MARIE OU TROIS ÉPOQUES
L'auditoire avait une larme au bord des yeui; on avait beaucoup applaudi à la lettre de la mère mou- Tante; la boîte à pistolets du vieux général avait également produit son eflfet. Madame Ancelot, profitant de l'attendrissement unanime, allait passer au deuxième acte. Tout à coup la porte du salon s'ouvre , et un orang-outang de la plus grande espèce s'avance en exécutant des cabrioles insensées. Ch'acun se regardé. Le singe, se rendant compte enfin du milieu où il se trouve, s'arrête, examine la lampe et les spectateurs d'un air effaré et balbutie des paroles humaines. On reconnaît alors M. F..., un homme de lettres, célèbre... par 'ses distractions. M. Âncelot, qui s'était levé, vient à lui, et d'un ton ferme : — Pouvez-vous me dire, monsieur, ce que signifie cette mauvaise plaisanterie? Le singe demeurait pétrifié au milieu du salon. Il essaya pourtant de murmurer: — Je croyais... j'arrivais pour le bal... oui, pour le bal masqué... j'ai reçu une invitation. Et, oubliant son costume, M. F..., cherchant lés basques de son habit, ne trouvait qu'un appendice caudal d'une longueur à dessein exagérée. — Eh! monsieur^ répliqua M. Ancelot, notre bal masqué est pour samedi : c'est aujourd'hui jeudi. Retirez-vous I votre présence ici, et surtout dans un tel moment, est in-* décente I
Profondément déconcerté (peut-être y avait-il de quoi), l'orang-outang salua et se retira. La porte se referma sur lui. On se reprit à la lecture de Marie, et le deuxième acte n'en obtint pas moins de succès que le premier. Le tableau de Marie dans son ménage, ses luttes entre le devoir et la passion, sa douleur,
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ses larmes, tout cela impressionna beaucoup Tassistance. Sans doute, il y eut bien quelques esprits qui pensèrent que les situations étaient trop uniformes, trop prévues, trop complaisamment développées, mais nul n'en ât la remarque à haute voix^ Madame Ancelot, une modeste rougeur sur le front, recueillait les compliments les plus chaleureux, — lorsqu'un sourd gémissement venu de la porte frappa soudain les oreilles. On se tut. La même plainte recommença, inquiète, piteuse. N'écoutant que son courage, M. Âncelot se décida à aller ouvrir; et quelle ne fut pas sa colère en se retrouvant devant le singe. — Pour le coup, monsieur, ceci passe les bornes la mystification! s'écria-t-il ; que voulez-vous encore? répondez I — Hélas I dit Torang, il n'y a pas de ma faute, la queue de mon travestissement était prise dans la porte, et je n'ai pas voulu vous interrompre ayant la fin de l'acte. ••
C'étaiVIa vérité, il était impossible de se fâcher contre M. F... Mais cette fois, M. Ancelot tint à le reconduirejusqu'aubas de l'escalier. La compagnie eut quelque peine à se remettre de cet incident grotesque. Enfin, le troisième acte de Marie commença. Vous rappelez- vous ce troisième acte? La fille du général de Sivry, la femme de M. Forestier, est devenue veuve ; elle peut enfin se marier avec l'homme qu'elle n'a jamais cessé d'aimer; mais voyez la fatalité : cet homme s'est lassé d'attendre pendant seize ans, et maintenant c'est de la fille de Marie qu'il est amoureux. Accoutumée à se sacrifier pour tout le monde, Marie se sacrifie une fois de plus : sa fille 9era heureuse.
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Des accents partis du cœur, une sensibilité poussée jusqu'au déchirement dans la scène finale, émurent au dernier point les amis de madame Ancelot. Pourtant ce n'était pas sans une certaine distraction qu'ils Técoutaient; malgré eux, au moindre bruit, leurs regards se dirigeaient de minute en minute vers la porte, comme s'ils se fussent attendus à voir revenir le singe. Mais le singe ne revint pas.
Marie ou Trois Époques fut une des dernières créations de mademoiselle Mars; la comédienne renommée se plaisait à cette trilogie larmoyante qui montrait son talent sous plusieurs faces. L'attention, accaparée entièrement par elle, ne s'arrêta pas alors aux défectuosités de la pièce, qu'un sombi'e ennui enveloppe. Après vingt-trois ans, eh quête d'un rôle pour madame Rose Chéri, le directeur du Gymnase a été arracher à la poudre des tombeaux ce niélancolique ouvrage. C'est une idée qui ne lui serait pas venue au printemps : mais voici la saison où le ciel se brouille, t)ù la brise devient le vent et soulève la poussière ; l'étang, quand luit la lune, n'a plus de reflets sous son manteau de feuilles sèches; l'ombre d'Young s'allonge jusque sur le boulevard Bonne- Nouvelle. — Reprenons MariCy s'est dit M. Montigny.
Et nous sommes allé voir Marie, Ce soir-là, un cortège respectueux stationnait aux alentours du théâtre . Des groupes discrets s'abordaient à Voix basse : on se serrait la main sans mot dire ; on se saluait du regard. Quelques personnes consultaient leurs montres en murmurant : — C'est pour huit heures I D'autres, d'un air navré : — C'était une charmante pièce,..
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bien conduite... Quel dommage I II y en avait de plus curieux qui, se glissant parmi les invités, demandaient : — Où sont les parents? A. ceux-là, on désignait du doigt, silencieusement, M. BoUe et M. Matharel, la tête inclinée, le crêpe au bras, convoqués la veille pour cette lugubre cérémonie, par la voie des journaux.
La reprise de Marie ou Trois époques a fait souhaiter que les qualités de madame Rose Chéri fussent mieux employées. On a remarqué M. Landrol dans le rôle sententieux et insupportable de Melcourt, M. Derval dans le rôle brutal et sot de Forestier, M. Didos dans le rôle odieux et impossible de Charles d'Arbel.'On n'a pas remarqué mademoiselle Delaporte, qui joue décidément trop en bibé. En somme, Marie ou Trois Époques aurait dû être laissée au répertoire fossile de M. Empis ; — c'est une pièce qui manque de singe.