‹ Les premières représentations célèbresChapitre 40 sur 70 · RELACHE · texte numérisé non relu

RELACHE

(JuiUet 1861.)

Ce mercredi matin, jour de la mise en page Du journal illustre, je lorgne, soucieux, L'horizon dramatique où luit Adèle Page ; Et je n'entends au loin ni bravos ni tapage, Et je ne vois briller nul acte dans les cieux.

Rien de la tragédie et rien du vaudeville.

Que fait donc Saint-Ybars? à quoi pense Avenel? Jenneval est à Blois; Pétersbourg prend Ravel; Arnal, la lyre en main, veut égaler Clairville. Moi, j'attends la marée, — et je songe h Vatel,

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n faut cependant bien parler de quelque chose, Lorsque ce ne serait que des Comédiens ^ Encourager Maubant, applaudir Louis Monrose, Et de Delphine Fix plaindre la bouche rose S*entr'ouvrant à ces vers antédiluviens.

Il faut cependant bien, pour remplir ma chronique, Explorer tes confins, criminel boulevard, Où vingt héros grivois, sur Tafflche cynique, (Coquenpot! Balemhois! Panari! RoustouUque!) Comme des revolvers attendent mon regard.

Je déplore souvent le sort de mes confrères, (Moi, je ne me plains pas ; moi, cela m'est égall) Obligés, pour combler deux pages de journal, De causer gravement de toutes ces misères Et de rompre leur style à ce métier banal.

Sujet d'étonnement pour la race future!

Les noms les plus charmants de la littérature Auront été rentes dans ces âges blasés, Pour nous entretenir d'actrices sans figure. D'ouvrages sans grammaire et de loustics rasés.

On s'appelle Gautier, le graveur de camées, L'artiste au front cerclé d'or comme un souverain ; On rêve d'Orient, de palais et d'aimées, On verse le torrent des strophes enflammées Dans le moule idéal d'un immortel airain.

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On s*appelle Jaoîn, on a dompté la phrase»

On est le petit- fils de Denis Diderot,

On n'écrit pas, on chante, on rit, on pleure, on jase,

On se grise d'Horace, on s'habille de gaze.

On monte sur sa mule, au trot, au trot, au trot!

On a nom Saint-Victor, un vrai nom de fanfare ; On sonne comme un cor, on brille comme un phare; On raffole de pourpre, on possède un cerveau Meublé comme le quai Voltaire, — chose rarel Oh sait tout, on a lu tout, vieux et nouveau.

Fortifié comme en une place conquise.

Au bas d'un feuilleton doué de ruse exquise, Signature coquette, on lit : Fiorentino.

Ailleurs, reconnaissable à sa plume marquise, De Belloj, fin et pur, se souvient de TArno.

Eh bien I de tous ces noms; eh bien! de tous ces hommes

Voués, en dépit d'eux, à ces amusements,

On aurait aisément, pour de pareilles sommes,

De hautes œuvres d'art, poëmes ou romans,

Qui vaudraient leurs travaux sur les Délassements?*

Mais non. On ny tient pas. On préfère qu'ils disent Ce qu'ils pensent vraiment de Bâche et de Pradeau ; On veut qu'à TAmbigu demain ils nous conduisent, Ensuite, àl'Odéon: et puis, qu'ils analysent Minutieusement Amour et Fricandeau.

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le calice amer! à la coupe d'absinthe I le rhume de KoppI ô le nez d'Hyacinthe!

Que vous nous avez pris de chefs-d'œuvre, ô bouffons ! Que d'essors empêchés dans votre étroite enceinte, Lorsqu'un rire niais déchire vos plafonds !

Voilà tout mon regret. Voilà toute ma peine.

Pour moi, je vous Tai dit, par bonheur, rien de tel : Je suis un paresseux qui se plaît à sa chaîne; Et je vous apprendrai, la semaine prochai^je, Le mélodrame en vogue et l'auteur actuel.

GYMNASE

PiceolMOf comédie en troîg actes, mêlée de ehant, par M. VictorieQ Sardou. (Juillet 1861.)

