COUTURIER
Le Hbradx M. AUGUEZ.
Ei.sa M'"CsFIDÈS-DEYRIÉS.
OnriaDE 1)1 VIVIER.
Renée
Cléopatre
Raymonde
VlNCENETTE
Représentée pour lu première fois
le iii avril 1887, sur le théâtre du Vaudeville.
Directeurs: MM. Carré et Deslandes.
C'est du Ventre de Paris que Renée est éclose. Tout le monde se souvient de la polémique violente qui suivit la première représention du drame de l'ex-Thé&tre des Nations. Tout le ban et l'arrière-ban des réalistes et des idéalistes donnèrent de la voix. Ce fut une mêlée générale. A la tête des uns, M. Zola luimême, qui prend des allures de tigresse en rut, quand il s'agit de défendre une de ses œuvres, rugissait. De l'autre côté, le bataillon serré de la critique, le bastion Sarcej au premier plan, recevait les assauts. Pendant que le grand apôtre du réalisme contemplait son nombril, et constatait triomphalement que 2,000 personnes debout, battant des mains, avaient acclamé son œuvre, M. Sarcey déclarait (pic l'imagination si féconde, si exubérante du Maître l'avait, sans doute, abusé, et, avec cette franchise et cette sincérité qui sont la force de son talent de critique, il avoua s'être ennuyé ferme jusqu'au « coup de l'enfant » qu'il soupçonnait être une ficelle de William Busnach, l'babile fabricant de mélos. Oui, rien ne l'avait ému dans cette succession de tableaux pris sur le vif, rien, sauf une scène unique qu'il déclarait enlevée de main de dramaturge. La confection ultra-réelle de la galantine l'avait même laissé froid. Jugez de l'indignation que provoquèrent ces déclarations brutales et cyniques.
Le Maître n'y tint plus, et comme M. de Lapommeraye, si débonnaire d'habitude, s'était, lui aussi, lancé dans le débat en adjurant l'auteur des Rougon- Macquart de divorcer avec son collaborateur habituel, défaire une pièce à lui tout seul et de montrer ce dont il était capable, M. Zola lui répondit vertement qu'il ne tenait qu'à lui d'être satisfait.
« Oui, Messieurs les critiques, clama-l-il, puisqu'il vous plairait de méjuger seul, apprenez que c'était aussi mon désir le plus vif, mais qu'il m'a été jusqu'ici impossible de le satisfaire. Oui, je suis le père, et le père unique, d'une ebarmante jeune fille, un peu fantasque peut-être, mais bien originale, je vous en réponds. Quand j'ai essayé de la produire dans le monde, et lui faire goûter les planches, j'ai été reçu... plus que froidement. Elle a passé de mains en mains, la malheureuse ! M. Perrin en eut la primeur... il en est mort. M",eSarah Bernhardt, qui avait entendu parler du monstre, me promit une réponse... à son retour d'Amérique! M. Porel la garda quarante-huit heures, et me la rendit avec un autographe que je conserve! Que sais-je encore!... Mais je m'arrête... J'en avais assez, je lis rentrer la pauvre au bercail d'où elle n'aurait jamais dû sortir, et voilà dix ans qu'elle dort au plus profond de mes cartons; plaise à vous de la réveiller. »
M. de Lapommeraye releva le gant, et, eu vrai Prince favori des Muses, résolut d'interrompre le sommeil de cette Belle au bois dormant. Il fit tant et si bien... ô la crème des critiques!... qu'un beau jour Paris, stupéfait, apprit que Renée, l'enfant chérie du maître des maîtres, serait visible tous les soirs de huit heures à minuit, dans le délicieux hôtel dont MM. Carré et Deslandes lui avaient ouvert les portes à deux battants.
Ce fut incontestablement une imposante soirée. Quand le rideau se leva, le silence se lit absolu et grave. M. Zola prétend avoir entendu ricaner M. Sarcey. Je n'en crois rien. Quoi qu'il en soit, M. de Lapommeraye semblait radieux et la salle très intriguée.
Très bien le prologue !... Il a tout à fait allure et semble nous proune œuvre dans toute l'accepmot.
La grande scène de Béraud du Châtel et de sa fille Renée, violée par un misérable et réduite... nous ne savons pas trop pourquoi, mais peu importe !... à épouser un pauvre diable ambitieux et dénué de scrupules, nous annonçait un drame original et hardi.
Le duo qui suit, entre Saccard et sa future femme, a une grandeur imposante, qui d'ailleurs remua la salle tout entière. Quand ce malheureux, se méprisant luimême, cherche et veut trouver des excuses à son infamie pour se relever aux yeux de Benée, et, dans un monologue d'une envolée superbe, lui crie ses souffrances, sa vie de luttes ses nuits sans sommeil, ses jours
RENKIi.
de misère, les espérances folles qui germent en son cerveau el ses rêves d'avenir qui prennenl des airs de certitude, tant ils sont exprimés avec puissance,
tout cela est de toute beauté.
