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CIRQUE IMPÉRIAL

Le Roi Lear^ drame en cinq actes et douze tableaux, tiré de Shakspeare, par MM. Devicque et ('risafulli. — Rouvière. (Septembre 1857.)

MM. Devicque et CrisafuUi, qui ont déjà puisé plusieurs fois aux sources ^es littératures étrangères, se sont chargés d'arranger un Roi Lear pour ce qu'on appelle le public des boulevards. Comme s'il y avait plusieurs publics! Étrange erreur, et qui encourage trop de pusillanimités dramatiques I

Ze Roi Lear est un chef-d'œuvre, une grande chose, c'est convenu. Que de temps il a fallu cependant pour en arriver à l'universalité de cette opinion! La révolution romantique de 1830 a donné le coup de collier déûnitif, et aujourd'hui Shakspeare a sa place incontestée, parmi les divinités littéraires, côte à côte avec notre Molière.

Shakspeare et Molière ne sont pas ^es hommes, en effet. Ainsi que l'a défini M. Désiré Nisard, le jour qu'il s'est adressé à M. Ponsard, ce sont de

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grands courants d'humanité. Des critiques épilogueurs, avec un sourire malin, vous diront que ces deux talents ont ftiit des pièces de théâtre unissant le trivial au sublime. Nous le -voulons bien. Pourtant, nous demeurons convaincu que les plus importantes situations du cœur humain ont été déterminées par ces deux hommes de génie, — telles que rabaissement paternel, par Shakspeare, dans le Roi Lear ^ • et rabaissement marital, par Molière, dans VEcole des Maris et dans Georges Dandin,

Le Roi Z^af éveille, à tort ou à raisdn, des images de noblesse et de majesté que M. Rouviêre n*a pas réalisées entièrement. Il a bien eu la barbe blanche, le manteau bleu étoile d*or, mais la grandeur épique lui a fait défaut. Si enfoncé dans les légendes brumeuses que soit ce monarque, Timagination s'est toujours plu à l'apparenter avec les vieillards cornéliens, les plus beaux vieillards connus après ceux de la Bible. Or, pour plusieurs raisons, il était impossible à M. Rouviêre de représenter cet Idéal : sa taille est exiguë, ses mouvemei^ts paraisst^nt autant déterminés par les nerfs que par les passions; il ne marche pas en scène, il court; et, quand il s'arrête, il frappe du pied comme un maître d*armes. Immobile, tout bon corps frémit sur deux jambes de coq. Sa voix est une des plus désagréables et des plus rebelles voix de tête qui se puissent ouïr; de temps à autroj une note méridionale y déchire le voile d'un enrouement fréquent; toujours et comme à dessein hors du ton général, cette voix semble circuler capricieusement à travers l'action et au-dessus des personnages, comme celle d'un ventriloque. Le masque

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est froid et séTôre, mais éclairé par des yeux qui, parfois, vomissent la haine, et contracté par une bouche où le rictus de Tironie semble empreint dans le bronze. G*est ce que M« Rouyiôre a de plus dra« matique en soi. •

Tout cela fait sinon un grand acteur, du moins un acteur exceptionnel. Sa rupture avec les habitudes du Gonseryatoire est visible. Au Conservatoire, on conseille au Soi Lear d'abdiquer avec êoUnnUé; M. Bouvière dit à ses filles : « Je vous donne cette portion de montagnes et cette étendue de vallons, m avec la même tranquillité qu'il dirait : <« J'ai envie d'aUer me coucher. » Il a raison ; cependant, il n'indique pas, suffisamment, selon nous, la gradation de la folie. A partir du troisième tableau seulement, il va et vient, il débat ses intérêts avec une fièvre puérile; M. Bouvière a fait ce qu'il a pu; dans l'acte de la tempête, particulièrement, il a été tout ce qu'il pouvait être; il a même dit avec une mansuétude d'une portée sublime : « Ohl je n'ai pas pris assea souci des têtes et desi pieds nus I m

