LES LIONNES PAUVRES
par lui-même : « — Bordognon, fils cadet d*un marchand d ■huile, rue de la Verrerie, à renseigne des Trois-Olives... Si je te racontais • mon odyssée galante! J*ai rvdoyé des femmes dont les laquais n'auraient pas salué mon père. >» Il emménage dans le cœur des femmes et résilie quand on veut l'augmenter {sic). Il prend non-seulement son parti, mais encore sa part de toutes les hontes : à midi, on le voit arriver chez une femme dont il estime hautement le mari, et lui offrir dix mille francs pour prix d'une discrétion, « — Bahl lui dit-îl, je romps la glace, tout brutalement : vous avez à payer ce matin un billet de dix mille francs. » Un tel personnage est répugnant, et il a mauvaise grâce ensuite, au dénoûment, à emmener sous le bras lé mari qu'il a voulu déshonorer. Passe si les auteurs n'en avaient fait qu'un plaisant, mais ils ont mis dans la bouche de ce monsieur les principales maximes de leur drame. Quel est cependant ce Bordognon? Il a trente ans et il ne fait rien : il se contente de circuler en oisif et . en libertin- à travers les ménages qu'il rencontre, prêt à jeter un paquet de billets de banque à une femme qu'il méprise. Cette corruption joyeuse, épanouie, s'ignorant elle-même et haussant le verbe, c'était celle-là qu'il était utile de flétrir publiquement et vigoureusement.
Il y a dans le style des parties excellentes et d'autres très-inégales, comme dans toutes les pièces de M. Emile Augier; il faut l'accepter ainsi, c'est affaire convenue. Un des mots les plus heureux est : «« Les méchantes gens n'ont pas de ridicules. « Nous aimons également cette phrase dans la bouche du
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pauvre époux : « J'imite les Italiens^ je rogne sur ma toilette pour parer la madone. » Mais, pour ces nuances vraiment délicates, que de traits hasardés et de mauvais goût! que de jeux de mots indignes de figurer sur les scènes subalternes! « Autrefois, on dansait moins chez les notaires, dit M. Pommeau. — C'est ce qui explique qu'on y levait moins le pied, » répond Bordognon. Quelques lignes plus loin, les mêmes interlocuteurs s'expriment ainsi : « Nos jeunes confrères s'étalent, s'enflent comme la grenouille... — Quitte à la manger plus tard. »
Au troisième acte, un des amis de Bordognon dit qu'il court après une somme dé dix mille francs qu'il ne peut rencontrer. <La retraite des Dix-Mille! » s'écrie ce Bordognon, comme s'il venait de trouver quelque chose de très-beau.
Tout le monde s'essaye à débiter de ces mots-là dans les Lionnes pauvres : une domestique dit qu'elle s'appelle Victoire. « C'est la devise des Français! » lui réplique une marchande à la toilette.
Il faut avouer que ces plaisanteries sont bien inutiles et bien forcées.
Mais ce ne sont là que des broutilles; et en résumé, il reste, comme nous l'avons écrit lors de la première représentation, une œuvre d'une force et d'une valeur réelles.
GYMNASE
Let Trois Maupin ou la Veille de la Régence ^ comédie en cinq actes, par MM. Scribe et Henri Boisseaux. (Octobre 1858.)
Les Trois Maupin appartiennent à ce genre demihistorique dont M. Scribe avait déjà donné le modèle dans Bertrand et Ratons lé Verre d'eau et les Contes de la reine de Navarre. Ce genre-là n'est pas précisément celui des maîtres, et s'il a pu être accueilli autrefois* avec la curiosité qui s'attache à toutes les tentatives, nous le croyons maintenant frappé d'un juste discrédit. M. Scribe lui-même n'y a pas peu contribué par ses derniers essais, et surtout par l'échec de la Czanne, au Théâtre-Français.
L'épreuve des Trois Maupin, sur une scène où l'attendaient des sympathies sexagénaires, ne lui.a guère été plus favorable. Elle achèvera de lui persuader qu'il n'est pas né pour l'histoire, ou du moins qu'il doit se contenter de la traduire à l'Opéra seulement, ce domaine de la fantaisie.
.. Le Gymnase joue de malheur; mais à qui la faute?
120 LES PREMIËBES BBI>RéS£NTATIONS
Son directeur a cru faire un coup de maître en rappelant à lui un homme dont les ouvrages ont presque toujours été jusqu'à présent contre-signes par le succès. Est-ce le goût du public qui a varié? est-ce le talent de M. Scribe qui a faibli? Les Trois Maupin nous donneront peut-être le mot de cette énigme.
Un sous-titre d'une ambition mal déguisée nous avertit que l'action se passe la veille de la Bégence.
Deux jeunes d'Aubigné, un frère et une sœur, cousins de madame de Maintenon, vivent misérablement dans un ch&teau démantelé du Béarn. — Â-t-elle assez servi aux auteurs dramatiques, cette pauvre famille des d'Aubigné ! — Le frère s'appelle Henri; la sœur s'appelle Béatrix. Madame de Maintenoç, qui s'intéresse à tout ce qui porte son nom de famille, a jeté do loin ses vues sur eux; elle destine Henri aux plus hautes dignités de l'Église et elle veut faire de Béatrix la supérieure d'un des plus riches couvents de France. Mais elle a compté sans la vocation des deux jeunes gens : Henri s'engage dans le régiment de Berri, et Béatrix vient chanter dans la chapelle de Versailles, aux appointements de quarante mille livres par an, sous le nom de mademoiselle de Maupin, — une aventurière qu'elle a rencontrée sur un grand chemin, où elle avait perdu sa voix et son mari.
A Versailles, où nous transporte le deuxième acte, la fausse Maupin est devenue la cantatrice à la. mode, non-seulement par sa voix, mais encore par sa beauté. Elle profite de ce double prestige pour obtenir à Henri d'Aubigné une lieutenance et pour lui faire gagner un procès qui le remet en possession