LE CAPITAINE CHÉRUBIN
M. Meyerbeer. Chérubin, couvert d'un manteau, reparaît par la fenêtre et supplie une dernière fois la fausse servante de lui dévoiler son identité; celle-ci, vaincue par tant d'amour (toujours de nous) et effrayé des dangers qu'il court, avoue sa ruse renouvelée de la Jeunesse de Henri F", du Songe d'une nuit d'été, àQ Martha et de. tant d'autres œuvres. Chérubin, qui ne demandait pas d'autre viatique, se met en route. • '
Nous n'aurons de ses nQuvelles qu'à la première représentation de la Mère coupable.
Ce n'est pas la seule fois qu'on met Chérubin à la scène; déjà, avant la Révolution, Olympe de Gouges avait fait ou plutôt improvisé, ;n vingt-quatre heures, pour le Théâtre-Italien, le Mariage inattendu de Chérubin.
Le souvenir de MM. Dumanoir et Lambert Thiboust n'a d'autre valeur que celle d'un cadre populaire, approprié plus ou moins adroitement aux qualités encore très-vivaces de mademoiselle Déjazet. Nous disons plus ou moins, parce que nous croyons que les deux auteurs se sont trompés sur le véritable caractère de son talent. L'artiste prodigieuse qui a attaché son nom aux créations de Frétillon, de Sophie Arnould, des Premières Armes de Richelieu, ne peut guère, avec la meilleure volonté possible, représenter des anàoureux à l'état primitif et vaporeux. Ce n'est pas l'éveil d'un, cœur qu'elle excelle à rendre. Il lui faut de petits mauvais sujets, corrompus jusqu'au bout de leurs manchettes, des femmes accoutumées à rouler leurs soupirants. Regardez plutôt son regard froid et clair, sa bouche que l'ironie
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et quelquefois ramertume retroussent à chacun de ses coins, sa voix goguenarde, son geste rare, sa jambe assurée; est-ce là le Chérubin qui parle aux étoiles et dont les cheveux, frissonnent sous la main d'une grande dame? Mademoiselle Déjazet a toujours eu le jeu impassible; elle entre en scène indolemment, dédaigneusement, en jetant ses .premiers regards aux avant-scènes des régions supérieures; elle s'aperçoit à peine de la présence de ceux à qui elle s'adresse; elle n'écouie pas; son organe criard parcourt la gamme des plaisanteries risquées avec une certitude que rien n'ébranle. Elle, Chérubin I Comment cette idée a-t-elle pu venir à M. Dumanoir, qui la connaît au point de lui avoir taillé ses principaux rôles? — Qu'un jour, dans une représentation à bénéfice et unique, lorsque Arnal jouait Bartholo et Sainte-Foy Grippe-Soleil, mademoiselle Déjazet ait eu la fantaisie de revêtir le pourpoint de Chérubin, cela se conçoit. Mademoiselle Rachel avait eu un caprice pareil en jouant la Marinette i\i,Déjpit amoureux. Mais persister dans ce personnage éblouissant comme un matin de printemps, poétique comme une création de Musset ou d'Hugo, voilà où est la faiblesse, voilà où est le tort, très-rémissible sans doute, mais évident.
Mademoiselle Déjazet n'est donc pas le Capitaine Chérubin^ elle est mademoiselle Déjazet^; c'est déjà beaucoup : autant dire le persiflage, l'esprit, l'aplomb, le goût.
GAITE
Micaël l'esclave, drame en cinq actes, dont nn prologue, par M. Joseph Bouchardy. (Avril 1859.)
