancien temple qui, a ia nuit tombante et sous les rayons du soleil couchant, donnent à tout ce tableau je ne sais quoi de mystérieux et de troublant.

Les conjurés se sentent, malgré ce site enchanteur, fort mal à l'aise. Les caisses de munitions dont ils s'étaient emparés sont vides.

Comment résister avec les six coups de fusil qui leur restent à tirer? Le vaillant et malheureux docteur Jemmy. dont la noce a été troublée de façon si intempestive, tombeau milieu de leur angoisse et vient parlementer. Strapoulos et ses acolytes réclament les munitions en échange desquelles ils livreront Richard Kolt, leur otage. Le docteur demande à parlera son ami ; on l'amène et dans un entretien des plus dramatiques, Richard Kolt défend à Jemmy de livrer les

LF crocodili-:.

inanitions sous quelque condition que ce soit, fût-ce au pria de sa vie : «Tache/ d'emmener Strapoulos, donnez un prétexte quelconque, continue-t-il à voix basse, mes membres engourdis par les liens de ces misérables ne me

refuseront pins dans quelques instants le service que je leur demande. Ils sont en train de se griser, sons peu ils seront ivres, et je pourrai me sauver ». Ce qui est dit est fait. Strapoulos s'en va à son tour parlementer en compagnie de

Jemmy, et Richard se prépare, devant l'inconscience croissante de ses gardes, à mettre son projeta exécution.

Mais Liliane, amenée par l'inquiétude et le sentiment du danger que court Richard, surgit au moment même où il va réussir.

I Malheureuse !... tu nous perds tous deux! » s'écrie le pauvre diable plein d'angoisse devant l'anéantissement de son dernier espoir.

II ne croyait pas si bien dire, car Strapoulos reparaît fou de colère. On les a trompés et bernés. Jemmy et consorts ne donneront pas les munitions, car Richard lui-même a défendu de les livrer. •< Et savez-vous, conlinue-t-il, OU se trouvenl ces fameuses munitions?... Elles sont cachées ici, .. ici même. » La tin «lesi phrase est couverte par les rugissements de la bande. « Où sont-elles?..

parle, gredin!.. misérable! » Et ils accablent Richard non seulement de leurs injures, mais le brutalisent et se ruent sur lui.

Kolt refuse de parler. « Qu'on le pende! » s'écrie le plus acharné, et ce cri est acclamé de tous. Déjà, l'un d'euxa grimpé le long du baobab où il fixe la corde. On y traîne le malheureux liichard au milieu des rugissements de ces brutes et des cris d'angoisse folle de Liliane.

On va hisser le corps.... mais le misérable grimpé à l'arbre a aperçu un vaisseau qui s'approchait. Un « hourrah » formidable accueille cette nouvelle. La joie de la délivrance leur fait oublier leur haine. Ah! ils avaient eu raison de faire flamber le bùcber que Richard leur avait toujours interdit d'allumer, crainte de pirates imaginaires. Ils laissent Liliane évanouie et leur victime la corde au cou, pour courir au-devant de leurs libérateurs. Ces libérateurs ne sont, autre chose que les pirates malais tant redoutés par kolt. Ils passent en poussant des cris sauvages, puis repassent en emmenant toute la colonie, mais sans apercevoir Richard qui se traîne lentement jusque sur le devant de la scène, tout près de Liliane, où il trouve une hache qui lui permet de couper les cordes qui l'emprisonnaient.

Ce jeude scène est d'un efl'et fort dramatique, et Marais y est admirable de vérité.

Le rideau tombe pour se relever sur une nouvelle merveille de MM. Robecchi et Amable : la forêt vierge. C'est un tableau intense de la faune puissante des tropiques. La lune se lève lentement au milieu du fouillis de cette végétation éblouissante. Des herbes gigantesques se dressent aux pieds

LE CROCODILE

des palmiers où s'abriienl Dormes lotu cherchant lumière et se frayanl un passage dans cet enchei êl rement de lianes i|iii s'enroulent aux arbres, les reliant les uns

u\ autres, semblables .1 des chaînes infinies, pour retomber en guirlandes enlacées ou se perdre, au loin, dans le bleu sombre de la nuit. El tout au fond, la mer immobile el calme plat, où s'iriseut i lune :

C'esl dans <r paysage que nous apparat! Richard, portant dans ses lu-as Liliane évanouie.

