‹ Les premières représentations célèbresChapitre 26 sur 70 · CARTOUCHE · texte numérisé non relu

CARTOUCHE

Cartouche de fantaisie ; ils étaient trop certains d'obtenir un succès ayeç celui qui avait déjà servi et qui servira éternellement. L'invention exclue comme inutile et même comme dangereuse, ils se sont rabattus sur les décorations. A ce point de vue, leur pièce est fort intéressante.

PouT ceux de nos lecteurs, cependant, qui désireraient connaître la base de l'intrigue et les principales situations, nous leur apprendrons que ce drame n'est qu'une longue lutte, aux chances diverses, entre Cartouche et le comte d'Orbesson. Ce comte d'Orbesson avait nié d'une façon paéprisante le talent de Cartouche; de là, la haine du bandit et ses efforts d'imagination. Il vide l'hôtel du comte et le fait inviter à un bal où se trouvent tous ses meubles déménagés. C'est l'acte le plus ingénieux; les autres ^e passent successivement dans la rue, au village et même sur les toits, — de véritables toits, au ras de la scène. Rien de curieux comme de voir Cartouche enjambant les tuiles, tournant les cheminées, escaladant les mansardes. A un autre moment, il grimpe à une corde et disparaît dans les frises. Ces exercices qui, en dépit de la probité profondément outragée, ne laissent pas de jeter une teinte sympathique sur Cartouche, sont interrompus 'par l'intervention finale et décisive de la police. Le» auteurs l'installent dans sa prison, l'y aident à se repentir et ne l'abandonnent qu'au pied de la roue. Ainsi finit ce duel en partie liée d'un honnête gentilhomme, aujourd'hui sans nom, contre un filou qui tient une place énorme dans Thistoire de Finance et, surtout, d^PB l'histoire littéraire, —car, outre les pièces de

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théâtre qu'il a inspirées, on ne se rendra jamais compte de la vogue prodigieuse du poëme de Grandval père : Cartouche ou h Vice puni, qui a été réimprimé à l'infini, pendant le dix-huitième siècle.

Voici le début de ce poëme, dont l'édition illustrée est assez recherchée des bibliophile^ :

Je chante les combats et ce fameux voleur; Qui, par sa vigilance et sa rare valeur, Fit trembler- tout Paris, arrêta maint carrosse, Vola, frappa, tua, fît partout plaie «t bpsse. Muse ! raconte-moi par quels heureux hasards Il trompa si souvent les exempts, les mouchards. Et comme enfin, ^près tant de vaines poursuites, Il reçut le loyer de ses rares mérites.

Cartouche était alors h la fleur de son âge,

Brun, sec, maigre, petit. »

,11 y a dans les Prisons de l'Europe un très-joli roman de M. Auguste Maquet sur Cartouche, mais ce n'est qu'un roman. Les renseignements les plus exacts viennent de Cartouche lui-même, qui a écrit pendant son procès des notes pour servir à son histoire. C'est sans doute avec ces notes qu'a été composé ou plutôt bar]3ouillé un petit livre immonde qui se trouve dans toutes les balles des colporteurs et à* tous les étalages des bouquinistes, et dont il a été consommé parmi le peuple un nombre eflfrayant d'exemplaires. Effrayant est 1^ mot.

Le peuple aime trop les brigands v C'est un goût qu'il serait bon de moins favoriser. Le spectacle de ces luttes avec la loi, de ces appétits en révolte, de ces violences bestiales et de ces ruses dissolvantes, le triomphe passager de ces énergies coupables, tout cela devrait être exclu du programme de son amus^

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ment. Ces réflexions, qu'on trouvera peut-être d'un sentiment Prud'hommien, me sont suggérées par Fattitude des spectateurs de la Gaîté, que les turpitudes de Cartouche enivrent d'une folle joie. Ce serait à souhaiter, pour leur punition , que leurs mouchoirs disparussent de leurs poches pendant que * leurs mains sont occupées à applaudir.