On n*est pas plus modeste en son titre : PiecoUno! c'est-à-dire Tinfiniment petit de la comédie, un joli rien, le souffle d'un homme d'esprit. En faut-il davantage pour le mois de juillet? Ma foi, non. Les provinciaux et les étrangers voudront bien se contenter de cette bluette souriante, qui ne prouve rien, qui est à peine intriguée, mais qui amuse Fœil et Toreille. Les fortes pièces, les pièces ambitieuses viendront toujours assez tôt; les brumes automnales ramèneront assez vite les études de mœurs; aux premiers frimas, nous aurons àe^ peintures de la société autant que nous en voudrons; aux neiges et aux glaces, les auteurs dramatiques fronderont à Tenvi les ridicules, saperont les préjugés, s'évertueront à nous corriger en riant, — et même en pleurant. C'est une tâche à laquelle le Gymnase ne manque jamais. Que PiecoUno soit donc

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le bien aectteilU, lui qui n*a de projet ni de prétention d'aucune sorte; et virent les pièces d'été!

Frais et légèrement colorié, PieeoUno donne asses ridée d*un éventail, sur lequel un peintre de fêtes galantes, Yoillemot, par exemple, aurait dispesé trois dessins, — les trois actes de M. Victorien Sardou. Le premier de ces dessins représente un intérieur suisse, la nuit de Noël; une table est dressée» brillante et chargée d'un arbre où pendent des joujoux et des bonbons; trois petits enfants, coiffés de mitres en papier doré, et dont Tun a le visage plaisamment barbouillé de suie, s'annoncent comme les trois rois mages: Gaspard, Melcbior et Baltbazar; ils sont précédés d'un grand garçon en bas rouges, qui balance au bout d'une perche un transparent huilé en forme d'étoile. Après que ces petits enfants, chargés des présenta traditionnels, ont chanté leur cantique, on apporte une bûche enrubannée, devant laquelle un pasteur en habit marron et en souliers à boucles d'acier, débite avec une onction aimable un sermon que Toppfer aurait signé. Pendant ce temps, ' une jeune fille, une orpheline recueillie par ce pasteur, s'enveloppe à la hâte d'une mante, et, malgré la nuit périlleuse, part à la recherche de son séducteur. — Cette composition, où s'agite sans confusion un certain nombre de personnages, se recommande par .un sentiment distingué de la grâce et de la lumière.

Dans le second dessin, on voit la campagne de , Tivoli : des briques au premier plan, des pins dans le fond. Une bande d'artistes français et de-,grisette8 cosmopolites, escortés d'un âne chargé de victuailles,

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anime le paysage. On soupaît dans le précédent dessin, on déjeune dans celui-ci; après le repas aux flambeaux, la nappe sur l'herbe. Ce n'est pas moi qui blâmerai cette prodigalité d'alimentation. Au moment où' l'on éventre un innocent pâté, — qui n'a d'autre tort que d'avoir déjà servi à la Vie de Bo-hême.y — paraît un petit bonhomme portant sur la tête un assortiment de lapins en plâtre et de santi* belli; on le trouve intéressant sous sa veste de peau de mouton; les hommes lui versent à boire, les femmes l'embrassent; bref, on l'élève à la dignité de rapin, et on le baptise du nom de Piccolmo, Le peintre a fait en sorte qu'on reconnût dans ce petit Italien la jeune fugitive du premier acte, et qu'on devinât également son séducteur aux regards qu'elle dirige constamment sur un des artistes parisiens. — Il y a dans ce second tableau autant de mouvement que dans le premier; mais la couleur en est plus commune et moins heureusement distribuée : on dirait une aquarelle inspirée par la Claudine de Florian.

Le troisième dessin de cet éventail tourne à la sépia. C'est un atelier à Rome; les élèves travaillent d'après une académie quelconque; Piccolino luimême, en petite vareuse de velours, feint de promener un crayon sur un album, mais en réalité il ne quitte pas des yeux et du cœur son maître, autour duquel il exerce une surveillance jalouse, interceptant les billets doux, jetant au feu les bouquets, faisant manquer les rendez-vous. Il n'est pas difficile de comprendre qu'à un moment donné l'orpheline suisse trahira son sexe, et qu'en retour de son dévouement

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Tartiste français lui rendra l'honneur enTépous^nt. La dernière partie de ce roman sentimental étant celle qui prête le moins à la couleur, l'auteur y a introduit une scène de carnaval spirituellement traitée ; — des masques, hissés sur une voiture, s'accoudent à la fenêtre de l'atelier et échangent avec les locataires les aménités accoutumées; bientôt la farine s'en mêle, c'est un nuage, une bataille... Un autre épisode,, que j'aime moins, montre une douzaine de rapins costumés en guerriejrs grecs, d'après les bas-reliefs et Daumier. Tout cela fait diversion au fond élégiaque du tableau et constitue un ensemble suffisamment attrayant. Alexandre ou Duvelleroy se contenterait à moins.