M. Bouvière est le succès de ce drame, auquel la riche et scrupuleuse mise en^cène de la direction promet une longue suite de représentations* Nous savons depuis longtemps que M. Bouvière est voué à l'étude de Shakspeare. On le voit ; Tapproprlatlon minutieuse qu'il a faite du rôle d'Hamlet laisse un reflet sur toutes ses autres tentatives. C'est la même fougue, le même zèle. A un moment donné, la rampe, le lustre, le public, tout s^efface pour lui devant l'idée, — ridée shakspearienne I II électrise ses camarades, il leur imprime ses cinq doigts de fer sur

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l'épaule, il tourmente les dentelles des actrices, il n'a plus conscience de leur sexe ; il va jusqu'à frapper les figurants inattentifs. Dans un drame de MM. Auguste Maquet et Alexandre Dumas, Urbain Grandier, on l'a vu, se battant à Tépée avec M. Mélingue, pousser la conscience de son rôle au point de blesser son adversaire. Yoilà un artiste sérieux. Il y a en lui quelque chose de la fatalité gasconne de Jean Journet, l'apôtre fouriériste. C'est l'homme du sacerdoce. Longtemps méconnu, continuellement discuté, il n'a obtenu justice que par hasard. Après avoir passé plusieurs années A TOdéon, ce temple bâti au son des alexandrins par des Amphions en cinq actes, il est sorti de la foule en allant, créer au Ïhéàtre-Historique le personnage de Charles IX dans la Heine Margot. On le remarqua dans le Comte Hermann; puis enfin Hamlet le révéla tout entier. Depuis lors, M. Bouvière n'a pas cessé d'être compté en première ligne parmi les comédiens. Madame George Sand, s'intéressant à lui avec ce tact qui l'a toujours poussée vers le^ natures d'élite, lui a confié Maître Favilla et a composé à son intention un caprice sur des motifs de Comme il DOtis plaira. On avait aussi parlé d'une Conversion de saint Paul, restée sans doute à Tétat de plan. Si court qu'ait été le passage de M. Bouvière au Théâtre-Français, ce n'en a pas moins été aux yeux du public une consécration de son talent. Il avait espéré pouvoir y jouer VOthello de M. Alfred de Vigny, pour lequel il a fait de longues études ; ce n'est que partie remise. M. Bouvière reviendra tôt ou tard à la Comédie- Française. En attendant, et sans vouloir le détourner

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de sa propagande shakspearienne, ^ous nous, permettrons de l'engager à §e tourner un peu vers Molière, où certains rôles nous semblent convenir parfaitement à ses moyens, tels que ceux d'Alceste et d'Arnolphe.

Nous aimons à nous arrêter sur les acteurs ainsi possédés de Tamour de leur art* Si incomplets qu'ils soient, ils offrent un c6té digne et honorable, qui rehausse une profession dont trop de gens font un métier.

COMÉDIE-FRANÇAISE

AUGUSTINB BROHAN- (Septembre 1857.)

La vie privée accapare vraiment trop madame Augustine Brohan au détriment du théâtre. Au lieu d'être, comme jadis, un de ces beaux astres dramatiques qui accomplissent régulièrement leur révolution autour de la renommée et de la flamme, elle n'est plus qu'un météore intermittent, une comédienne de Charles Quint ou de 1811, comme on dit des comètes. Madame Augustine Brohan devrait y songer cependant : depuis la mort de madame AUan^ depuis la retraite de mademoiselle Rachel, elle est le premier rôle féminin du Théâtre-Français.

Nous nous rappelons encore les débuts de madame Brohan, il y a une douzaine d'années; sa mère, qui s'appelait Suzanne, comme si Beaumarchais luimême l'avait tenue sur les fonts de baptême, régnait