Pour moi, je ne me suis jamais laissé prendre aux gentillesses de ce monstre. J'en veux beaucoup à la lande à Cartouche, pour avoir, entre autres crimes, assassiné un pauvre poète, l'aimaWe Vergier, un conteur à la façon de Grécourt. Vergier revenait tranquillement de souper chez un de ses amis, un soir du mois d'août 1*720; comme c'était un excellent convive, il s'était un peu attardé ; minuit le surprit dans la rue du Bout-du-Monde. A cet instant trois Lommes se jetèrent sur lui, et un coup de pistolet lui fracassa la tête ; ils allaient le dévaliser, lorsque l'arrivée d'un carrosse les mit en fuite. Vergier était âgé de soixante-trois ans; sa mort demeura pendant quelque temps attribuée à une vengeance de grand seigneur. Ce ne fut que deux années après qu'un des principaux associés de Cartouche, connu sous le nom du chevalier Le Craqueur^ révéla ce meurtre avec plusieurs autres. Le vol était son seul mobile, et il n'était l'instrument de personne. Le chevalier Le Craqueur subit le supplice de la roue, comme son capitaine.

Revenons au Cartouche de la Gaîté, un Cartouche de fantaisie, celui-là, mais plus amusant que le Cartouche de la réalité.

M. Dumaine est bien colossal pour représenter ce

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furet de potence, qui glissait entre les mains des exempts et qui se cacha un soir dans un tuyau de cheminée. Le rôle de son frère de laît est joué par M. Charles Pérey; — je ne comprends pas que MM. d'Ennery et Ferdinand Dugué, au lieu de mettre en scène un villageois apocryphe, n'aient pas préféré emprunter à la comédie de Legrand le petit frère de Cartouche, un enfant de douze ans, dont les apparitions au milieu des plus grands périls sont d/un effet saisissant et charmant. Personne, je pense, ne leur eût reproché ce plagiat à propos d'une pièce de voleurs.

PORTE SAINT-MARTIN

Reprise de Richard Darlingtonj drame en cinq actes et en Sept tableaux^ par MM. Alexandre Dumas et Dinanx. (Janvielr 1859.)

D'où vient que la reprise de Richard Darlington^ un des drames les plus célèbres de la période roniantique, n*a pas produit tout Teffet qu'on en attendait? On n'en peut accuser ni la mise en scène ni l'interprétation, qui ont été marquées au coin de la conscience et du talent. Il faut donc remonter à d'autres causes, et peut-être au drame lui-même.

Richard Darlington est une œuvre énergique, mais froide, violente avec calcul. On sent qu'elle dut être improvisée en un temps de crise, pour les besoins d'une mêlée littéraire. L'effet en fut puissant, il y a vingt-huit ou vingt-neuf années. Le drame était alors à son aurore ; chacun apportait son audace, son innovation, et M. Alexandre Dumas, on s'en souvient, n'était pa^ un des derniers. Le tableau des élections, si original et si mouvementé d'ailleurs, fut considéré comme un pas de plus dans l'art

dtt théâtre. — Aujourd'hui, ce n*est qu'une bagatelle pour une direction. — Les auteurs j ajoutèrent les cris d'une femme en mal d'enfant, au prologue, et ce fameux bourreau déjà un peu usé, mais d'un prestige toujours certain. Il résulta de tous ces éléments un ensemble assez étrange et d'une force incontestable. L'action procédait par saccades, enjambait les années, parcourait les distances, allait de la Chambre des Communes à la grande route, s'élevait jusqu'à la comédie ou se traînait dans le mélodrame, brisait, et rejetait en chemin les per^ sonnages utiles; mais elle, marchait à son but, sûrement, à travers une gradation ascendante de monstruoèités; et le dénoûment, qui s'accomplissait à l'aide d'un forfait inusité, laissait le public frappé de stupeur. N'oublians pasque JiicAard Darlington était joué par un comédien de génie, alors dans toute sa jeunesse et dans toute son autorité, M. Frederick Lemattre.