A la juif qu'elle éprouve, en se ranimant, de revoir son amant, vivant, se mêle la douleur de savoir le village détruit el leurs amis perdus.

Ils sont seuls dorénavant, seuls à jamais dans celte Ile ignorée! Kl la sal entière de cette soirée de première s'atlendait ,i l'explosion d'un duo d'amour infini comme cette nuit d'été, passionnée roi e la mUSique sensuelle de

Massenel rendant plus séduisante encore la -race féline de l'adorable Liliane Mais Sard0U n'a pas voulu que son héros gOUtâl le bonheur de elle solil

deux, ei il rn condamné... ,, à la porte des cieux ... à rairc à Liliane el a la confession bien longue et bien pénible d'une faute passée.

ude a nous

C'est là, à cet endroit critique, que le public s'est buté. On souriait en se

poussant du coude, devant les révélations de ce beau garçon, qui, seul au monde avec cette charmante fille qu'il aime et dont il est adoré, lui raconte on ne sait quelle histoire de brigands au lieu de lui parler doucement d'amour. Ce n'est pas vrai!... ce n'est pas vrai !! murmurait le public. Que nous importe que Richard Kolt, alias Georges Morgan, ail ou n'ait pas « tapé un nen

[D'après un dessin original de M. Chaperon; ce décor a été légèrement modifié-)

durement son oncle ». comme' dit Henry Fouquier ; ce qui nous importe à nous. c'est de savoir ce qu'il coulera à Liliane, si séduisante.

Notez que la musique de Massencl continue toujours, mélodieuse et caressante, à chanter ce duo que tout le monde attend el qui ne vient pas.

Sardou répond : « Je sais comme vous que cela n'est pas vrai et moi-même, à la place de Richard, eussé-je « lapé mon oncle », je remettrais cette histoire à plus lard. Je suis aussi capable que vous de parler d'amour à une jolie femme el celles plus capable que vous d'en parler publiquement. Voyez Karloo ci Dolorès, Théôdora el Andréas, pour ne citer que ceux-là, et dites-moi à quel degré je les ai chauffés; mais cette fois-ci, j'ai voulu m'abstenir — parce qu'il me plaisait de m'abstenir. — J'ai voulu montrer aux enfants qui m'écoutaienl qu'une faute, quelque petite soit-elle, entraîne des remords éternels. Et c'est pour cela que j'ai place cette confession si pénible au moment où la justice des lu les ne pouvait plus atteindre mon héros. C'esl donc sa conscience

seule qui lui arrache cet aveu. C'est pour la même raison morale (notez que je prêche aux enfants) que mon récit est long, car j'ai voulu accumuler pour la défense de Richard toutes les circonstances possibles pour l'absoudre et montrer ainsi qu'une faute légère peut faire le malheur d'une vie tout entière.

Malgré ces bonnes raisons, on meraconteque Sardou, devant les résistances du public, résistances qui se sont accusées encore aux représentations suivantes, a coupé cette scène pour la transporter au troisième acte, et je crois, pour ma part, qu'il a bien fait.

Quoiqu'il en soit, Richard Kolt nous apprend qu'il est Georges Morgan,

Neuvième tableau. — Décor aY M. C.\rpezat.

qu'il a volé son oncle dans des circonstances particulièrement atténuantes, qu'il lui a avoué son crime par lettre et s'est expatrié pour regagner l'argent dérobé et par la même occasion l'estime des honnêtes gens et la sienne.

Liliane pardonne et le déclare absout par son aveu volontaire. Elle veut vivre avec lui loin du inonde, dans cette île déserte; car elle craint avec Richard, ou plutôt Georges, te courroux du vieux Morgan, qui a lancé à la poursuite de sim parent infidèle les plus lins limiers delà police hollandaise.

Mais il est trop tard, un vaisseau aborde, et cette fois ce ne sont plus des pirates, ce sont des gens absolument civilises. On embarque le couple malgré lui, et on le ramène a Batavia où il retrouve tous ses anciens amis. Faut-il vuiis raconter par quelles péripéties nos héros passent, avant d'apprendre que b- fieil oncle est mort et qu'il a pardonné avant de mourir? Les fins limiers de

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la police hollandaise a'avaienl d'autre mission que de ramener le riche héritier el lui permettre de palper les banknotes du vieuj Morgan.

