LE PAMPHLET
peté de style qui ne sont d'aucun pays. Essayez donc de faire croire à un parterre parisien qu'un biographe, quel qu'il soit, va vous envoyer votre biographie avec un reçu de mille francs sous pli ! Il faut vraiment avoir été aussi peu biographie que M: Legouvé pour ajouter foi à de pareilles bourdes.
Le second acte nous .montre la jeune fille de tout à l'heure ouvrant une brochure où son père est diffamé. Cette diffamation peut faire manquer son mariage ; alors, elle essaye, par un sentiment que n'excuse aucune habileté scénique, d'attendrir Glavijo et de ramènera une rétractation ; elle le flatte, elle le cajole ; mais, s'apercevant trop tard qu'elle se heurte à un mur d'airain, elle le maudit de toutes ses forces. Ici vient se placer naturellement l'appel aux femmes, que M. Ernest Legouvé ne manque jamais de formuler, pour obéir aux devoirs de son nom. M. Legouvé évoque les mères, les épouses, les filles, les sœurs; il les assemble, il les groupe, il les ameute contre le pamphlétaire, l'odieux pamphlétaire, l'infernal pamphlétaire, le pamphlétaire sans entrailles! C'est le morceau principal de la pièce, celui que la claque a ordre d'enlever avec le plus d'enthousiasme et d'accord.
Resté seul et courbé sous cette malédiction, Clavijo pense avec amertume aux tristesses de* son métier; et, dans un monologue dont rien n'égale la géante bouffonnerie, il se dit qu'il serait bien plus heureux s'il avait de bonnes rentes, comme M. Legouvé; s'il faisait de la littérature honnête, comme M. Legouvé ; si les femmes le regardaient avec orgueil dans la rue, comme elles regardent M. Legouvé;
54 LES PBBMIÂBBS BBPBéSBNTATIONS
ôDÔn, bII réussissait à devenir membre de TAcademie de Madrid^ comme M. Legouvé. Il adressa à sa plume cette apostrophe hors d'âge : « Dire qu'avec ceci je puis ébranler le monde, renverser mes ennemis, démolir des réputations 1 etc., etc. »»
Allons, allons, ce pamphlétaire n'est pas fort.
Il est si peu fort, ce pauvre diable, que dans la scène suivante vous allez le voir demander grâce au canon d'un pistolet que s'avise de braquer sur lui un passant, un premier venu, qui s'est promis de délivrer Madrid de son Are tin. Cet intrus arrache à 01avijo la rétractation vainement implorée par la jeune fille ; mais il ne le tue pas, ce qui aurait été pourtant d'une logique ferme et satisfaisante, dans les données de la pièce et des personnages de M. Ernest Legouvé.
Notre jugement est écrit tout du long de cette analyse. Une comédie doit amuser ou intéresser, avant de chercher à indigner. Le Pamphlet n'intéresse ni n'amuse ; nous prouverons bientôt qu'il ne saurait' indigner < Imagination, mouvement, carac^ tères, tout fait défaut à cette incohérente production. Certes, un auteur a le droit de prendre pour héros un être répulsif et méprisable ; mais c'est seu-^ lement à la condition qu'il clouera ce vil insecte sur les planches du théâtre avec une épingle d'or, comme Molière a fait pour Tartufe.
Où il n'y a rien, l'art, comme le roi, perd ses droits. M. Geoffroy ne pouvait rien faire du rôle de Clavijo et il n'en a rien fait. M. Régnier non plus. M. Delaunay non plus. Mademoiselle Delphine Fix non plus. Le néant de l'interprétation après l'absence du drame I
LE PAMPHLBt 55
AU oommencement de cet artiole, nous avons dit qu'il y avait deux choses dans le Pamphlet de M. Legouvé : une pièce de théâtre ot une protestation. Aïs rivons à cette protestation.
Si M. Legouvé n*a pas eu d*autre but que de flétrit» Une certaine classe d'écrivains subalternes et malha- Ules, ridicules autant que mal informés, sans idéetl générales, aux gages d'une spéculation et non d'une pensée, chenilles du grand arbre littéraire, ce n'était vraiment pas la peine, à lui, de se déranger de son fauteuil académique. Il n'y avait pas non plus nécessité pour le Théâtre-Français à s'associer aune protestation aussi belliqueuse dans le fond que prudente dans la forrn^. Laissez passer les pamphlétaires gauches Ou calomniateurs : gauches, ils se blesseront tôt ou tard au propre tranchant de leur armé; calomniateurs, ils seront traduits devant un tribunal. Dans l'un et dans l'autre cas, toute protestation devient inopportune, étant inutile.
Mais l'ambition de M. Legouvé est-elle plus haute, par hasard? Serait-ce bien le pamphlet en lui-même qu'il aurait voulu frapper du même coup que le pam* phlétaire? la question se transformerait alors, et la prétention nous paraîtrait étrange.
On ne supprime pas un genre aussi aisément qu'on supprime un homme« On ne supprime pas Lucien, Martial, Apulée, d'Aubigné, Johnson, Fréron, Henri Heine. Un trait d'encre ou une tirade ne suffit pas à eflacer la Satire Ménippée et le Pauvre Diable, Colère, esprit, vérité, tels sont les ingrédients essentiels de cette inixture qu'on appelle un pamphlet; et cela signifie qu'il faut compter, avec le pamphlet,
56 LES PBEMIBBES BBPBÉSENTATIONS
comme on compte avec la satire et avec la comédie.
Ne dites pas que le pamphlet est Tarme du faible et du lâche. Le pamphlet a été illustré par tout ce que la France admire et aime, par Rabelais et par Voltaire. Le dix-^huitième siècle a préparé l'œuvre révolutionnaire avec le pamphlet. La Bastille est tombée sous un pamphlet de Linguet. Les grands seigneurs libertins sont tombés sous un pamphlet de Beaumarchais. Les cloîtres sont tombés sous un pamphlet de Monvel.
Même à notre époque, regardez : tous sont pamphlétaires. Chateaubriand, l'homme de la majesté, a fait un pamphlet : De Buonaparte et des BowrlonSy qui valut autant qu'une armée à Louis XVIIL Victor Hugo a fait un pamphlet : Claïcde Gueux, Balzac a fait un pamphlet : la Monographie de la presse paHsienne, Méry et Barthélémy ont fait un pamphlet : Némésis. Félix Pyat a fait un pamphlet : TiMre et le Prince des critiques. Auguste Luchet a fait un pamphlet : le Nom de famille. Alexandre Dumas a fait un pamphlet : Cinq lettres au ministre à propos de M, Buloz. Et Béranger! et Lamennais! et Cormenin ! et Michelet 1 et Quinet !
Il faut donc que le pamphlet ait sa signification et son importance, puisque ces intelligences et ces forces n'ont pas dédaigné de s'en servir! Il faut donc qu'il aitaussi*sa noblesse et, son courage! Le pamphlet ne s'ordonne pas, d'ailleurs, il s'inspire. Il est l'œuvre de la sincérité exaspérée ; il n'est pas le chant, il est le cri. A l'heure des situations difficiles, sous l'empire des tyrannies individuelles," dans les sociétés corrompues, le pamphlet a été plusieurs fois le