RÉDEMPTION
La direction du Vaudeville a, comme toujours, fait merveille pour son auteur favori. Costumes et ameublements, tout sort de chez la meilleure faiseuse ; il est impossible de mieux s*y prendre pour forcer la main à Un succès. Ce que j'en dis s'applique aussi aux artistes : j'ai nommé madame Fargueil et je n'y reviendrai pas; elle serait la première comédienne de Paris sans madame Rose Chéri, qui laisse indécise la préférence. M. Brindeau a le jeu distingué, quoique épanoui ; sa parfaite aisance fait passer sur "ce que son embonpoint offre d'excessif. On a affublé M. Félix d'une perruque de vieillard; Desgenais s'est vu métamorphosé en alchimiste; Bordognon est devenu le docteur WolÇpam Mattéus. Mais l'illusion a été nulle ou à peu près, grâce à la verdeur de M. Félix.
J'arrive à M. Ribes, pour qui la création de Maurice Fœder est importante. M. Ribes paraît appelé à succéder à M. Lafontaine; il ne le remplacera pas du premier coup. Son corps maigre, son visage anguleux et sévère lui enlèvent beaucoup de ces séductions qui, jusqu'alors, avaient semblé inséparables de l'emploi des amoureux. En revanche, il dit bien; et, s'il a le tort d'accuser trop les passages de transition, de mettre du zèle où il ne faut que de l'intelligence, en revanche — et c'est là une étrange qualité — il se possède très-habilement dans les morceaux de force-; il joint la simplicité à la passion ; il a la conviction et la dignité. L'autorité viendra plus tard. Il a raconté, au quatrième acte, assis sur une chaise, à demi tourné vers le public, la mort d'une petite allé, et il a été justement applaudi.
ODEON
L'Oncle Million^ comédie en cinq actes et en vers, par M. Louis Bouilhet. (Décembre 1860.)
Je ne suis pas absolument ennemi de la poésie appliquée à la comédie bourgeoise. Il est une espèce de vers mâles et précis qui conviennent à tous les caractères et s'adaptent à toutes les professions. M. Louis Bouilhet a une fois parlé cette langue dans ' le premier acte à! Hélène Peyron, lequel formait un petit drame sombre et sévère comme la fatalité. Moins bien inspiré dans VOncle Million^ qui semble une comédie ébauchée au collège, il a essayé de divers styles et n'a abouti qu'à une mosaïque maladroite. Il voulait être varié, il n'a été que discordant. A côté de plusieurs beaux vers, nettement frappés, on en remarque d'autres, chevillés, mal faits.
Madame Duvernay, une femme qui ne peut pas souffrir la poésie, s'exprime en ces termes :
Mon esprit inquiet flotte dans Tinoonnu.
l'oncle million 173
Une jeune fille.de dix-huit ans, Clara, dit à son amie Alice ;
Après la trahison dont ton âme est ternie*
Employées sans discernement, ces nuanees d'expressions, tantôt emphatiques, tantôt communes à Texcès, ont fortement compromis la cause de la co* médie nouvelle. Le public a paru agacé de voir fleurir ces métaphores sur les lèvres des rentiers, des notaires, des domestiques, des bourgeois et des bour-' geoises qui composent les personnages de VOncU Millioh. De son côté, la critique s'est déclarée lasse de tant de lyrisme accouplé à tant de réalisme; peu s'en est fallu qu'elle n'enveloppât le genre tout entier dans une injuste proscription. Encore une fois, la faute en est exclusivement à M. Louis Bouilhet, et la comédie en vers n a rien à voir de l'échec du poète. La comédie en vers a ni plus ni moins sa raison d'être que l'ode, le conte, l'églogue; elle n'a pas besoin d*étre défendue lorsqu'elle s'appelle, au dixseptième siècle, V École des Femmes eiles Plaideurs} au dix-huitième siècle, Dupuis eu Desronais; A\é est alors dans sa plénitude et dans son Jiarmonie.
C'est un enfantillage de soutenir que la poésie est incompatible avec nos habits noirs. La poésie transfigure tout ; et, si incomplètes que soient ces œuvres, il est tel trait de satire dans V Honneur et T Argent, tel mot de sentiment dans Gabrielle, tel courant de passion dans Hélène Peyrony qui font facilement oublier le milieu bourgeois de l'intrigue et la maussaderiô du costume. Le seul et véritable
174 LES PBEMIÈaSS REPRESENTATIONS
écueil de la comédie en vers réside dans là transition : il surgit toujours un moment où il est indispensable de s'écrier :
Voici monsieur Dubreuil; que yient-il faire ici ?
Vous avez été très-brillant dans la scène de bal, très-ému dans la scène d'amour, très-énergique dans la scène de provocation; vous n'en arrivez pas moins à ce terrible moment où il faut annoncer, en un distique ou en un quatrain, que le dîner est servi. Un plaisant a spirituellement raillé en deux vers ces nécesçit^s prosaïques :
Le prix exorbitant de ces locaux motive Mon rapide départ par la locomotive.
L'auteur de VOncl'e Million, n'a pas toujours été babile à cet art des transitions» mais cela s'apprend. Ce qui s'apprend moins, c'est l'invention, l'observation, la vérité. L'absence de ces qualités essentielles m'a induit à prendre la comédie nouvelle (je l'ai dit plus haut] pour un essai de jeunesse, attardé dans les tiroirs de M. Louis Bouilhet. Je serais heureux d'avoir deviné j uste .
J'ai commencé cet article par des considérations générales qui auraient été mieux à leur place après, l'analyse de la pièce. Mais il y a si peu de pièce dans ces cinq actes I Un honnête négociant d'une ville de province, M. Rousset, a un fils qui est amoureux et qui fait des vers. Passe pour lamour, car la jeune fille qu'aime Léon Rousset possède entre autres
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vertus un oncle millionnaire; mais la poésie! Âbo^ miaation de la désolation! honte de la famille! opprobre du département! Rousset défend à son fils tout commerce avec la muse ; et Cadet-Rousset de se faire imprimer yïî à3LnsJ' Abeille cauchoise ou dans VÉcho de la Lozère. Pour le coup, Rousset octroie bien et dûment sa malédiction à Cadet-Rousset. Ces débats remplissent les deux premiers actes. Au troisième, on assiste aux hésitations de Léon, qui est tout près de sacrifier sa Muse à son amante, son lyrisme à son mariage; et peut-être ferait-il aussi bien, ce pauvre garçon, car il ne convainc personne de son génie ; lui-même n'en est pas du tout convaincu; il faut que ce soit Alice, sa fiancée, qui relève son courage. Ici, une scène jolie, mais diantrement idéale.
Pour tomber sans espoir sous l'arbre de la route, Le sang de votre coeur a-t-il fui goutte à goutte ? Connaissez-vous le poids de la lutte sans fin ? Avez-vous eu la soif? avez-vous eu la faim?
Le mépris? la pitié? Tinsulte? l'ironie?
Mon Dieu ! c'est ici-bas la rançon du génie !
Et Toncle Million? dîrez-vous. Cet oncle-là traverse la pièce, mais il ne s'y arrête pas. Il pourrait s'appeler roncle-Providence, l'oncle -Dénoûment, roncle-Scribe ; il est tout cela à la fois et un peu V^alitant de la Guadeloupe. Il prend, absolument comme s'il n'avait pas le sou, le parti des lettres contre l'argent; il défend Léon, il imprime à ses frais son premier volume, et, un exemplaire sous le bras, il se rend chez le père Rousset. — Asseyez-