LB PAMPHLET
pamphlet à faire, un pamphlet de bonne humeur et de bonne compagnie, qui n'en irait pas moins direc* tem^nt à son but. Ce pamphlet s'emparerait sans faiblesse du nom et des œuvres d*un homme arrivé à tout, même à TAcadémie française; il le féliciterait d'abord de s'appeler comme son père, avantage énorme, qui équivaut à une présentation en règle devant le public, et qui, supprimant du premier coup l'obscurité, supprime en même temps la lutte et ses mérites. Il le complimenterait ensuite, et non moins sincèrement, de posséder la fortune, ce nerf de toutes les choses, la fortune qui aplanit et fleurit les chemins, qui fait l'étude aisée et l'esprit indépendant. Ce pamphlet, après s'être appesanti sur d'aussi agréables personnalités, prendrait l'écrivain à partie et en ferait l'objet d'une étude plus railleuse que sévère; il le montrerait, un peu trop servilement dévoué aux traditions paternelles, continuant Epicharis et Néron par Médée, et le Mérite des femmes par Louise de Lignerolles; passant sans efforts de la tragédie à* la galanterie ; signant des articles du nom à'Ernesta et professant, après la révolution de Février, un cours de littérature à l'usage du beau sexe ; poëte aux tiédeurs classiques, aux rimes insuffisantes, aux tours surannés) prosateur vulgaire; moraliste boutonné dans l'habit rétréci de M. Prud'homme ; inventant comme les autres glanent; s'appuyant sur la collaboration certaine et bourgeoise de M. Scribe; évitant les points de vue élevés ainsi que les milieux compromettants; fuyant les comparaisons dangereuses ; estimant que le clair-obscur a ses avantages autant que la pleine lumière; sachant et pouvant
attendre, et à cause de cela arrivant plus vite que'leé autres; se rendant parfaitement tîompte. de ce qu'il veut, sinon de ce qu'il vaut; distingué, prévenant, habile et ayant l'art extrême de ne pas dissimuler son habileté; excellent lecteur, comme Andrieux ; enfin, pour nous résumer, personnalité très-intéressante, mais médiocrité littéraire, rien que médiocrité, en dépit de l'Académie et de son père I
Ce pamphlet, qui ne serait pas entièrement inutile à l'histoire de notre époque, nous laisserons à d'autres le soin de l'écrire, car, pour notre compte, nous redoutons trop l'appel aux femmes. Nous ne voulons pas, dans une cause qui nous est personnellement indifférente, nous exposer à être maudit par les mères, conspué par les épouses et voué à l'exécration publique par les sœurs ! •
COMEDIE-FRANÇAISE
Le Fruit défendu^ comédie en trois actes et en vers, par M. Camille Doucet. (Novembre 1857.)
M. Camille Doucet a tous les succès. Les faiseurs de Mémoires ne manqueront pas de tracer plus tard le portrait de cet homme heureux, souriant, discret, fin, affahle, qui a ahrité sa poésie dans le clair-obscur de l'administration, et qui est arrivé à tout sans effort. Je souhaite qu'il lui soit alors rendu la justice qui lui est due. Il faut de ces figures aimables à côté des faces sévères et pâles des penseurs, de ces arrangeurs à côté des créateurs. Comme auteur dramatique, M. Doucet appartient à la lignée des Demoustiers, des Andrieux, des CoUin d'Harleville, des Alexandre Duval, de tous ces esprits honnêtes, ingé- ' nieux, que le public aime du premier coup et comprend dès le premier vers. Casimir Delavigne lui a laissé à écrire la Considération. Il ne cherche pas à corriger les mœurs, il se contente de « fronder lé gèrement les ridicules ». Pour cela, il lui suflSt du
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style de ses prédécesseurs, de cette langue claire, simple, sobre d'ornements, ou qui n'admet que les images consacrées.
M. Camille Douce t semble avoir voulu, dans sa nouvelle comédie, prouver aux expérimentés et aux habiles que le premier sujet venu, eût-il la vétusté de la Demoiselle à marier ou du Plus beau jour de la vie, devient aussitôt œuvre d'art dès qu'un poëte y touche. J'entends un poète dans la plus spirituelle et plus légère acception du mot, poudrant d'or les cheveux rares des notaires, des médecins et des avoués; suspendant les clochettes de cristal de la rime aux situations assoupies; éveillant des idées de couleur,- et ouvrant, à travers l'action la plus rapide, de vastes perspectives de rêverie. Le vers, c'est l'inattendu perpétuel de la comédie, la puce continuellement à l'oreille du spectateur. Avec la prose^ vous ne craignez pas grand'chose; l'intrigue vous donne à peu près le ton du style ; vous savez qu'aucun éclat exorbitant ne viendra vous déranger dans votre stalle; mais avec le vers, vous n'êtes sûr de rien. C'est tantôt un pois chiche et tantôt un pois fulminant. Puis, lorsque les comédies en prose tom* benty elles tombent entièrement, de tout leur long, et il n'en reste rien ; tandis que les comédies en vers laissent toujours après elles un lambeau, une tirade, un alexandrin, moins que rien : un hémistiche. Un vers a quelquefois sauvé cinq actes. Il y a de quoi en sauver cinquante dans le Fruit défendu.