' Quittons la comparaison. PiccoUno est une pièce facile, où se retrouvent la plupart des qualités qui ont fait la fortune de M. Victorien Sardou, c'est-àdire le tact, la légèreté de main. Ses personnages de Tartiste-Lovelace et de la Suissesse séduite sortent un peu de la boîte en bois blanc que se repassent tous les vaudevillistes depuis Ketly; heureusement leur langage est simple, moderne, et cela sauve tout. — Mademoiselle Victoria est b\en ractrice qui convient au double rôle de Piccolino ; elle a la voix émue, le regard pénétrant, un fond de sincérité. Un sculpteur qui ne sculpte pas (presque le Lacepvoise d'-lmtide Froissard), et un musicien qui exprime tout en musique, sont représentés avec une gaieté originale par MM. Landrol et Lesueur.

(Août 1861.)

« Jô veux envoyer aux Petites-Maisons, — dit Le Sage dans son Diable boiteux, — un vieux garçon de bonne famille, lequel n'a pas plutôt un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant se passer d'espèces, est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente pistoles, vint les lui demander, en lui disant qu'elle en avait besoin pour se marier à un valet de chambre qui la recherchait. — Tu as donc d'autre argent? lui dit-il, car où diable est le valet de chambre.qui voudra devenir ton époux pour trente pistoles? — Eh mais! répondit-elle, j*al encore, outre cela, deux cents ducats. — Deux cents ducatsl répliqua- t-îl avec émotion; tu n'as qu'à me les donner, à moi; je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte. La blanchisseuae est devenue sa femme. »

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C'est de Dufresny qu'il s'agit, ce Dufrôsny dont la Comédie-Française vient de reprendre rFsprit d0 cofUradicium. Je vous donne cet écriTain comme une des figures les plus originales et les plus ria&tes qui se soient jamais épanouies dans le monde littéraire. Dufresny le Prodigue 1 ainsi Tappelait-on, et Dieu sait que ce surnom n'est pas commun parmi nous. Il était, dit-on, petit^ûls de Henri IY,.et la légende veut trouvef dans cette origine le secret des libéralités dont Louis XIV se plut à le combler. Charles Du« fresnj fut tour à tour valet de chambre du grand roi et contrôleur de ses jardins. C'était un bourreau d'argent, comme on disait alors, un panier percé» jetant sa vie à tous les plaisirs et à tous les luxes^ Que de bonnes parties nVt-il pas faites avec son ami Begnard, Begnard le voyageur, Begnard Tesclave, Begnard le cuisiniet", Begnard le grand seigneur I Il est consolant de voir quelquefois la fortune se poser sur le seuil d'jin homme spirituel et bien portant. Dufresny était Tun et l'autre; après le sueces de V Esprit de co9itradietiony il se mit en tête de régaler ses amis, et il leur offrit tin diner dont les ana nous ont conservé le menu : un potage de petit lait d'œufs frais, un plat de noix ou glandes extraites d'une grande quantité d'épaules de veaux, enfin un plat de langues de carpes au coulis de perdrix.

Ce n'était pas trop pour une comédie de ce charme et de ce naturel. L'Esprit de contradiction, que j'ai «revu l'autre soir, est un de ces petits actes qui, avec le Legs, la, Gageure imprévue et cinq ou six autres encore, vivront autant que le Théâtre -Français. L'effet en a été fort agréable , de plus, je suis con-

Taincu qu'à l'époque de sa création, la pièce n'était pas mieux jouée que par madame Nathalie, parfaite de tous points dans le personnage de madame Oronte, et par M. Barré.

Est-ce avant ou après VEsprit de contradiction que Dufresny épousa sa blanchisseuse? Je ne sais, j'ai la paresse de me lever pour aller atteindre le Dictionnaire de la Conversation. Peut-être faudraitil consulter sur ce point une poétique piièce de MM. Philoxène Boyer et Théodore de Banville, le Cousin du Roi, représentée, il y a quelques années, à rOdéon, et où le mariage de Dufresny est mis en scène de la façon la plus gracieuse et la plus compréhensible. — Le plat de langues de carpes au coulis de perdrix semblerait indiquer dans l'existence de l'auteur une période assez satisfaisante; il est vrai que, du jour au lendemain, Dufresny, joueur et amoureux, passait par toutes les phases de la fortune. Louis XIV se lassa de toujours signer des bons de caisse à son cousin du côté des jardinières; ce qui n'empêcha pas celui-ci, chantant, rimant, dessinant, buvant, d'arriver à sa soixante-seizième année.

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