LES DOIGTS DE FÉE
votre robe de bal, si vous m'obtenez deux voix de plus pour rélection du Morbihan ! »»
M. Scribe peut vivre littérairement très-longtemps encore et M. Legouvé aussi, en recommençant ce répertoire qui a charmé la génération précédente. Mais nous avons la conviction que Tart est autre part; rien ne nous empêchera de le dire. Le théâtre obéit à une loi de progrès, comme toute chose; ouvrier fécond, M. Scribe a donné son contingent d'invention et de talent : il ne fait plus que se répéter. Plus curieuse par l'ensemble (lue parles détails, son œuvre complète aura sa place dans les annules contemporaines; selon nous, ses machines dureront plus que ses comédies, et par ses machines nous entendons ses livrets d'opéra : Robert le Diahlo, la Juive, le Prophète, très-remarquables par Tampleur, la clarté et la force des situations.
OAITÉ
Germaine^ drame en cinq actes et en huit tableaux, tiré d'un tofôaû de M. Edmond Ât)out, pér MM. d^ËhUery . et Heétor Ctémieux. (ÀirHl 1858.)
Nous n'avons pas à juger un roman, ïnaîs uh drame; et au besoin nous pourrions nous dispenser de mettre en cause M. Edmond About, si Toccasion d'écrire quelques mots sur un homme d'esprit ne nous séduisait singulièrement. On nous paraît, dans certaines régions de la critique, estimer à trop bon marché cette expression dominante de notre nationalité-, — l'esprit, -^ dont on voudrait presque faire aujourd'hui le synonyme d'impuissance. Le principal reproche qu'on essaye d'adresser à l'esprit, c'est de n'être pas sérieux et de ne servir à Hen, pourainsi dire; d'autres le traitent de dissolvant, et certaines revues s'en garent comme de la peste. Heureusement qu'en dépit des recueils glacés et des ours blancs de l'esthétique, l'opinion publique efit constamment restée âdèle à l'esprit, de qui
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elle a reçu plus d'une fois son mot d'ordre en dee circonstances suprêmes. .
C'est cette qualité, élevée à une puissance foudroyante par les grands hommes du dix-huitième siècle et vulgarisée avec éclat par le journalisme contemporain, c'est cette qualité qui a fait, dans ces derniers temps, le succès rapide de M. Edmond About. On a reconnu et salué dans ses livres la verve franche et vive des conteurs qui forment ce qu'on pourrait appeler : l'école française. On s'est dit : — Voilà donc enfin un jeune homme bien vivant, sans système, qui ne sort ni de l'antichambre de Victor Hugo, ni de l'école de Balzac, ni du moulin de Jules Janin; qui n'abuse ni du lyrisme, ni de la peinture, ni de l'observation; qui a de ia gaieté avec ce qu'il faut de style et de science. Pourquoi ce der^ nier venu ne serait-il pas le bienvenu?
Et il l'a été; on s'est rangé, pressé un peu, pour lui faire la place belle. Il y a bien eu quelques mécontentements , quelques murmures mal étouffés, des aigreurs, passagères. Ceux qui se souviennent d'un noviciat difficile, ceux dont le travail est lent et marqué de tortures, ceux qui voient leur réputation décliner après avoir à peine eu le temps de la voir naître, tous ceux-là ont regardé avec une mélancolique envie la brillante étoile de M. About. Sana efforts visibles, sans luttes apparentes * du moins, il est arrivé à une position qui n'est ordinairement que le résultat des veilles et de là persévérance. Du reste, lorsqu'il s'est agi de défendre cette position, on a vu l'auteur de Tolla et de Guilleri, en digne héritier des traditions défensives de Beau*
marchais , faire bravement le coup de feu dans la petite presse, et rendre sans pitié à ses adversaires d'un moment une blessure pour une chiquenaude, une balle pour un sifflet.
Il n'est guère possible à cette heure , il serait même déloyal de porter uu jugement sur l'ensemble des ouvrages de M. Edmond About. Sait-on ce quie vaut l'avenir d'un homme de trente-deux ans? Espérons beaucoup de cette jeunesse qui n'est pas, croyôns-nous, celle d'un écrivain de génie, mais qui est certainement celle d'un écrivain de talent, d'un littérateur dans le sens le plus étendu et le plus exquis du mot. Excepté la poésie, M. Edmond About a à peu près tout abordé. Nous abandonnons volontiers le critique d'art à ses juges naturels, qui auront peut-être le droit de lui montrer quelque sévérité; le romancier nous appartient davantage. A des réminiscences très-excusables s'allient, dans Us Ma-
^riages de Paris ei dans Germaine, des nouveautés de détails dont on né pourra s'empêcher de lui tenir compte plus tard; il a, au même degré que M. Alexandre Dumas fils, la modernité, c'est-à-dire l'accent exact de l'époque, jour pour jour, coutume pour coutume; il sait et indique mieux que personne l'endroit où l'on mange et celui où Ton s'habille.
^ C'est un mérite aux yeux des historiens et des bibliophiles.
L'auteur dramatique n'est pas encore advenu, mais on en peut favorablement augurer en voyant le parti qu'ont su tirer d'une de ses compositions MM. d'Ennery et Hector Crémieux. Selon nous, M, Edmond About a bien fait de ne pas se charger
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lui-même de ce travail de remaniement et d'optique j les plus exercés, même Tautéur des Mousquetaires, y ont souvent perdu le sentiment des proportions théâtrales. Il faut être vraiment désintéressé dans la paternité d'un roman pour avoir le courage de retendre sur le lit de Procuste des répétitions. M. d'Ennery était parfaitement placé dans ces conditions de froideur et d'expérience : aussi a-t-il réduit Germaine avec une précision qui fait le plus grand honneur à son habileté proverbiale et à l'infaillibilité de son coup d'œil.
On peut reprendre cependant une vélocité trop grande dans Texposition et dans toute la première partie de la pièce. La visite de madame Chermidy à la famille de la Tour d'Embleuse, la demande en mariage, le premier baiser de Germaine à l'enfant du comte de Villanera, tout cela se succède avec rimprévu d'un panorama. Nous aurions voulu ne pas rééditer une plaisanterie connue sur la manière prestigieuse de M. About; mais ceux qui ont qualifie sa littérature de littérature de chemin de fer auraient surtout raison de surnommer son théâtre : théâtre de chemin de fer.
Le public, un peu cahoté par les premières scènes, s'est insensiblement laissé entraîner; on doit considérer aussi que trois tableaux à l'heure, c'est un progrès. Ajoutons que Germaine signale l'irruption de la comédie dans un théâtre habitué jusqu'à présent aux excès du mélodrame; cette tentative a été mieux accueillie du public qu'on n'aurait osé l'espérer. Le mérite en revient principalement à M. Lafont, parfait de vérité et de tenue, un de ces
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rares comédiens en qui Ton devine tout de suite l'homme de race. Après lui, nous nous faisons un plaisir de nommer une jeune personne, mademoiselle Augusta, qui a trouvé dans Germaine un rôle à sa physionomie, à ses moyens et comme qui dirait à son tempérament, ear elle s'est évanouie eu scène i lors de la première représentation.