L'ancienne idole du boulevard du Temple, M. Bouchardy, vient d'être traitée un peu sans façon par le public du théâtre de la Gaîté. On comptait cependant sur Micaël y esclave pour renouveler les belles soirées de Lazare' le Pâtre et du Sonneur de Saint-Paul. L'attente a été déçue, il en est des vieilles gloires comme des vieilles lunes. Encore quelques années, et celui qui fut Joseph Bouchardy ira rejoindre Victor Ducange, qui avait été rejoindre Pelletier- Volmérange et Caigniez. Qaspardo le Pêcheur ne sera plus qu'un souvenir comme la Forêt périlleuse. Et pourquoi s'en étonnerait-on? Qui protège ces œuvres composées uniquement pour l'amusement du peuple? Lorqu la reprise des drames de M. Alexandre Dumas lui-même (j'entends -4 »fo^y et Richard Dar* lington) ne produit plus qu'un effet de désenchantement, pourquoi M. Bouchardy résisterait-il à ce dé-
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placement de l'intérêt dramatique? Il n'a pas changé sa manière, il n'a pas consulté le public, Je parti s'est tourné ailleurs; c'est la loi habituelle.
Nous croyons n'être pas dépourvu d'un certain courage littéraire ; et cependant nous pâlissons au moment de commencer l'anal jse dé Mcfl^Z V esclave. C'est que jamais rébusn'accumula plus d'images disparates, ne s'enroula en arabesques plus incompréhensibles. Nous n'avons pas la prétention de faire la lumière dans ce chaos : nous dirons ce que nous avons cru comprendre et, quand nous n'avons pas compris, ce que nous avons vu.
La scène se passe en Russie, un ou deux ans après l'invasion française. Le décor du premier acte représente un site montagneux. Micaêl est un serf d'une belle prestance, qui a recueilli de la comtesse Ulrique un enfant anonyme, qu'il élève dans sa cabane. Cet enfant est le prince d'Archangel ; nous l'apprenons par un aventurier qui rôde, avec un de ses compagnons, autour de cette cabane, et qui finit par y mettre le feu pour s'emparer du titre et du nom du petit prince. Les aventuriers ayant toujours, dans les mélodrames, la rage de parler à haute voix et en faisant rouler les r, ceux-ci ont été entendus par un soldat français à qui Micaël a sauvé la vie. Ce Français se promet de reconnaître ce service en prévenant Micaël, mai^ il n'çn a pas le temps, car Micaël, convaincu d'avoir donné l'hospitalité à un ennemi de sa nation, est condamné à être fusillé. L'exécution se prépare au moment où la. toile tombe sur ce prologue. Mourra-t-il? ne mourra-t-il pas? ToutBouchardy est dans ce doute et cette anxiété. Ces deux
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points d'interrogation sont la touche du maître^ comme qui dirait son monogramme.
Il se pourrait bien que Micaël fût mort, car on ne le voit pas paraître au deuxième acte. Vingt ans se sont écoulas; c'est de rigueur après tous les prologues connus. L'aventurier Faustus, ou le faux prince d'Archangel, fraye avec la société aristocratique de Saint-Pétersbourg : il s'est fait présenter chez la comtesse Ulrique, dont il veut devenir le gendre, La comtesse^ qui le hait d'instinct, croit se débarrasser de ses prétentions en lui apprenant que Paula n'est pa3 sa fille, mais une enfant recueillie et élevée par elle. Cette confidence n'arrête pas Faustus, qui est réellement épris ; il trouve, au contraire, dans ce secret, des moyens d'arriver plus promptement à son but, car Paula, née sur ses terres, est, par conséquent, sa serve. Désespérant de vaincre autrement la répugnance qu'elle éprouve pour lui, il lui signifie d'avoir à se décider dans les vingt-quatre heures â devenir sa femme ou son esclave.
Micaèl n'est pas morti II 'reparaît au troisième acte, la barbe et les cheveux blanchis, couvert d'un sayonquilui donne trep de ressemblance avec son parent d'Italie, Lazare le Pâtre. On lui a fait grâce de la vie; on lui a même* accordé un petit emploi de veilleur dans une partie des montagnes qui avoisinent la Suède. C'est dans ces montagnes, exposées aux avalanches, que tous les personnages de la pièce arrivent successivement : Paula pour fuir Faustus, Faustus pour rattraper Paula, la comtesse Ulrique pour rejoindre Paula- et Faustus, Une partie de barres, s'engage, où les sifflements de la tempêté
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sont chargés de raccompagnement. Micaêl reconnait sa fille dans Paula, que la fatigue oblige à se reposer sous sa chaumière; mais, trompé par un faux signal, il la livre lui-même à Faustus. Cet acte se termine par un orage épouvantable et par la chute — dans la coulisse — d'une avalanche qui engloutit un village tout entier.