Les passions littéraires ont, depuis cette époque, beaucoup perdu de leur intensité, La plupart des progrès réclamés et rêvés par les vaillants promoteurs de la renaissance de 1830 sont à présent réalisés ou en voie d^ réalisation. On peut tout au théâtre, et les spectateurs y comprennent tout; leur éducation est faite. Le drame de MM. Alexandre Dumas et Dinaux n'a donc plus la valeur d'une arme de parti; il ne lui reste que sa valeur intrinsèque. Ainsi dépouillé de ce qui fait V événement y Téduii aux simples proportions du premier drame venu, Richard Darlington n'a pas rencontré chez les spectateurs d'aujourd'hui le même enthousiasme que chez

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les spectateurs d'autrefois. Nous en avons été surpris pour notre propre compte, car nous nous étions accoutumé à conserver dans nos souvenirs une place importante à cet ouvrage. Nous devons reconnaître actuellement que le caractère de Richard est trop tendu; quelques échappées d'humanité, une larme ou un sourire, seraient nécessaires pour le faire accepter. Les auteurs, en voulant mettre à la scène un ambitieux, — superbe et ingrate entreprise, — devaient-ils choisir une aussi inexorable exception? Leur ambitieux ne trouve d'obstacles que dans les circonstances; n'était-il pas d'un plu» . saisissant exemple de lui faire trouver ces obstacles dans sa nature même? Les hommes de la trempe de Richard ont tous un vice ou une qualité qui joue dans leur existence le rèle des soupapes de sûreté dans les machines à vapeur. La soupape a été oubliée dans Richard Darlingfon, et le héros éclate, sans exciter d'autre sentiment que celui de l'effroi. Encore si le moment de cette explosion n'était pas prévu I Mais on le voit venir d'acte en acte, il est annoncé ; Mawbray, le bourreau, suit Richard comme son ombre, -^ c'est un dénoûment qui marche. On est certain qu'il une heure donnée il lui posera la main sur l'épaule, en lui disant: — Je s^is ton père. Ce n'est donc plus qu'une question de temps. Cette certitude du châtiment détruit la moitié de l'anxiété et contribue à faire de Richard un ambitieux de convention.

Les figures qui l'environnent n'attirent pas à elles une somme beaucoup plus grande de sympathies. Son compère Thompson est sinistre comme lui : Tun

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frappe les femmes, l'autre couche en joue les hommes. Au moins, Molière plaeait-il Orgon auprès de Tartufe, et Sganarelle auprès de Don Juan. Dans Richard Darlingfon, il n'y a place que pour Thorreur. Son père, l'exécuteur des hautes-œuvres, et sa mère, la fille séduite, partagent la répulsion qu'il inspire; et c'est justice autant que fatalité. Son grand-père, le marquis Da Sylva, qui trafique des consciences, est digne de s*agiter dans cette atmosphère malsaine. Nous ne parlons pas du docteur Gray et de sa femme, qui ne sont que des comparses* Il n'y a, à vrai dire, qu'un rôle intéressant, un seul, celui de Jenny, — intéressant comme le rôle d'une colombe entre les griffes d'un vautour,' — intéressant à force de cruautés matérielles, de sang, de meurtrissures, — intéressant, enfin, au prix d'un crime.

Voilà pour les personnages.

Les situations vigoureuses et les scènes bien frappées ne manquent pas dans ce drame; l'acte où le mari tente d'arracher à sa femme son consentement à un divorce, et la lutte sur le balcon, révèlent la manière libre et large de M. Alexandre Dumas. Mais nous regardons comme au moins maladroite l'entrevue de Richard avec sa mère, au cinquième tableau. Quoi qu'il en soit, la reprise de cette pièce a été écoutée lundi, par la génération nouvelle, avec plus de curiosité et de respect que d'émotion véritable; cela se comprend. Depuis un quart de siècle, les audaces de Ttichard Darlington ont été dépassées par presque tous les écrivains, — même par MM. Alexan^ dre Dumas et Dinaux. Mieux eût valu peut-être lui

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garder son prestige et sa date, car les exhumations dramatiques font tomber bien des illusions.

M. Laferrière a succédé à M. Frederick Lemaître dans le personnage de Richard; selon son habitude, il en a fait un rôle trop en dehors.

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