Le Fruit défendu/ quel joli titre, et comme il laisse supposer un paradis terrestre, plein jusqu'aux cimes de tentations divines I La pièce ne ment pas
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au titre : aussitôt le rideau leyé, trois Èves, trois soeurs, apparaissent aux regards éblouis du public * Laure, Marguerite et Claire. Les deux premières soot vêtues à la dernière mode des paradis parisiens : robes de neige, fleurettes d'oranger dans les cheveux, fleurettes d'innocence, sûr les joues, petits souliers de satin trottant sur le parquet comme des souris blanches. Elles se marient le jour même; Laure épouse un provincial qui troque sa gentilhommière contre un hôtel de la rue Saint-Lazare ; Marguerite abandonne sa main à un ex-viveur, qui l'emmène aux champs. Partie carrée, comme on voit. Reste une troisième Eve, mignonne et fluette ; à celle-ci, on se contente de lui désigner dans l'horizon un petit cousin qui est, lui assure-t-on, du bois excellent dont on fait les maris.
Ainsi posée, la comédie de M. Camille Doucet ne demande qu'à chanter, qu'à peindre et qu'à rimer. Le deuxième acte nous montre les deux jeunes couples occupés à contempler le disque de leur lune de ' miel, qui à travers les arbres d'un parc, qui à travers les lustres d'un bal. A ce moment, le public voit reparaître la silhouette du cousin indiqué dans le premier acte, cousin cosmopolite, qui dqjeune rue Saint-Lazare et dine à l'Isle-Adam, cousin perfide, baisant la maih à Laure et assemblant des bouquets pour Marguerite. Il s'appelle Léon, il n'a que vingt ans, il n'a pas encore passé sa thèse, les maris n'en font aucun cas. Pourtant, ce Léon est la cheville ouvrière de la pièce» 11 tourne autour de ses cousines avec tant de madrigaux sur les lèvres que le provincial et l'ex-viveur s'avisent d'en prendre ombrage.
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— Retournons à Paris, dit Tex-viveur à Marguerite.
— Allons goûter la paix des champs, dit le provincial à Laure. Mais les femmes, qu'on n'a pas consultées lors du premier déplacement, s'insurgent, se trouvent bien là où elles sont, et hissent leur volonté à la hauteur de celle dé leurs maris.
C'est le plateau culminant de la comédie, c'est la situation principale du troisième acte. Le petit cousin n'aime Iraure, le petit cousin n'adore Marguerite, que parce que Marguerite et Laure sont mariées. Elles représentent à ses yeux le fruit défendu. C'est alors que, pour éloigner le danger imminent qui menace ses deux gendres et ses deux nièces, un oncle surgit, produisant ou plutôt reproduisant Claire, la troisième Eve, blonde comme une marmelade d'abricots. Cet oncle, serpent bienfaisant, annonce au Léon tentateur qu'un obstacle insurmontable, qu'un abîme s'opposent à son union avec Claire. Quel est cet obstacle? quel est cet abîme? ce sont, bien entendu, les mots sur lesquels s'abaisse le rideau du deuxième acte.
Je vous dirais qu'au troiî<ième et dernier acte on s'assassine, on s'égorge, on se mange le nez, que vous ne me croiriez pas , et vous auriez raison. L'oncle, quin'a que le tort de ressembler un tantinet aux oncles de Bouilly et de Berquin, simule une petite comédie dans la comédie de M. Camille Doucet; il dit à son coquin de neveu : — Tu n'auras pas Claire! afin 'que le coquin de neveu réplique naturellement : — J'aurai Claire I Et il a Claire. Le mariage s'opère alors, au grand contentement des maris de Marguerite et de Laure-, qui, je vous le jure,
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étaient dans leurs très-petites bottes depuis la découverte du sentiment de Léon pour leurs femmes. Ne badinons pas!
Ze Fruit défendu, se trouvant être le fruit de tous les maris, devait rallier un nombre énorme de sjiapathies. En chemin, il a rencontré celle des hommes de lettres, des délicats, des critiques, des pointilleux. Tout le monde intelligent s'est vu heureux de saluer l'œuvre d'un esprit militant et bienveillant. Étant donné le règne de Thabit noir, -il serait difficile d'exprimer avec plus de tact les sentinaents d'une société qui n'est ni la bourgeoisie ni la noblesse, et que nous appellerons, si vous le voulez bien, la bonne compagnie. Aux groupes effacés, pourquoi n'j aurait-il pas un peintre d'effacement? — Vioilà ce que je voudrais voir dire, ou du moins à peu près, par les faiseurs de Mémoires (l'avenir en est gros, paraît-il!); mais je crains la passion, les petites rancunes et les grandes vanités. On sera injuste, on a déjà commencé à l'être. Aussi pourquoi M. Doucet est-il tant l'homme de son nom? Un peu plus d'àpreté dans l'humeur, un peu plus de hauteur dans l'accent, une charge à fond de train dans la comédie satirique, et il se débarrassera de la criaillerie.
Selon nous, le Fruit défendu est la meilleure pièce de M. Camille Doucet. Peut-être a-t-il exagéré l'importance et particulièrement la mathématique de l'intrigue; mais, quoi qu'il en soit, il a toujours tenu en haleine la xiuriosité et l'intérêt des spectateurs, — des spectateurs de première représentation! Plus que dans ses prcccdentos pièces,
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M. Camille Douoet s'est préoccupé de la rime, ce monseigneur qui ouvre les serrures de la banalité, et des exigences nouyelles que lui imposent tous les jours des poëtes heureusement inspirés dés traditions sévères du seizième siècle.
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