L'acte suivant est le plus décisif; Paula est redevenue serve du prince Faustus; elle a revêtu les habits de l'esclavage. Son père Micaêl vient la réclamer; c'est son droit; il parait que, grâce à lui, le village a échappé à la destruction ; l'empereur, pour récompenser Micaêl, l'a affranchi et a permis que cet affranchissement fût réversible, après sa mort, sur ses enfants. Micaêl supplie Faustus de cesser de torturer Paula; il va jusqu'à se jeter à ses genoux; mais, le trouvant implacable, il se relève et lui déclare que Paula sera libre avant la fin de la journée. Il a un moyen sûr pour cela : il s'empoisonne.
Mourra-t-il cette fois ?
, Pas plus que la première; le répertoire de M. de Bouchardj est rempli de miracles. Un jeune médecin, amoureux de Paula, se présente muni d'un contre-poison, et Micaêl ressuscite de nouveau. Maïs alors il s'opère un chassé-croisé que nous n'avons pu réussir à débrouiller, ^malgré nos efforts d'attention; ce n*est plus Paula qui est la fille de Micaêl ; le médecin devient son fils à son tour. Micaêl et le médecin tombent dans les bras l'un de l'autre. C'est étrange!
Nous voici au dernier acte. Vous souvient-il de ce soldat français qui, au prologue, a arwrpris la conver-
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sation de Faustùs et de son complice? Aujourd'hui, -vieux et décoré, ce soldat va hâter le dénoûment en dénonçant les deux aventuriers. Le vrai prince d'Archangèl est le jeune médecin, qui, alors, n*est plus le fils de Micaël. Comprenez- vous? Il épouse Paula et le drame finit.
Nous avons dit que ce n'était pas un succès, ajoutons que ce. n'est pas une chute non plus. Micaël V esclave vaut peut-être autant que les autres ouvrages de son auteur ; mais il a le tort de venir après eux et de reproduire les mêmes situations. Les jeunes habitués des régions supérieures de la salle^ que teur âge empêche d'avoir été nourris dans le respect de Joseph Bouchardy, .se sont montrés passablement irrévérencieux le soir de la première représentation. Pour nous, c'était avec une surprise croissante que nous assistions au retour de ce style et de ces procédés dont notre jeunesse est restée frappée malgré nous; combien nous ouvrions nos yeux en retrouvant le carrefour de la forêt, la cabane incendiée, le bourg des falaises, «la petite médaille bénie, le canbn de la citadelle, le poison et le contre-poison I
iSi nous essayons d'entrer dans quelques critiques d'ensemble, nous remarquerons que l'auteur de Mi" caè'l Vesdave prépare, en général, trop lentement et trop péniblement ses drames; chaque acteur qu'il introduit en scène a une longue histoire à raconter. Ces histoires se succèdent et se croisent à l'infini, il est aisé d'en perdre le fil. Une fois l'exposition laborieusement terminée et remplissant souvent plus de trois actes, M. Bouchardy donne dans l'excès opposé : il accumule les situations, il les précipite, il
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les chasse en tumulte devant l,ui ; et» pour les faire toutes entrer dans son cadre, il les écourte, il les mutile, il en affaiblit ou en compromet reffet. Quelques belles scènes, à peine indiquées, ont été ainsi perdues, au quatrième acte principalement.
Micaël V esclave est joué par M. Dumaine avec une préoccupation, peut-être involontaire, des attitudes et des éclats de voix de M. Mélingue. Le rôle est mal dessiné d^ailleurs; c'est un père dont Taffection erre de l'un à Tautre, et qui transporte son affection de tête en tête avec une facilité déploTable ; il est mené par la pièce au lieu de la mener. Les autres rôles manquent d'importance ; le traître n'a rien qui le distiugue; l'amoureuse n'a rien qui la fasse reconnaître»