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alors, mais elle régnait au Vaudeville; sa sœur Madeleine n'existait pas : elle se contentait de vivre au fond d'une vieille maison de la rue BaintrThomas du Louvre que nous croyons revoir. A.ugustine Brohan était Tespérance et Torgueil de cette famille, où le beau visage et le bel esprit semblent héréditaires. A la Comédie-Française, elle fut accueillie comme une admirable jeune ûlle qu'elle était: blanche peau^ bouche pourprée, œil radieux, épaules de marbre palpitant, moisson de cheveux, voix argentine, et gaieté, et malice, et bonheur de vivre! Bile avait tout cela, comme elle Ta encore ; mais elle eti était moins avare dans ce temps-là. Pendant cinq ou six ans, elle donna tout au public et à Tart, sans restric* tion, en prodigue et en insouciante. Qu'elle était joyeuse AdJi^ la Femme juge et partie ! comme elle savait communiquer de la possibilité et de l'attrait môme à ce fade jeu de volant des Rivaux d'eux-mêmes!

Plus tard madame Augustine Brohan s'avisa qu'elle avait autant d'esprit et de style que la plupart des auteurs modernes qu'elle interprétait. D'autant à davantage il n'y a qu*un pas et qu'un adverbe; elle voulut franchir l'un et l'autre, elle les franchit. Aux teinturiers de l'hôtel Castellane revint, l'honneur do colorer en bleu céleste la première paire de bas de notre jeune héroïne. Ensuite, elle s'adjoignit M. Armand Barthet, le gracieux auteur du Moineau de LesMe, et elle murmura avec lui quelques . doux proverbes que M. Véron inséra dans le Constitutionnel ^ si nous avons bonne mémoire.

Ce fut à partir de oé moment que la Comédie-

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Française commença ses doléances, et que nous ressentîmes nos premières inquiétudes. Nous allions gagner un auteur, mais qui nous répondait que nous n'allions pas perdre une actrice? Une actrice, c'est'si rare ! un auteur, c'est si commun ! Baissez- vous, ici ou là, vous ramasserez un auteur en vers ou en prose, tragique ou comique, thuriféraire ou contempteur. Une actrice, c'est bien autre chose : il faut la commander longtemps à l'avance.

fiélas ! ce qui était prévu arriva. Madame Augustine Brohan tint bureau d'esprit. Des tapissiers furent mandés; on leur ordonna de remettre à neuf cette chambre bleue d'Arthénice, dont la maison natale de la rue Saint-Thomas du Louvre semblait provoquer la résurrection. Là, nous devons bien le dire, Monfleury et Molière se virent quelque temps oubliés pour Alfred de Musset et pour d'autres, plus actuels la moustache plus en croc, l'esprit plus eu pointe. Ce n'eût été rien; mais la femme de lettres se mit en tête, de surenchérir sur la comédienne; elle pensa qu'il devait y avoir quelque chose à ajouter à la Dorine de Tartufe et à la Nicole du Bourgeois gentilhomme; elle s'imagina que Marivaux n'avait peutêtre pas expliqué suffisamment la Lisette des Jeux de V amour et du hasard, et qu'un peu de poivre long réveillerait ces créations assoupies. Dès lors, agaçant travail, elle se mit à ponctuer et à souligner tous ses rôles, imposant sa trop attentive collaboration aux vivants et aux défunts, jouant tour à tour le Légataire par Regnard et Augustine Brohan, le Mariage de Figaro par Beaumarchais et Augustine Brohan, les Demoiselles de Saint-Cyr^ par Alexandre

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Dumas et Augustine Brohan. Sa personnalité se déyeloppa outre mesure : ce n'était plus des représentations qu'elle donnait, c'étaient des séances; en scène, ses mots et ses répliques étaient tous pour le public ; l'interlocuteur ne comptait point.

Heureusement que cette période ne dura pas et qu'elle est aujourd'hui à peu près passée. Madame Augustine Brohan a le jeu plus large, quoique aussi net; elle se fond davantage dans l'ensemble, elle ne détonne que rarement et par un dernier reste d'habitude. Tout serait bientôt parfait, si elle ne se tenait éloignée du théâtre pendant de longs intervalles qui désespèrent ses nombreux admirateurs. Nous savons bien que le hasard semble prendre à tâche de s'en mêler : tantôt c'est une ophthalmie qui jette son voile douloureux sur ses yeux ardents et hardis; tantôt c'est un lot gagné à une loterie où nous n'avons pas le courage de lui reprocher de mettre si fréquemment. Pendant ces heures de réclusion forcée, celle en qui nous nous plaisons à revoir le type adoré de Sophie Arnould se distrait en faisant jouer la comédie, et même l'opéra, dans son joli chalet de l'avenue de Saint-Cloud. Une fois, à bout de conjurations contre l'ennui, on la vit saisir entre ses doigts fins la vilaine plume hérissée des chroniqueurs et des polémistes ; la plume cracha par bonheur, et madame Augustine Brohan la rejeta bien vite.