1 :VM ce 'I1'1' nous lit à la chute du rideau, avec ace pagnemenl du

trémolo, ce pauvre Richard qui u'esl plus ni pauvre ai Richard et qui ''I m', comme de juste, la tendre Liliane.

Voilà la pièce. Croyez qu'elle esl plus amusante a voir qu'à conter et surtout a lire dans cette enumération rapide et succincte des scènes qui se suivent. Il s'j trouve des choses charmantes, les trois premiers actes seraient a citer en entier: le dialogue est de l'auteur des Pattes . c'esl dire

qu'il se tient debout et. mieux que cela, qu'il court rapide et clair a travers l'enchevêtrement d'une mise en scène d'une complication prodigieuse et ne

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s'arrête que pour nous rappeler de temps en temps qu'il n'a pas perdu sou esprit aux détours des chemins.

J'ai parlé des décors en parlant de l'œuvre. Ils sont tous à citer. Gomme j'ai brûlé la fin delà pièce, je n'ai pu signaler le VHP tableau de MM. Rubé, Chaperon et Jambon et le IV de M. Carpezat, l'un et l'autre à la hauteur de la situation.

Je n'ai fait qu'effleurer tout le bien que je pensais et que j'ai à dire de la musique de scène de Massenet. C'est unevraie partition, colorée, vivai l puissante en beaucoup de parties, tendre et amoureuse dans d'autres.

Le nocturne avec solo de violon et de cor, qui précède et soutient le septième tableau, est d'une mélancolie profonde et d'une langueur passionnée. out bonnement exquis.

L'interprétation est parfaite. Les plus petits rôles sont choisis avec cette Bûreté de coup d'œil et de main qui devient une tradition à la Porte Saint- Martin depuis le règne de M. Duquesnel, cel artiste de goût, el le plus rafflné de nos directeurs de théâtre.

Le rôle écrasanl de Richard Koll est tenu par Marais avec la puissance el ■ sûreté de jeu que nous lui connaissons.

Pierre Rerton prête au douxel paisible docteur Jemmj . qui ne ferait de mal ;i personne, pas même a ses malades, un vrai mouton, quoi' . son organe légendaire.

France* est dans la peau de l'eterbecque, et Cooper nous montre dans Chevrillac* la gaieté fine et narquoise d'un Parisien de derrière les fagots.

Encore une mention pour Herb'ert-Strapoulos, qui joue ce rôle antipathique et ingrat d'une façon remarquable. Sa scène de chantage, au septième tableau, est d'un comédien achevé. .

Noël Paul Reney, Bertall, Couver. Garde!. Riva, Perner, Deschamps, Trousseau Boudier, Hallet, Jegu, Delisle et jusqu'à ce pauvre Cosset, qui vient de mourir' ont tenu leurs bouts de rôles d'une façon absolument remarquable.

J'ai dit que le public avait murmuré devant le platonisme révoltant de Marais au septième tableau. M"' Legault peut revendiquer une large part de ces murmures. Il est impossible d'avoir plus de charme et de grâce que Liliane. Elle est irrésistible, ce qui aggrave les reproches que l'on fait à ce pauvre Richard.

M"e Barely prête sa beauté piquante au rôle d'Olivia, l'Américaine originale qui fume des cigarettes et fait des articles de journaux, ce qui ne l'empêche d'ailleurs pas d'être émue par les bêlements de Jemmy.

M"' Leriche est vouée désormais aux Anglaises désagréables et revêches. Elle les joue à la perfection, quoiqu'elle ne remplisse en réalité aucune de ces qualités.

Mmc Claudia donne à la baronne Jordaens sa bonne humeur, et MIle" Jeanne Delorme, Cheirel, Marie Durand rendent excusables, parleurs qualités physiques, la première, la bêtise de son mari, les deux autres, les folles passions qu'elles insl',i re n tàChe ri Mac, le Parisien sceptique et blasé, et à Absalon, ce glaçon fait homme.

Un prix de beauté à l'Alsacienne Boulanger; encore une Française, comme dit Sardou ; on est lier d'avoir de pareilles compatriotes!

J'allais oublier la petite Lacroix, qui donne à la physionomie du petit prince Nono-Miki la gaieté d'un gamin de Paris.

Bien m'en a pris de me souvenir, car, dans son argot de potache en goguette, elle ne se serait pas fait faute de me traiter de : « Mufle ! »

Guy de Saint-Mou.

DISTRIBUTION DE LA CRÉATION

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