Qu'importent les invraisemblances, du moment qu'elles disparaissent dans l'ampleur du débit et l'émotion produite!
Ah! la belle pièce, se disait-on de toutes parts! Je vous jure, monsieur Zola, que personne ne ricanait. Malheureusement on se rattrapa dans la suite D'acte en acte, la bonne impression de ce brillant début, soutenu parla sympathie que lui témoignait le public, allait se perdant.
On se regardait stupéfait. Quoi I c'était là cette révélation promise d'un art nouveau, c'était la formule de l'avenir! De scène en scène, l'agonie de Renée devenait plus pénible, et la chute du rideau entraîna la sienne.
Le lendemain, quelquescritiques rendaient compte de l'œuvre, en signalant avec tous les ménagements dus à la très haute et très légitime situation de M. Zola, les ombres et les taches de cette innénarrable succession de tableaux.
Maigre l'indulgence de leurs comptes rendus, l'auteur se sentit atteint. Il riposta... on se rappelle de quelle manière ! L'intérêt que suscita cette nouvelle polémique prolongea de quelques jours l'existence de la pauvre fille, mais ne l'empêcha pas de mourir à la fleur de l'Age, au milieu des éclats de rire d'un public peu respectueux.
C'est que vraiment elle n'était pas née viable, avec ses allures incohérentes d'échappée de Charenton, ses entrées el ses sorties sans rime ni raison, ses discours de bourgeoise hystérique et le décousu fou de ses actions.
Tout le monde connaît son histoire étrange. Après s'être laissé violer par on ne sait qui, elle épouse, on ne sait pourquoi, le pauvre diable de génie dont je parlais plus haut. — Le père, ancien magistrat, surpris à juste titre au premier abord, finit par accepter ce gendre d'occasion, et pousse l'indulgence jusqu'à constituerune pectable, non seulem lille, mais même à son époux de rencontre. — Ce charmant ménage prospère, financièrement parlant, car Saccard, c'est le nom de l'aventurier, réalise, grâce à ce commencement de fortune, quelquesuns de ses rêves, et finitparacquérir une situation si importante, qu'elle lui permet de faire attendre dans ses antichambres, et cela pendant toute la durée d'un acte, « Son Excellence U. le Ministre des Fi- ! Inutile d'ajouter que la rosette fleurit à sa boutonnière.
Userait tout à fait 1
sa femme, pour laquelle il se seut pris soudain d'une passion folle, ne lui tenait rigueur.
Cette froideur est d'autant plus inexpliquable qu'il a suffi de quelques madrigaux cyniques du jeune Maxime, fils d'un premier mariage du susdit Saccard, pour enflammer le cœur de cette créature étrange.
Aussi, assistons-nous aux luttes très peu intéressantes qui se livrent dans l'âme de cette Phèdre moderne, à laquelle il manque même le mérite de justifier cette comparaison, puisque, si elle finit par se donner au fils, elle se refuse toujours au père. L'inceste, pivot de la pièce, n'est donc qu'un mythe.
Faut-il ajouter que Saccard finit par pincer un beau jour son garnement de rejeton « en conversation criminelle avac sa légitime épouse » qui ne trouve
rien de mieux, dans cette situation fâcheuse, que de débiter, au trompé et au trompeur, un discours d'une longueur démesurée dans lequel elle exprime son dégoût de la vie, ses désillusions de mère, d'épouse et d'amante?
Ses doléances ne prendraient jamais fin, si un pistolet complaisant ne traînait à la portée de sa main et que, dans son humeur fantasque, elle
ne ponctuait sa péroraison a l'aide de cette gâchette providentielle.
Elle ne respire plus; mais le public, absolument ahuri, pousse un soupir de soulagement.
L'exécution de ce thème incroyable est à l'avenant. C'est le comble de l'inexpérience. Les personnages entrent et sortent, se démènent en pantins étonnés de leurs propres discours. C'est l'incohérence érigée en système. Notez que l'originalité fait absolument défaut. De formule nouvelle, point de trace. Quand le besoin d'une ficelle se fait sentir, on nous présente un câble, que feu M. Scribe aurait renié avec horreur.
Bref, rien, rien, rien! — M. Sarcey, qui est le plus brave homme delà terre, termine son feuilleton, ce feuilleton qu'on l'accusait de « torcher sur wi coin de table de café », par ces mots: « C'est à recommencer ».
Pour ma part, je ne l'espère ni ne le désire. J'ai un trop grand respect pour l'œuvre de M. Zola, en tant que romancier, pour lui souhaiter de nouvelles épreuves... dramatiques dans toute l'acception du mot.