Au degré de sympathie où nous plaçons son talent, les indiscrétions s'excusent, et l'inimitable soubrette, dont les saillies n'ont pas cessé d'amuser la ville et la cour, ne nous en voudra pas de cette esquisse légère, tï'acée à propos de sa rentrée. Réjouissons-nous

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et réjouissez-Yous, yieux habitués- et jeunes adorateurs, têtes chenues souriant aux beaux vers, et têtes bouclées souriant aux belles dents I réjouissons-nous deux fois, les grappes mûres ne manqueront pas à nos treilles : la comète-Brohan a reparu!

COMÉDIE-FRANÇAISE

te Pamphlet, oomédie 6n detûc actes et on prose, par M. Ernest Legottvé. (Octobre 1867.)

Ainsi donc, M. Ernest Legouvé a intitule sa pièce : le Pamphlet y de la même façon qu'il l'aurait intitulée : le Moman, la Satire, VEglogm ou la Peinture à rhtcile. C'est un genre quil a voulu définir, c'est une espèce qu'il a prétendu attaquer. Paul-Louis Courier, • qui était un pamphlétaire, avait fait mieux; il avait fait : le Pamphlet des pamphlets.

On distingue deux choses dans l& Pamphlet de M. Legouvé : un ouvrage dramatique et une protestation. Voyons d'abord l'ouvrage dramatique.

M. Legouvé a pris pour héros de sa pièce Clavijo, un homme déjàflétri par Beaumarchais et par Gœthe. Un tireur aussi parfait que M. Legouvé se devait à lui-même de choisir un carton moins percé. Si, comme le public a tout- lieu de le croire, Fauteur du Pamphlet a écrit une comédie d'actualité et d'allusion, son premier soin aurait dû être de prendre ses

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personnages en pleine moitié du dix-neuvième siècle. S'attaquant é^ des gens d'extrême audace, c'est-à-dire à des pamphlétaires, le cas n'était pas dé les fusiller derrière le rempart de Tanachronisme avec une vieille carabine empruntée à nos pères. Puisque le principal mérite de cette sorte d'écrivains est dans le cynisme, il n'appartient pas aux hommes de demi-mesure et de demi-talent de chercher à les foudroyer. Il y a puérilité à cligner de l'œil aux spectateurs et à leur dire : — Nous sommes en Espagne, mais tâchez de vous croire en France; Madrid veut dire Paris, et vous me ferez plaisir de lire un nom moderne sous le nom de Clavijo.

C'est trop facile.

Autant vaudrait, pour un homme altéré de vengeance, acheter un cadavre à un amphithéâtre, et le , percer de coups, en lui disant: — Drôle! coquin! triple fourbe 1 tiens ! tu n'en réchapperas pas I

Le Clavijo de M. Ernest Legouvé vaut un cadavre de carabin; il n'a ni famille ni proches; il sort de dessous terre; c'est un homme en figure et en redingote vertes, qui se meut dans une intrigue d'une nudité à rendre Berquin jaloux. Tl arrive au premier acte pour prendre possession d'un pavillon que quitte le jour même la fille de son plus intime ennemi, de Thomm'e qui l'a fait destituer. Clavijo fait appliquer au mur ses panoplies, son casier alphabétique, sa bibliothèque et ses tableaux. Et puis, il va se promener. Voilà tout le premier acte, je vous le jure.

Clavijo a cependant trouvé le iiioyen, dans ce premier acte, dfe nous apprendre sa profession de pamphlétaire, mais avec une impudence et une grossie-

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