Cet insuccès fâcheux ne diminue d'ailleurs en rien le mérite et la puissance du talent de M. Zola, un des premiers écrivains de notre époque. Cela prouve
de (Renée)
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simplement que l'ail du théâtre diffère essentiellement de l'arl du livre; qu'on naît auteur dramatique ou romancier, el qu'on général, les qualités de l'un sont la négation des qualités de l'autre.
Le théâtre ne vii en effet que de logique, de simplicité el de mouvement, absolument inutiles dans le roman, qui n'emprunte en général son succès qu'au
charn ta l'exactitude du détail, à la minutie des descriptions, aux raffinements
de l'analyse physiologique ou psychologique. M. Zola incarne au plus haut degré ce don particulier à l'écrivain, et possède un talent descriptif au premier chef. Ce n'est pas un réaliste, c'est un vexant! Son désir de ne rien oublier, de noter tout ce qu'il remarque, dans cette langue ample ei originale dent il a le secret, le pousse non à négliger les détails, mais à en ajouter, si possible.
Cette fécondité puissante de la description à outrance en fait non un naturaliste.
titre qu'il revendique, mais un poète à la luis exquis el farouche. Certaines de ses pages ont la grâce de l'idylle, d'autres, la grandeur épique de l'épopée! Mais son talent, quelque grand qu'il soit, esl absolument antiscénique.
M. Zola ne se complaît, en effet, que dans des études impersonnelles. Il n'éprouve jamais le besoin d'analyser une sensation, ou d'étudier tel ou tel mouvement dame. Non, il se contente de constater les laits; les mobiles secrets qui eu sont la source lui échappent, a moins qu'il ne les néglige sciemment. Sa philosophie est d'une simplicité déconcertante. C'est un fataliste navrant doublé d'un sensualiste inconscient. L'homme, pour lui, n'est qu'un animal abject, obéissant à ses instincts, soumis eux-mêmes à des causes extérieures dont il iguore le mystère.
Dans tous ses romans, ses béros ne sont en réalité que des accessoires et gravitent autour d'un être abstrait qui occupe le premier plan, et dont l'importance croîl de chapitre en chapitre, pour finir par acquérir la vie. c'est Paris, la cite mouvante et superbe dans Une page d'amour; c'est la mer infinie et troublante dans La joie de vivre; c'est l'escalier dans Pol-Bouilk; le paradoxe dans La faute de l'abbé Mouret; enfin, la foule stupide et cruelle dans Germinal-
Cette esthétique spéciale est absolument l'inverse de l'esthétique théâtrale, qui exige l'étude des caractères, la lutte des passions, et met en jeu des personnalités devant lesquelles les milieux s'effacent.
Ce que M. Zola nous dit en trente ou quarante pages d'un coloris éblouissant, dans un cliquetis de mots rendant ses sensations palpables, et auxquelles la force et l'ampleur de l'expression prêtent une vie intense, Dumas (ils nous le dirait en deux mots de l'autre cote de la rampe. Les moyens seraient diamétralement opposés, l'effet produit dans chacun de leurs cadres respectifs, le même.
faut-il ajouter que l'auteur des Rougon-Macquart est absolument dénué d'esprit, du moins de cet esprit particulier qui est un îles éléments du succès au théâtre? Son style même qui, dans le roman, est de toute beauté, prend des allures lourdes et plates dans la bouche de ses interprètes.
bref. Renie venant d'un jeune eût pu trouver grâce, OU tout au moins
des circonstances atténuantes devant un public indulgent et esc plant l'avenir
d'un auteur inexpérimenté; venant d'un mattre à l'apogée de son talent, se posant en « Messie de l'art dramatique », elle ne pouvait manquer de sombrer sous le ridicule.
L'œuvre a d'ailleurs été défendue avec une énergie desespérée par l'excellente troupe du Vaudeville, a laquelle M. Raphaël Duflos, transfuge de la Comédie tram aise, apportait le concours de son puissant talent.
l.e rôle de Saccard, si ingrat, a trouvé en lui un avocal hors ligne, qui n'a
perdu sa cause que pane qu'elle était impossible a plaider. \ ses entes,
M Brandès, dont le physique étrange el troublant convenait ; i veille a la
physionomie de l'héroïne, a soutenu jusqu'au bout ce rôle écrasa ni. el a même
su grâce à son énergique vaillance, forcer de temps a autre les applaudissements de l'assistance.
Les personnages de second et de troisième plan, absolument dénués de vie, n'ont pu être galvanisés par MM. Gar-
raud, Mayer, Vaillant, et M'"cs Caron et Dolci.
Donnons une mention spéciale au père de Renée, M. Montigny, qui a joué avec beaucoup de correction et d'autorité le rôle du magistrat débonnaire, navré et navrant.
Guy de Sawt-MÔr.
DISTRIRUTION DE LA CRÉATION
Aristide Saccard .
Béraud du ChAtel.
Maxime
Larsonnead . . . .
Germain